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Maghreb des Livres

Dialogue sur la littérature francophone algérienne: une production centenaire

Le front de mer d'Alger.
Le front de mer d'Alger. Damouns/Wikimedia Commons

La littérature de l’Algérie est à l’honneur à la 23e édition du « Maghreb des livres » qu’accueille la capitale française, du 19 au 20 février. A cette occasion, RFI revient avec Hervé Sanson, spécialiste des littératures du Maghreb et chercheur associé au CNRS, sur les grandes tendances et thématiques de la fiction algérienne francophone, depuis ses débuts il y a un siècle à aujourd’hui.

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RFI : Qu’est-ce qui différencie la littérature algérienne de langue française de ses voisines marocaine et tunisienne ?

Hervé Sanson est spécialiste de la littérature algérienne. Il est l'auteur d'une thèse de doctorat sur l'oeuvre de Mohammed Dib.
Hervé Sanson est spécialiste de la littérature algérienne. Il est l'auteur d'une thèse de doctorat sur l'oeuvre de Mohammed Dib.

Hervé Sanson : Premièrement, elle est plus ancienne. Avec les premiers textes parus dans les années 1920, la littérature algérienne est quasi-centenaire aujourd’hui. Ses premiers auteurs s’appellent Jean Amrouche, Marguerite Louis Taos... Ces précurseurs ont préparé le terrain pour cette explosion de talents littéraires à laquelle on assiste à partir des années 1950, avec l’entrée en scène de la génération dite « indépendantiste ».

L'avènement de cette génération est décrite par les historiens littéraires comme « une explosion de talents ».

C’est en effet de cela qu’il s’agit. La prolixité dont fait preuve cette génération est la deuxième grande caractéristique des lettres algériennes. Nous avons affaire pas à un ou deux écrivains, mais à un ensemble d’auteurs talentueux qui se signalent à l’attention par leur maturité d’écriture et une confiance infinie dans leur art. Enfin, ce qui frappe dans le corpus littéraire algérien, c’est la diversité des écritures et des thèmes, une diversité qu’on trouve déjà dans les productions des années 1950. Même si leurs auteurs se rejoignaient sur des valeurs progressistes, littérairement ils poursuivaient des objectifs très différents et mettaient en scène des univers spécifiques à chacun. On a beau chercher des principes organisateurs communs, il n’y

Septembre 1962: Kaddour M'Hamsadji (à gauche) avec Kateb Yacine (à droite) lors du salon du livre d'Alger à la salle Ibn Khaldoune
Septembre 1962: Kaddour M'Hamsadji (à gauche) avec Kateb Yacine (à droite) lors du salon du livre d'Alger à la salle Ibn Khaldoune Harry/Wikimedia Commons

en a pas, par exemple entre un Jean Sénac, Algérien d’origine pied-noir, Mouloud Feraoun qui était un ardent défenseur de la culture kabyle, Kateb Yacine à l’imaginaire baroque ou un Mohammed Dib qui se caractérise par son écriture exigeante. Pour résumer, ancienneté, prolixité et diversité, ces trois aspects conjugués font la spécificité de la littérature algérienne par rapport à ses consoeurs régionales.

Quel rapport ces auteurs entretiennent-ils avec la langue française ? N’y-a-t-il pas un paradoxe à s’inspirer du sentiment nationaliste algérien d’une part et vouloir d’autre part écrire et créer en français ?

Les écrivains de la première génération entretenaient un rapport complexe avec la langue française. Ils ne peuvent oublier que cette langue leur avait été imposée dans le cadre colonial, mais comme ils avaient été formés à l’école française, ils sont incapables de s’exprimer dans une autre langue que le français. Assia Djebar parlait de « la langue du sang de mes ancêtres » qui renvoie aux violences de la conquête de l’Algérie par la France, mais c’était aussi la langue de son père qui était instituteur et qui avait élevé sa fille dans le respect de cette langue de liberté et de culture. Qui plus est, pour la femme qu’elle était, le français était la langue de son émancipation. Confronté à ces difficultés, la démarche des écrivains consistera à dire qu’ils sont les produits de l’histoire coloniale et en tant que victimes de cette histoire de domination, ils n’avaient pas de scrupules à avoir pour se servir de la langue pour dire leur détestation du système colonial. Selon les mots de Kateb Yacine, grand romancier et homme de théâtre de la génération des années 1950, « la langue française est un butin de guerre ». Cette métaphore guerrière traduit bien les ambivalences mais aussi la démarche des écrivains pour s’élever au-dessus des contradictions.

Qu’en est-il des auteurs d’aujourd’hui ?

D’une certaine façon, c’est plus simple pour les nouvelles générations d’écrire en français, car pour elles, la colonisation appartient à l’histoire ancienne. Certes, l’arabisation de l’enseignement est passée par là, mais le français est suffisamment

Ecrivain emblématique de la littérature algérienne contemporaine, Kamel Daoud participe régulièrement au Maghreb des livres. Photo prise lors d'une séance de dédicaces en 2016..
Ecrivain emblématique de la littérature algérienne contemporaine, Kamel Daoud participe régulièrement au Maghreb des livres. Photo prise lors d'une séance de dédicaces en 2016.. Association Coup de Soleil

présent dans l’environnement culturel algérien pour que de jeunes Algérien attirés par l’aventure de l’écriture fassent encore le choix de s’exprimer dans cette langue qui n’est pas tout à fait une langue étrangère pour eux. Pour beaucoup de jeunes auteurs, le rejet de l’arabe comme langue de création s’explique aussi par la nature même de cette langue chargée d’affects et d’interdits. Il est sans doute plus facile de transgresser l’autorité de la tradition dans la langue de Voltaire. Un autre phénomène nouveau qu’il convient de signaler, c’est la grande porosité entre le champ arabe et le champ francophone, avec le français algérien traversé par des réminiscences d’arabe ou de kabyle.

Quelles sont les principales tendances et thématiques de la littérature algérienne contemporaine ?

Les années 1990 sont marquées par l’entrée en scène d’une nouvelle génération de romanciers. C’est la troisième génération depuis les précurseurs des années 1950 dont nous avons parlé. Ils ont été suivis par la génération post-indépendance, auteurs d’unelittérature du désenchantement mettant en scène les déçus d’une indépendance remportée de haute lutte. Les productions de la troisième génération se caractérisent d’une part par un retour à l’Histoire avec un grand « H », par le biais des évocations des moments du passé qui avaient été un peu oubliés jusque-là au profit de la guerre de libération et, d’autre part, par l’émergence de la veine expérimentale avec de plus en plus de romanciers mettant l'accent sur la recherche formelle. Celle-ci consiste notamment à subvertir les genres institués en entremêlant dans le même texte poésie, dialogues et prose ou encore en explorant les ressources de la polyphonie narrative. Mourad Djebel, Samir Toumi, Sarah Haïdar sont quelques-uns des représentants de cette nouvelle génération de romanciers qui sont en train de définir les contours du nouveau roman algérien dans lequel les expérimentations formelles sont aussi importantes que le fonds thématique, qui peut être historique, social ou politique. Ma collègue Lynda-Nawel Tebbani parle d’« algérianités littéraires » pour désigner cette révolution esthétique à l’œuvre dans la littérature algérienne contemporaine.

Le Maghreb des livres, c'est aussi une grande librairie, avec tous les livres consacrés au Maghreb, en langues arabe, française et tamazight.
Le Maghreb des livres, c'est aussi une grande librairie, avec tous les livres consacrés au Maghreb, en langues arabe, française et tamazight. Association Coup de soleil

Peut-on être complet sur la production littéraire contemporaine en Algérie sans évoquer l’écriture féminine et féministe, ainsi que la prépondérance de la thématique de la terreur islamiste ?

Non, bien sûr et qui plus est ce sont des phénomènes liés. On a vu effectivement à partir des années 1980 de nouvelles voix féminines émerger sur la scène littéraire, prête à prendre la relève d’Assia Djebar qui a été pendant longtemps la seule femme écrivain de l’Algérie. Les plus remarquables de ces nouveaux talents ont pour nom Malika Mokaddem, Latifa Ben Mansour, Salima Ghazali, Malika Allal. Leurs fictions nourries d’expériences de combats personnels pour l’émancipation face à la tradition et au patriarcat, transmettent aussi un setiment d'urgence car les menaces sur les femmes se sont faites plus précises avec la montée inexorable des islamistes. Mais ce ne sont pas seulement les écrivains femmes qui parlent des menaces que les islamistes font peser sur la société, les hommes le font aussi. Des auteurs comme Rachid Mimouni ou Tahar Djaout dénoncent à leur tour l’islamisation rampante de la société algérienne et ses conséquences terribles pour les hommes et les femmes victimes des violences qui s’abattent sur eux en Algérie au nom de la religion. A partir des années 2000, le canevas s’élargit avec Kamel Daoud, Boualem Sansal ou Salim Bachi pour appréhender la problématique islamiste de manière plus globale. Cet élargissement s’explique par le fait que ces trois derniers auteurs vivent du moins en partie en France et les menaces qui visent leur pays d’adoption se répercutent dans leurs récits. Disons pour compléter ce panorama que la thématique de l’intégrisme meurtrier est loin d’être le seul sujet de préoccupation des romanciers algériens contemporains. La littérature algérienne est plurielle. Il suffit d’aller voir dans des librairies pour constater la grande diversité thématique de cette littérature.

Enfin, s’il fallait lire trois romans algériens, lesquels nous recommanderiez-vous ?

Difficile de choisir trois titres dans cette production littéraire particulièrement foisonnante et riche. Je contournerai la difficulté en vous citant trois grands classiques dont la puissance et la valeur littéraire ne peuvent plus être contestées. Pour commencer, un grand roman de la guerre de libération, publié en 1965. Il s’agit de L’Opium et le bâton (Collection « Points ») de Mouloud Mammeri. C’est un roman tragique qui ne cède pas à la tentation du manichéisme et qui a su merveilleusement acclimater les principes de la tragédie grecque et de l’épopée au contexte algérien. Les Terrasses

Assia Djebar, romancière et poétesse algérienne, disparue en 2015.
Assia Djebar, romancière et poétesse algérienne, disparue en 2015. Michael Georges Bernard/Wikimedia Commons

d’Orsol (Collection « Minos », Ed. La Différence) de Mohammed Dib est le deuxième titre que j’ai envie de vous proposer. Ce roman a été publié en 1985 et fait partie de la trilogie nordique de Dib. La particularité de ce livre est d’être le premier roman à avoir quitté le terroir algérien pour s’intéresser à d’autres espaces, en l’occurrence à l’Europe du Nord. C’est un grand roman sur le dialogue des cultures, servi par une langue superbe travaillée en sous-main par la langue maternelle de l’auteur, l’arabe. Pour finir, je recommanderai L’Amour, la fantasia (Le Livre de Poche) d’Assia Djebar, la première Algérienne à siéger à l’Académie française. Ce n’est pas un roman de facture classique, mais un texte qui invente sa forme sur le modèle de la nouba arabo-andalouse et mélange l’autobiographique et l’historique. Parue en 1985, c’est une œuvre éminemment émouvante qui concerne à la fois les Algériens et les Français dans leur histoire commune, faite de sang et de douleur, mais parfois aussi d’amitiés et de partages.


Pour le programme du Maghreb des livres 2017, rendez-vous sur le site de l'association:www.coupdesoleil.net
 

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