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Série

L’Amérique latine face au coronavirus

Des membres de la police nationale bolivarienne demandent à une femme de mettre un masque par mesure de précaution contre la propagation du nouveau coronavirus à Caracas, le 16 mars 2020
Des membres de la police nationale bolivarienne demandent à une femme de mettre un masque par mesure de précaution contre la propagation du nouveau coronavirus à Caracas, le 16 mars 2020 AFP/Cristian Hernandez

En Amérique latine, le coronavirus touche un continent déjà fragilisé par de graves difficultés économiques et par une nouvelle hausse des inégalités qui comptent parmi les plus fortes au monde. L’épidémie exacerbe aussi les tensions politiques omniprésentes après des élections contestées et l’irruption de mouvements sociaux massifs dans plusieurs pays latino-américains. Certains pouvoirs et forces politiques ne résistent pas à la tentation de tirer profit de la situation inédite qu’impose la pandémie. Les différentes réponses à la crise sanitaire, souvent teintées des idéologies dominantes du moment, renforcent la méfiance de la population et risquent de ce fait d’affaiblir l’efficacité de la lutte contre le virus.

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Bolivie: le coronavirus joue les prolongations et l’endurcissement d’un gouvernement provisoire contesté

Depuis l’automne dernier, la Bolivie est en ébullition. La dernière élection présidentielle très décriée du 20 octobre 2019 a été suivie par de violentes émeutes et le départ forcé en exil d’Evo Morales, le chef de l’État socialiste sortant qui avait tenté en vain de se maintenir à la présidence après 13 ans au pouvoir. Comme le veut la Constitution, le vide institutionnel est rempli par un gouvernement provisoire. Cette équipe de droite, avec à sa tête la présidente par intérim Jeanine Añez, dirige d’une main de fer la Bolivie depuis six mois et est loin de faire l’unanimité dans un pays où la polarisation idéologique bat son plein. La crise politique aurait dû trouver son issue lors de nouvelles élections, présidentielle et législatives, prévues le 3 mai 2020. Mais le coronavirus en a décidé autrement.

Les deux premiers malades du Covid-19 sont dépistés en Bolivie, le 10 mars dernier. Le 21 mars, le Tribunal suprême électoral décide de reporter les scrutins sine die en raison de l’épidémie. La majorité des huit candidats à la présidence avaient appelé à ce report, faute de pouvoir mener campagne. En revanche, les deux favoris des sondages s’y étaient opposés : Luis Arce, candidat du Mouvement vers le Socialisme (MAS, le parti d’Evo Morales), et l’ex-président Carlos Mesa qui avait été le principal adversaire d’Evo Morales lors du scrutin d’octobre dernier.

Quatre jours après l’annonce de l’institution électorale, la présidente par intérim décrète l’état d’urgence sanitaire. Jeanine Añez est elle-même candidate à l’élection présidentielle mais ne se trouve jusqu’à présent qu’en troisième place des intentions de vote. Le document signé par la chef de l’État stipule un confinement très strict de la population (seule une personne par famille a le droit de sortir chaque jour), la fermeture des frontières et le déploiement de l’armée et de la police. Mais ce n’est pas tout : afin d’enrayer l’épidémie du Covid-19, les personnes qui « désinforment ou créent de l’incertitude au sein de la population » seront désormais « passibles de poursuites pénales pour délits contre la santé publique », avec des peines de un à dix ans de prison.

À partir de l’entrée en vigueur de l’état d’urgence sanitaire en Bolivie, le 26 mars, le gouvernement de droite par intérim met 67 personnes en examen. Fin avril, 37 d’entre elles sont déjà condamnées, alerte Amnesty International. Toutes ont critiqué la gestion de la crise sanitaire par les autorités provisoires. « Sous prétexte de lutter contre le Covid-19, le décret de Jeanine Añez présente un sérieux revers pour la liberté d’expression en Bolivie », fustige de son côté l’organisation Human Rights Watch. Le 12 avril, la Commission interaméricaine des droits de l’homme demande même au gouvernement intérimaire de retirer le texte.

En Bolivie, la colère gronde. Les électeurs et sympathisants de l’ex-président Evo Morales organisent d’assourdissants concerts de casseroles pour réclamer la tenue des scrutins dans les plus brefs délais. Ils soupçonnent le gouvernement de droite de vouloir repousser le vote jusqu’à l’année prochaine et de sévir entre temps contre les opposants. Fin avril, le Tribunal suprême électoral propose que les élections se tiennent entre le 28 juin et le 27 septembre. La loi pour la convocation des scrutins est adoptée par les deux chambres du Parlement où le MAS, le parti d’Evo Morales, détient la majorité. Le texte stipule que les élections doivent se tenir dans les 90 jours à partir du 3 mai 2020. Pour entrer en vigueur, il doit être promulgué par la présidente par intérim.

►À lire aussi : Bolivie : les élections du 3 mai reportées en raison du coronavirus

Mais Jeanine Añez ne désarme pas. Tout comme son ministre de la Santé qui alerte régulièrement des menaces que fait peser le coronavirus sur la population bolivienne, la chef de l’État provisoire met en avant la lutte contre l’épidémie. « Pour défendre la vie et la santé des Boliviens, je rejette les élections que le MAS a convoquées. Les scrutins doivent être organisés quand ils ne présentent pas un risque pour la santé. » « La santé passe avant tout », écrit-elle sur Twitter. Les Boliviens sont pourtant nombreux à y voir un pur calcul électoraliste : la présidente par intérim compte bien utiliser le report de l’élection afin de remonter dans les sondages. C’est ce qu’estime aussi, depuis son exil en Argentine, l’ex-président Evo Morales qui accuse Jeanine Añez « d’instrumentaliser la pandémie ». Actuellement, il y a 2437 cas confirmés de Covid-19 en Bolivie. 114 personnes sont décédées.

Chili: les aspirations de la population mises en veille par le Covid-19

En octobre dernier, les images en provenance du Chili font le tour du monde : on y voit les rues de la capitale, Santiago, envahies par une foule impressionnante de manifestants. L’annonce d’une hausse du prix du ticket de métro devient l’étincelle qui déclenche un mouvement social sans précédent dans le pays. Des mois durant, les Chiliens protestent contre les criantes inégalités économiques et sociales, et ce malgré une répression sans merci des forces de l’ordre pour laquelle le président conservateur sera vivement mis en cause. Dépassé par ce mouvement, qui le prend par surprise, Sebastian Piñera est finalement obligé de lâcher du lest. Le chef de l’État accepte la tenue d’un référendum sur un changement de la Constitution. Le texte actuel date de 1980. Héritage de la dictature Pinochet, il détermine depuis lors la vie économique et sociale du pays. Le changement de Constitution est devenu l’une des revendications clés des Chiliens.

►À lire aussi : Chili : manifestation monstre à Santiago contre les inégalités

Mais là encore, l’arrivée du coronavirus change la donne. Le 18 mars, le gouvernement décrète « l’état d’exception constitutionnel pour catastrophe ». Les autorités chiliennes optent pour un confinement minimal par régions afin de maintenir l’activité économique, l’instauration d’un couvre-feu de nuit et le déploiement de l’armée pour maintenir l’ordre. Le référendum constitutionnel prévu le 26 avril est reporté au mois d’octobre.

►À lire aussi : Coronavirus: au Chili pas encore de confinement général mais un couvre-feu

Les mesures de distanciation pour combattre l’épidémie mettent aussi un coup d’arrêt à la mobilisation de rue. Pour la première fois depuis le début du mouvement social, la Plaza Italia au centre-ville de Santiago, rebaptisé par les manifestants « Plaza de la Dignidad » ( Place de la Dignité ), est vide. L’occasion pour le président Piñera de se rendre, le 3 avril, sur ce haut lieu des revendications qui lui a été interdit pendant cinq mois. Tout sourire,le chef de l’État se fait prendre en photo et filmer.

Mais ce n’est pas tout : le 6 mai, Sebastian Piñera nomme Macarena Santelices, petite-nièce du dictateur Augusto Pinochet et membre du parti de droite UDI, au poste de ministre en charge des Droits des femmes et de l’Égalité. Ces deux évènements, la visite du président Plaza Italia et la nomination d’une femme, connue pour avoir défendu la dictature, ont suscité un tollé d’indignation dans les rangs de l’opposition politique. Ils ont aussi renforcé la détermination de bon nombre de Chiliens de retourner dans les rues pour reprendre le mouvement social, dès que les mesures pour lutter contre le Covid-19 seront levées.

Ils devront prendre leur mal en patience : après une augmentation inquiétante de nouvelles infections tout au long de la semaine dernière, le Chili a enregistré le week-end du 10 mai un record de 1647 nouveaux malades détectés en 24h pour un total qui frôle désormais les 29 000 cas et 312 décès. Au lieu de débuter un « retour progressif à la normal », comme l’avait annoncé le président il y a quelques jours, le gouvernement parle désormais de «  la bataille de Santiago » : la capitale chilienne concentre 80 % des nouvelles infections et les mesures pour lutter contre l’épidémie de Covid-19 y seront étendues.

Venezuela : bras de fer politique par temps de pandémie

Depuis l’arrivée de la pandémie de coronavirus sur le continent latino-américain, les inquiétudes sont particulièrement fortes concernant les risques que fait peser le Covid-19 sur le Venezuela. Après des années de grave crise économique, sociale et politique, le pays est à bout de souffle : l’hyperinflation, les coupures récurrentes d’électricité et d’eau, les pénuries de nourriture, de médicaments et de carburant ont mis la population à genoux. Les hôpitaux manquent de tout. Et les caisses de l’État sont vides.

Pourtant, le Venezuela ne compte aujourd’hui que 402 malades et 10 décès liés au Covid-19. Alors que les premiers cas du virus ont été détectés il y a deux mois, ces chiffres officiels ont de quoi étonner : leur courbe n’est pas exponentielle, comme dans les autres pays touchés par la pandémie, mais suit au contraire un trajet linéaire. Dans ce pays où le régime ne brille pas par sa transparence dans la gestion publique et qui ne publie plus de bulletins épidémiologiques depuis 2013, virologues et infectiologues doutent de la véracité des chiffres officiels. Ceux-ci sont communiqués la plupart du temps par Nicolas Maduro lui-même en direct à la télévision. Masque sur le visage et accompagné plus souvent par des généraux que par son ministre de la santé, le président socialiste contesté s’érige en chef de la lutte contre le coronavirus. Pour les scientifiques, les chiffres d’infections démontrent pourtant avant tout la faible capacité de dépistage au Venezuela et ne reflète pas la propagation réelle de l’épidémie à travers le pays.

Les premiers deux malades du Covid-19 sont annoncés au Venezuela le 13 mars 2020. Seulement quatre jours après, le président Maduro décrète un confinement des plus stricts : fermeture des écoles, couvre-feu dans certains quartiers dès la fin de l’après-midi, port obligatoire de masque et de gants pour chaque déplacement, coupure des principaux axes routiers, fermetures des frontières, suspension du trafic aérien. Pour faire respecter ces règles, l’armée et la police sillonnent les quartiers.

►À lire aussi :Coronavirus : Nicolas Maduro déclare l'état d'urgence sanitaire au Venezuela

Mais à en croire le ministre vénézuélien de la communication, Jorge Rodriguez, c’est une autre mesure qui fait la force du plan contre le coronavirus de son gouvernement : fin mars, les Vénézuéliens sont invités à participer à une enquête concernant leur état de santé via la plateforme « patria », une banque de données numériques. Les personnes présentant des symptômes du virus recevraient alors la visite à domicile d’une équipe médicale et seraient testées leur promet le gouvernement.

Le 9 avril, Jorge Rodriguez annonce que sur les plus de 19 millions de Vénézuéliens enregistrés, selon le gouvernement, sur la plateforme « patria » (le pays compte au totale 31,6 millions habitants), près de 18 millions auraient suivi l’appel. Parmi eux, 124 000 auraient déjà reçu une visite médicale, assure le ministre. Selon le régime socialiste, ce système de traçage à la vénézuélienne lui permet d’identifier très tôt les malades, d’organiser leur quarantaine et ainsi D'endiguer la propagation de l’épidémie sur le territoire national.

Mais cette mesure suscite également de vives critiques. Observateurs et défenseurs des droits de l’homme s’inquiètent d’un renforcement du contrôle des citoyens par le régime autoritaire. La banque de données « patria » contient en effet les informations personnelles des détenteurs du « carnet de la patrie », un document biométrique qui permet aux sympathisants et aux électeurs chavistes de recevoir des allocations sociales ainsi qu’un colis alimentaire par mois au prix préférentiel. L’anthropologue Paula Vasquez dénonce qu’une « plateforme numérique, utilisée pour identifier les électeurs et partisans du gouvernement récupère des données médicales. Pour le gouvernement de Nicolas Maduro, la pandémie est l’occasion de recouper les informations contenues dans cette base de données et les élargir », estime la chargée de recherches au CNRS.

Pendant que le président socialiste, bien que contesté, est aux manettes, l’opposition vénézuélienne peine à trouver une marge de manoeuvre. Les adversaires les plus ardents du régime chaviste   intègrent le coronavirus dans leur combat », constate Jean Jacques Kourliandsky. Le directeur de l’Observatoire de l’Amérique latine de la Fondation Jean-Jaurès cite l’exemple de Leopoldo Lopez, responsable du parti conservateur Voluntad Popular et réfugié à l’ambassade d’Espagne à Caracas qui, dans une interview au journal El Pais le 7 avrilestime que la meilleur manière d’apporter de l’aide médicale au peuple vénézuélien est de forcer Nicolas Maduro à quitter le pouvoir et de former un gouvernement d’union national.

►À lire aussi : Coronavirus : au Venezuela, les plus pauvres tentent de survivre au confinement

C’est aussi la ligne politique poursuivie par Juan Guaido. Chef de l’Assemblée nationale, où l’opposition détient la majorité, et reconnu depuis janvier 2019 comme président par intérim du Venezuela par une soixantaine de pays, il réclame la mise en place d’un « gouvernement d’urgence », qui inclurait le camp chaviste mais sans la participation ni de Nicolas Maduro, ni d’autres hauts fonctionnaires de l’actuel régime pour faire face à l’épidémie. En mars, il appelle d’ailleurs le FMI à refuser un prêt de 5 milliards de dollars demandé par Nicolas Maduro, arguant que cela « financerait la corruption ».

Privé de tout contrôle sur le terrain et confiné sur les réseaux sociaux, la marge de manœuvre de Juan Guaido dans cette crise sanitaire semble pourtant plus que mince. Et ses soutiens à l’international commencent également à s’effriter. Le 26 mars, le département américain de la justice annonce l’inculpation de Nicolas Maduro pour narcoterrorisme et une récompense de 15 millions de dollars pour qui permettrait son arrestation. Quatre jours plus tard, les États-Unis, jusqu’ici le principal soutien international de Juan Guaido, font miroiter une levée progressive des sanctions américaines en échange de la mise en place d’un gouvernement de transition auquel ne participeraient ni Nicolas Maduro, ni Juan Guaido.

Ces mesures américaines ont eu comme résultat immédiat d’aggraver les tensions politiques au Venezuela. Or force est de constater que sans un accord entre les deux camps ennemis, aucune aide n’entrera dans le pays par ces temps de pandémie.

►Retrouvez notre série : Coronavirus : la riposte, pays par pays

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