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Crise/ Burkina Faso/Côte d'Ivoire

Crise au Burkina: quel impact sur les relations Abidjan-Ouagadougou?

Le président ivoirien Alassane Ouattara (G) et l'ex président burkinabe Blaise Compaoré (D).
Le président ivoirien Alassane Ouattara (G) et l'ex président burkinabe Blaise Compaoré (D). presidence.ci

La présence de Blaise Compaoré dans la capitale ivoirienne va-t-elle relancer la tension entre la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso ? Ces deux pays entretiennent des liens privilégiés depuis l’époque coloniale. Mais leurs relations ont été marquées par des hauts et des bas, notamment sous les présidences de Thomas Sankara, puis de Laurent Gbagbo.

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Avec l’accueil en Côte d’Ivoire du président déchu du Burkina Faso Blaise Compaoré, s’est ouvert un nouveau chapitre dans les relations diplomatiques compliquées entre les deux voisins de l’Afrique occidentale. Les médias ont raconté par le menu le récit de la fuite du président renversé par une révolution populaire, son départ précipité en direction de Pô (ville-garnison dans le sud du pays), le changement d’itinéraire en cours de route, la longue attente des  hélicoptères « amis » afin d'être exfiltré vers la Côte d'Ivoire, enfin, l'installation du couple Compaoré dans la « villa des hôtes » à Yamoussoukro synonyme de luxe, calme et volupté… En somme, une fuite à Varennes, version africaine, qui se termine bien.

Un accueil controversé

Pour autant, cette arrivée impromptue dans le pays de l'ancien homme fort d'un pays voisin et proche n’est pas sans poser quelques problèmes au pouvoir ivoirien. Pour s’en rendre compte, il suffit de lire la presse ivoirienne dans les pages de laquelle partisans et opposants du régime s'invectivent par communiqués interposés. Blaise Compaoré n’est pas un inconnu chez son voisin ivoirien où son rôle durant la décennie de crise politico-militaire que ce pays a traversé de 2002 à 2010, a été très diversement apprécié. Dans ce contexte, son « exil doré » dans une luxueuse résidence d’Etat fait grincer des dents.

La décision d'accueillir en Côte d'Ivoire Blaise Compaoré a été prise au sommet du pouvoir, par Alassane Ouattara en personne. Celui-ci est arrivé à la tête du pays en 2011, avec le soutien, entre autres, de l’ancien régime burkinabè. Les proches de Ouattara expliquent son geste par la tradition de l’hospitalité ivoirienne. La valeur de l'hospitalité n'est-elle pas inscrite dans l’hymne national ivoirien ? Volant au secours du gouvernement, le porte-parole du Rassemblement des républicains (RDR, parti au pouvoir) a, par ailleurs, expliqué que, marié à une Ivoirienne, Blaise Compaoré était, lui aussi, ivoirien selon la loi du pays. Enfin, pour Venance Konan, rédacteur en chef du quotidien gouvernemental Fraternité matin et auteur d’un éditorial très remarqué, intitulé « Notre ami Blaise », l’asile accordé à ce dernier se justifie par l’assistance qu’il a apportée «pour aider de nombreux pays, dont le nôtre, à sortir de leurs crises ».

Ces arguments ont du mal à passer, surtout dans le camp de l’ex-président ivoirien Laurent Gbagbo (Front populaire ivoirien ou FPI) aux yeux duquel Blaise Compaoré est l’homme par qui le loup est entré dans la bergerie ivoirienne. Ils rappellent que l’homme avait parrainé et armé les rebelles ivoiriens, responsables du putsch raté contre Laurent Gbagbo en 2002. Ces rebelles ont ensuite occupé la partie septentrionale du pays avec le soutien du régime burkinabè. Les spécialistes reconnaissent, eux aussi, que le rôle de médiateur que Compaoré a joué dans le dossier ivoirien après les élections de 2010, a plutôt bénéficié au camp Ouattara.

D’où la rancœur des partisans de Gbagbo à l’encontre de Compaoré. Ils déplorent que ce dernier puisse couler des jours heureux après avoir été chassé du pouvoir par son peuple. Le FPI se déclare scandalisé, estimant dans son communiqué qu’ « après tout ce qu’il a fait contre le peuple au Burkina Faso et contre le peuple ivoirien, Blaise Compaoré ne peut pas s’en sortir à si bon compte en ayant en prime un exil doré en Côte d’Ivoire ». «Il doit repartir dans son pays ou bien être remis à la justice », a déclaré sur l’antenne de RFI Agnès Monnet, la secrétaire générale du parti de Laurent Gbagbo.

Bon connaisseur de la crise ivoirienne et du rôle qu’a joué dans cette crise l’ancien président burkinabè auquel il a consacré plusieurs pages dans son dernier opus sur les relations franco-africaines (AfricaFrance, éd. Fayard, 2014), Antoine Glaser dit comprendre le sentiment d’indignation de la porte-parole du FPI. L'expert s’interroge aussi sur la publicité qui a été faite sur cette affaire par le pouvoir ivoirien. « Il y a l’accueil et la manière », déclare-t-il, prévenant que « cette arrivée en fanfare » de Blaise Compaoré à Yamassoukro, le coeur symbolique du pays,  ne manquera pas de peser sur « le processus de réconciliation nationale qui est à l’œuvre en Côte d’Ivoire et qui est loin d’être achevé ».

Des hauts et des bas

Pour nombre d’analystes, la présence de Blaise Compaoré sur le sol ivoirien est aussi porteuse de germes de nouvelles tensions dans les relations bilatérales entre Abidjan et Ouagadougou. Historiquement, ces relations ont connu des hauts et des bas, malgré le haut niveau de dépendance économique entre les deux pays. Cette dépendance date de la période coloniale. Elle avait conduit les colonisateurs français à rattacher un temps une partie de l’actuel Burkina Faso à la Côte d’Ivoire. L’ensemble fut défait à l’approche de l’indépendance. Aussi, assista-t-on en 1960 à l’émergence de deux Etats indépendants et distincts.

L’interdépendance économique de la Côte d’Ivoire et de la Haute-Volta, le nom du Burkina à l’époque de l’indépendance, a survécu à leur séparation. Elle se traduit aujourd’hui par la présence d’entre 3 et 4 millions de travailleurs burkinabè (selon des estimations non-officielles) dont le dur labeur dans les plantations du cacao de la Côte d’Ivoire est à l'origine du « miracle » ivoirien, en même temps que cette immigration représente une source de revenus indispensable pour l’économie burkinabè. L’importance que revêt pour la région le port d’Abidjan, véritable « poumon » commercial par lequel transitent notamment les marchandises partant ou à destination du Burkina Faso, témoigne aussi de la profonde imbrication des deux économies.

Qui plus est, la dépendance économique entre Abidjan et Ouagadougou s’est doublée très tôt d’une alliance politique étroite, nouée à l’indépendance entre les premiers présidents des deux pays, Houphouët-Boigny en Côte d'Ivoire et Maurice Yaméogo au Burkina. Après avoir prospéré un temps grâce à la « consanguinité politique » reliant le clan Houphouët et Blaise Compaoré dont l’épouse est apparentée à la famille de l’ancien président ivoirien, comme l'écrivent Banégas et Otayek dans leur article sur « Le Burkina Faso dans la crise ivoirienne » (Politique africaine, n° 75), la politique de rapprochement entre les deux voisins est sérieusement mise à mal par la rhétorique d'« ivoirité » qui gagne la classe politique et les esprits à partir des années 1990, avec l'arrivée au pouvoir de Henri Konan Bédié, le successeur de Houphouët-Boigny.

Forgée par Bédié et son entourage, l'ivoirité redéfinit les critères de l'identité ivoirienne et supprime le droit de vote aux résidents africains non-ivoiriens. Mais le principal objectif du nouveau code électoral était d'empêcher Alassane Ouattara, le principal adversaire de Bédié au sein de la mouvance houphouëttiste, de se présenter à la magistrature suprême. Originaire du nord de la Côte d'Ivoire et élevé au Burkina Faso, ce dernier était pointé du doigt pour avoir fait une partie de sa carrière de haut fonctionnaire international (au FMI), muni d'un passeport burkinabè. La question de la nationalité de Ouattara sera désormais au coeur du débat  politique ivoirien.    

On connaît la suite. Une décennie de soubresauts politico-militaires… A l’origine, l’instrumentalisation par les hommes politiques de la notion d'ivoirité qui oppose les autochtones aux communautés immigrées, notamment aux Burkinabè qui constituent la première communauté étrangère installée en Côte d’Ivoire. Les adversaires d'Alassane Ouattara l'accuseront, pour leur part, d'avoir mis le feu au pays en utilisant la cause des populations du nord pour ses desseins politiques.

Quoiqu'il en soit, lorsque une rébellion éclate en septembre 2002, les Burkinabè sont aussi les victimes des tensions entre la rébellion et le pouvoir à Abidjan. La situation finit par envenimer les relations avec le Burkina Faso voisin. Il va falloir attendre l’installation d’un régime ami à Abidjan en 2011 pour voir les rapports entre les deux pays se normaliser peu à peu (une première détente avait eu lieu lorsque, suite à la médiation de Compaoré, l'accord politique de Ouagadougou avait été signé en 2007 entre les rebelles et le président ivoirien de l'époque Laurent Gbagbo). Le dialogue est depuis renoué, les affaires ont repris de plus belle, après avoir pâti d’une décennie de crise politique. Les projets de coopération abondent, avec au menu, les infrastructures, le transport, les mines, l’énergie, le foncier rural, l’agriculture …

Nouvelles tensions bilatérales ?

Cette belle mécanique de l’union retrouvée entre deux partenaires géopolitiques indissociables survivra-t-elle à la crise que traverse le Burkina Faso depuis quelques jours ? C’est la question qui obsède aujourd’hui les acteurs économiques et politiques de part et d’autre de la frontière ivoiro-burkinabaise. « Cela dépendra de ceux qui arriveront au pouvoir à Ouagadougou », répond Venance Konan qui regrette « l'excellent tandem » que Ouattara formait avec son ancien homologue burkinabè « pour faire du Burkina Faso et de la Côte d'Ivoire la locomotive de l'intégration régionale ».

« Je ne crois pas à une recrudescence de tensions entre nos deux pays », affirme pour sa part Franck Hermann Ekra, analyste politique ivoirien. Les élites burkinabè ne vont pas changer, car il n’y a pas eu de révolution au Burkina Faso, mais seulement un changement de régime, poursuit Ekra. Vous verrez, on retrouvera les mêmes acteurs, notamment des hommes comme Salif Diallo ou Roch Marc Kaboré ou même Zéphirin Diabré dont les liens avec la Côte d’Ivoire sont forts et anciens. Ils vont poursuivre l’ancienne politique de rapprochement, qui est d’ailleurs la seule viable. »

Pour cet observateur attentif de la vie politique africaine, le véritable impact en Côte d’Ivoire des insurrections populaires qui ont bouleversé la donne publique au Burkina Faso est à chercher du côté de l’expression politique. « On ne pourra plus faire de la politique dans nos contrées comme si le printemps burkinabè n’avait pas eu lieu. Les manifestants de Ouagadougou qui avaient pour seules armes leurs cris contre l’injustice et leur détermination à renverser le régime Compaoré, ont réussi à imposer un nouveau style de militantisme dont l’influence est déjà sensible dans le débat ivoirien. »

Tout semble indiquer que les soubresauts que traverse le « pays des hommes intègres » ne manqueront pas d'imprimer sa marque sur la nouvelle page qui s'ouvre dans ses relations historiques avec son frère ennemi auquel son destin demeure indissociablement lié.

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