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Cinéma: «La Llorona» de Jayro Bustamante, au Guatemala ni oubli ni pardon

Maria Mercedes Coroy interprète la jeune indienne Alma dans le film de Jayro Bustamante. Elle est la Llorona, personnage mystérieux qui trouble le huis clos familial des Monteverde. L'actrice était également l'interprète principal d'"Ixcanul".
Maria Mercedes Coroy interprète la jeune indienne Alma dans le film de Jayro Bustamante. Elle est la Llorona, personnage mystérieux qui trouble le huis clos familial des Monteverde. L'actrice était également l'interprète principal d'"Ixcanul". ©Romeo Lopez Aldana

2019 aura été une riche année pour le réalisateur guatémaltèque Jayro Bustamante puisqu'il a déboulé dans les festivals avec deux films remarqués, « Temblores » et « La Llorona » (couronné du prix du public au dernier festival de Biarritz) qui sort ce mercredi sur les écrans en France. Entre film politique et conte fantastique, retour sur un épisode cruel de l'histoire du Guatemala.

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La nuit est le temps des âmes tourmentées. Des âmes en peine et de celles qui ont beaucoup à se faire pardonner. Sur une trame politique, le procès du dictateur Rios Montt au Guatemala, Jayro Bustamante tisse un récit entre magie noire et film d'épouvante. En mêlant les genres, le réalisateur explique qu'il espère toucher un plus large public, et notamment les jeunes. Des femmes en prière au début du film autour de l'épouse du dictateur - une douairière enfermée dans une carapace au visage d'aigle- à la séance finale d'exorcisme pour apaiser les âmes des victimes de la dictature : entre les deux, les certitudes ont volé en éclat, les poses et les chignons apprêtés se sont défaits et les mensonges et non-dits d'une famille et de l'histoire d'un pays sortent à la lumière.

L'histoire est celle du général Enrique Monteverde, une sorte de double d'Efrain Rios Montt, dictateur et président du Guatemala de 1981 à 1983, décédé en avril 2018 à l'âge de 91 ans alors qu'il devait être rejugé pour crimes de génocide sur les populations indiennes du pays. La majorité des victimes étaient des civils et parmi eux plus d'un tiers étaient des enfants de moins de 12 ans, est-il rappelé lors du procès. Efrain Rios Montt avait déjà été jugé et condamné en 2013, mais le verdict avait été cassé par la Cour constitutionnelle.

Le témoignage de la vieille indienne lors du premier procès du dictateur déchu. On reconnaît à gauche, en costume traditionnel Rigoberta Menchu, prix Nobel de la paix, défenseur des droits des indiens.
Le témoignage de la vieille indienne lors du premier procès du dictateur déchu. On reconnaît à gauche, en costume traditionnel Rigoberta Menchu, prix Nobel de la paix, défenseur des droits des indiens. ©LaCasaDeProduccion

Ce second jugement devait se faire à huis clos en raison de l'état de santé du général, atteint de démence sénile. Le film revient sur les audiences publiques du premier procès. On reconnaît dans l'assistance, au premier rang, Rigoberta Menchú, prix Nobel de la paix en 1992, auditrice attentive du témoignage d'une vieille indienne qui raconte dans sa langue, le cakchiquel, et le visage voilé, les exactions des militaires dans son village.

Huis clos avec les fantômes

Dans l'attente du second procès, la famille du général est enfermée dans sa maison (l'ambassade de France a servi de lieu de tournage), assiégée par les manifestants qui demandent justice. C'est un huis clos familial, la domesticité indienne ayant rapidement quitté les lieux, excepté la fidèle servante interprétée par Maria Telón, comédienne présente dans tous les films de Jayro Bustamante. Un huis clos très féminin aussi puisque les personnages principaux sont majoritairement des femmes, sur trois générations. La caméra aime à s'attarder sur les relations entre les femmes de la famille, la tendresse et la solidarité qui les unit, au delà de leurs doutes.

Des femmes qui toutes ont eu à souffrir, à des degrés divers, de la violence imposée au pays par les militaires, des hommes qu'ils soient père, mari ou tortionnaire. Beaucoup d'histoires restent en creux. On les devine, comme celle du compagnon de la fille du général, sans doute liquidé par son dictateur de beau-père. Comme celle aussi de Alma, cette mystérieuse petite bonne indienne, mutique et au regard grave. Est-ce elle la Llorona, cette femme qui pleure la nuit et dont la plainte rend fou le général ?

Gratter les plaies du Guatemala

De la Llorona, la légende de la femme qui a perdu ses enfants, le cinéma mexicain a fait son miel. La chanson aussi puisque Chavela Vargas, Joan Baez, Lhasa ou encore Gabi Moreno (dans le film) ont interprété cet air célèbre dont les origines remontent à l'occupation maure de l'Espagne selon certains experts. Jayro Bustamante revisite le mythe et le dépoussière. Ce cri d'une femme déchirée par le chagrin est celui de toutes ces familles endeuillées par la dictature dont les fantômes s'immiscent dans le huis clos familial du général. Il faut toujours se méfier de la douleur des femmes...

Avec ce troisième long-métrage consacré aux maux de la société guatemaltèque (après le racisme dans Ixcanul, le machisme dans Temblores), Jayro Bustamante emprunte les clés du réalisme magique pour ouvrir les lourdes portes de la mémoire niée des crimes de la dictature militaire.

► À écouter aussi : En Biarritz, cine contra el olvido (de Maria Carolina Piña sur La Llorona)

►Un film découvert au festival de San Sebastián: Jayro Bustamante était l'invité de Desayunos Horizontes

Pour apaiser les âmes des morts, victimes de la dictature, il faut du sucre, des bougies et des prières. C'est l'indienne Valeriana qui mène l'exorcisme.
Pour apaiser les âmes des morts, victimes de la dictature, il faut du sucre, des bougies et des prières. C'est l'indienne Valeriana qui mène l'exorcisme. ©Romeo Lopez Aldana

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