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Série: telle mère, quelle fille?

En Afrique du Sud, Ruth et Masetjhaba, entre souvenirs du passé et nouvelles opportunités

Ruth Motau et sa fille Masetjhaba chez elles, à Johannesburg, en Afrique du Sud.
Ruth Motau et sa fille Masetjhaba chez elles, à Johannesburg, en Afrique du Sud. RFI/Claire Bargelès

À l'occasion de la Journée internationale des droits des femmes, le 8 mars, deuxième volet de notre série consacrée à la transmission entre mères et filles. En Afrique du Sud, Ruth Motau a dédié sa vie à la photographie et a été témoin des derniers soubresauts de l’apartheid. Sa fille Masetjhaba, qui l’admire, n’entend cependant pas prendre le même chemin. 

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De notre correspondante en Afrique du Sud, 

Hasard du calendrier, dimanche, Journée internationale des droits des femmes, Ruth Motau fêtera ses 52 ans. Un jour plus tard, c’est sa fille, Masetjhaba, qui aura 14 ans. « Lorsqu’elle est née, c’était vraiment spécial. En allant à l’hôpital, j’avais même oublié que c’était mon anniversaire », se souvient Ruth. « C’est la plus jeune de mes trois enfants, et la seule fille. Donc, nous avons une relation unique. » Pour autant, ce week-end, elles célèbreront leur naissance chacune de leur côté. « Peut-être plus tard, avec les années qui passent, nous fêterons ces deux jours ensemble. Mais pour l’instant, on préfère faire chacune notre propre truc », confie Ruth, sa fille hochant de la tête avec un regard complice.

« Il n'empêche, elle joue un rôle très important dans ma vie, et je sais que je peux toujours m’appuyer sur elle. J’ai confiance en son jugement, et on fait déjà tellement de choses ensemble », tient à préciser Masetjhaba, dont le nom signifie « mère de la nation », un héritage de sa grand-mère paternelle décédée. « Ma mère est pétillante, et humble », précise la jeune fille d’une voix douce, elle qui porte un regard admiratif sur son parcours d'artiste photographe. « J’espère, plus tard, pouvoir être comme elle, me battre pour mes droits, et ne pas rester passivement assise. Elle s’est fait sa place, elle s’est affirmée. Sans toutes ces femmes qui se sont battues dans le pays, on n’en serait jamais arrivé là. »

L’histoire en partage

La famille vit désormais dans une belle maison, dans une banlieue résidentielle du sud de Johannesburg. Dans la cour, trois chiens surexcités accueillent les visiteurs. Le ciel est gris en cette matinée, et le temps menaçant : les journées d’été se sont soudainement rafraîchies. Ruth, songeuse, regarde sa piscine, par la fenêtre du salon : « Cette maison que je possède désormais, à l’époque cela aurait été une maison de Blancs, et on n’aurait pas eu le droit de vivre ici ». Elle avait 8 ans lorsque les émeutes de Soweto ont débuté, en 1976, suite au massacre d’écoliers descendus dans les rues. Ils souhaitaient protester contre l’imposition de l’afrikaans comme langue d’enseignement dans les écoles noires, une langue perçue comme étant celle de l’oppresseur. « J’étais très jeune, donc je ne comprenais pas tout ce qui se passait. Je savais juste que des gens se battaient dans les rues, et parfois des jeunes surgissaient d’une fenêtre et partaient en courant. » Ruth a grandi à Soweto, là où sa mère a été forcée de s’installer après avoir été délogée par les autorités du quartier plus central de Sophiatown, devenu à l'époque une zone réservée aux Blancs. « Je revois très bien le tampon dans son passeport intérieur, qui l’autorisait à circuler dans certaines zones à certaines heures », se remémore Ruth depuis son canapé. « Le système était très bien organisé pour totalement contrôler les populations noires. »

Des souvenirs qu’il lui arrive de partager avec sa fille « born free », née après la fin de l’apartheid, d'autant plus lorsqu’elles vont rendre visite à la mère de Ruth, aujourd’hui âgée de 92 ans. « C’est surtout elle qui partage ces histoires, et elle vit toujours dans notre petite maison en brique de Soweto, où j’ai grandi », précise Ruth. « Je pense que c’est important pour ma fille de voir et d’entendre ça. »

Dans sa demeure actuelle, sur l’un des murs à l’entrée de la cuisine, une photo encadrée montre Ruth qui pose aux côtés de Nelson Mandela. « Il y a des jeunes pour qui tout cela, ce n’est plus qu’une vague idée. C’est bien triste... Aujourd’hui, cette génération est intéressée par l’argent, la célébrité, les réseaux sociaux. » Mais l’histoire du pays touche Masetjhaba, qu’elle lui soit racontée à l’école, ou par sa mère : « C’est un sujet sensible pour moi, cette façon dont mes parents ont été traités, cela me met en colère. Et je suis reconnaissante envers ceux qui se sont battus. On peut désormais aller dans des écoles mixtes par exemple, c’est plus facile pour nous je dirais, en termes d’éducation et d'opportunités, même si le chômage est très élevé ».

Des rêves et des passions qui diffèrent 

Dans les années 1990, Ruth, âgée d’une vingtaine d’années, a vécu la fin de l’apartheid à travers son objectif d’appareil photo. Elle fut l’une des premières femmes noires à être embauchée dans les médias comme photographe, à l’aube de la démocratie. Et elle a documenté sans relâche la vie quotidienne et la marginalisation des communautés noires dans le pays. « Mes parents m’ont toujours soutenue, ce qui était très important, car beaucoup de parents ne voient pas la photographie comme pouvant être une profession. Je veux donc que ma fille puisse aussi suivre sa voie et vivre ses rêves. » 

Elle a, à plusieurs reprises, enseigné les rudiments de son métier à sa benjamine, mais Masetjhaba avoue ne pas être très attirée par l’art de la photo : « C’est chouette qu’elle essaie de m’apprendre et de me transmettre ses connaissances, mais je veux faire ce qui m’intéresse, suivre mes propres passions. Je laisse la photographie à mes frères ». En classe de 4e, l’adolescente, bandana rouge attaché sur la tête, rêve de travailler dans le monde de la mode et des salons de beauté. « J’adore tout ce qui touche au maquillage, aux coiffures, aux vêtements. Rihanna, par exemple, m’inspire beaucoup avec sa ligne de cosmétiques. J’ai envie de créer ma propre boutique... Et puis, cela reste quand même dans le domaine artistique ! », s’enthousiasme-t-elle.

Société violente 

« C’est son choix de faire quelque chose de différent », accepte sa mère, assez éloignée de ce centre d’intérêt. Même si les chemins empruntés seront différents, et qu’elle se sent parfois « primitive ou démodée » face à la nouvelle génération, Ruth espère qu’elle aura laissé en héritage à sa fille quelques pistes pour la guider, « comme le fait de toujours se respecter, de respecter aussi les autres. Et en tant que femme, je souhaite qu’elle apprenne à s’aimer elle-même, et qu’elle n’attende pas que ce soient les hommes qui la jugent et lui disent si elle est belle ».

Dans un pays où les féminicides et les violences sexistes sont devenus une cause nationale, avec une femme assassinée toutes les trois heures, et plus de 100 plaintes déposées quotidiennement pour viol, difficile pour la mère de ne pas s’inquiéter pour sa fille. « Je pense qu’elle a plus d’opportunités que moi aujourd’hui, c’est vrai, mais c’est aussi une société devenue extrêmement violente. On voit, par exemple, de plus en plus d’enfants être kidnappés. » Des images et des scènes qui passent sous les yeux de sa fille : « Avec les réseaux sociaux, les jeunes sont beaucoup trop exposés à cette violence. Je ne peux pas tout contrôler, mais j’essaie de la guider au mieux ».

« Elle me dit toujours que je suis trop sur mon téléphone, sur internet, et que je ne profite pas de ma jeunesse. Mais j’apprends aussi beaucoup, les réseaux sociaux m’inspirent », rétorque Masetjhaba. Mais, malgré des désaccords, « même si on ne se comprend pas pour tout, on a une très belle relation, et j’aime qu’elle soit toujours aussi honnête ». Et d’ajouter, en confidence : « On n’en parle pas beaucoup, mais j’espère devenir une femme forte comme elle. Elle reste mon plus grand modèle ».

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