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VENEZUELA

Venezuela : la génération Chavez, entre fascination et désillusion

Depuis 1998, Hugo Chavez est omniprésent dans la vie des Vénézuéliens.
Depuis 1998, Hugo Chavez est omniprésent dans la vie des Vénézuéliens. Olivier Laban Mattei

L'élection présidentielle se déroule ce dimanche au Venezuela. Six candidats sont en lice. Les principaux, le président sortant Hugo Chavez, 57 ans, et le jeune leader de l'opposition, Henrique Capriles, 40 ans, sont au coude à coude dans les derniers sondages. Ils avaient entre 10 et 18 ans en 1998. Ils ont aujourd'hui 20 ou 32 ans. Rencontre avec ces jeunes qui ont grandi à l'ombre d'Hugo Chavez en 14 ans de pouvoir. Une jeunesse pour ou contre Chavez, très politisée, engagée, parfois désillusionnée ou fascinée. 

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L'arrivée à Caracas est souvent un choc. Après avoir laissé la mer, traversé une série de tunnels, on tombe nez à nez avec une ville tentaculaire au coeur d'une forêt tropicale, juste au pied d'El Avila, une chaîne de montagnes. Au milieu des gratte-ciel en béton, des bidonvilles et des panneaux publicitaires, une autoroute coupe la capitale vénézuélienne en deux. Une cité bruyante, violente, la plus dangereuse du continent, à laquelle il faut ajouter depuis 1998, un bourdonnement sans fin dans le poste radio où à la télévision : Chavez, l'omniprésent depuis 1998, l'homme qui fait parler la poudre, l'homme qui agace.

C'est dans ce décor chaotique que se croisent depuis 14 ans, parfois violemment, les jeunes pro ou anti-chaviste. Fabiola a 30 ans. Ce jour là, elle fait une grève de la faim avec d'autres militants de l'organisation Javu, une plate forme de résistance anti-chaviste. Installée dans des tentes montées devant le tribunal suprême de justice, Fabiola dénonce l'emprisonnement d'une dizaine de personnes, qu'elle considère comme des prisonniers politiques :

« Ici, parce qu'il y a des élections, on pense que c'est une démocratie. Mais la réalité, c'est que les pouvoirs publics ne sont plus indépendants. Ici tout est contrôlé par le président par un simple appel téléphonique. Donc ce n'est pas lutter seulement contre un président, il s'agit de lutter contre tout un système. Au lieu de tirer le pays vers le haut et d'améliorer les conditions de vie des Vénézuéliens, ce qu'il a fait, c'est nous faire reculer, toujours plus en arrière. Nous autres nous avons donné, ou plutôt perdu notre liberté peu à peu. Celui qui participe aujourd'hui à cette lutte pour la démocratie est un héros et il a écrit son nom dans le livre de l'histoire vénézuélienne. Moi je me sens comme une combattante, ni plus ni moins. »

« Chavez n'est pas un surhomme »

C'est à Caracas que se déroulent les grands défilés militaires chers au président Chavez sur l'avenue de Los Proceres, les « Champs-Elysées » vénézuéliens, juste à côté de la grande université centrale du Venezuela. Là bas, tous les jeunes ne sont pas comme Fabiola, anti-chaviste. Emma 28 ans, journaliste de profession est passée par là. Depuis, elle a travaillé quelques années à l'agence nationale de presse bolivarienne, avant de s'envoler pour suivre un cursus universitaire en Argentine. Ce qui l'a motivée à s'engager auprès du « Comandante », c'est la guerre médiatique qui fait rage dans son pays depuis le coup d'Etat manqué contre Chavez en avril 2002 dans cette même ville de Caracas, cité de toutes les passions, de toutes les divisions :

« Au début, je ne pensais pas que j'allais devenir journaliste. Mais après tous les événements qui ont marqué cette dernière décennie dans le pays, en commençant par le coup d´'Etat en 2002, et le sabotage pétrolier en décembre de la même année, j'ai commencé à m'intéresser d'un peu plus près au journalisme, comment on manipulait alors, où comment les grands médias et les journalistes avaient couvert ces événements. Et c'est là que j'ai eu envie de me lancer dans le journalisme. Je suis devenue reporter, j'ai couvert la politique, dans la rue comme au parlement, au palais présidentiel de Miraflores et je couvrais aussi les manifestations. J'avoue que la nouvelle de la maladie du président Chavez ne m'a pas étonnée. Parce que Chavez n'est pas un surhomme. Chavez est un être normal, un être mortel, et ça peut arriver à tout homme. Sauf que lui, comme il le disait lui-même, ne dormait que deux heures par nuit, mangeait à peine, il faisait des allocutions télévisées qui duraient des heures, en prenant juste un café, et en travaillant autant, je me doutais que cela pouvait arriver. »

Emma aime recevoir chez elle ses amis pour partager un déjeuner à base d'arepa, la galette de maïs locale, ou bien organiser des rumbas comme on dit ici, des fêtes privées ou l'on oublie un temps la politique. Pourtant à Caracas, la fête ne dure jamais très longtemps. Le quotidien souvent difficile, les meurtres, la violence -on parle de 15 000 homicides par an en moyenne- remettent la politique au coeur du débat.

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« Je ne suis pas sûr que les chavistes acceptent la défaite »

Pour certains, comme pour Elixandro, 34 ans, c'est la plus grande faille du bilan social de Chavez. La violence touche d'abord les plus pauvres. Elixandro est un photographe de presse, il a déjà couvert des faits divers. Il habite sur la place Venezuela au centre de Caracas. Une zone rouge comme on dit ici, dangereuse la nuit. Cet ancien chaviste qui soutient aujourd'hui le candidat de l'opposition Capriles Radonski craint justement, avec toutes les armes qui circulent, que la violence n'explose au lendemain des résultats :

« Si Capriles Radonski gagne les élections, je ne suis pas sûr que les chavistes acceptent la défaite. J'ai un peu peur de ce qu'il peut se passer, le 7 ou 8 octobre, le jour d'après les élections. J'ai peur qu'il se passe quelque chose de grave. Je ne l'espère pas. Je ne voudrais pas être pessimiste, mais je vois mal Hugo Chavez dire : on a perdu, on va accepter notre défaite ».

Chavez vient de rendre hommage à la jeunesse à un meeting du Parti socialiste uni du Venezuela, dans l'Etat de Paraguana, à l'ouest du pays. Dans la foule, il y a Abner, un jeune chef de patrouille socialiste. Toute la journée, il est allé chercher les militants pour les emmener voir leur leader.

Chavez poursuit l'oeuvre de Dieu

Abner est toujours prêt à rendre service aux autres. C'est un peu le militant chaviste idéal. Dans sa ville de Coro, la première ville coloniale du Venezuela, Abner vit depuis toujours avec toute sa famille dans un barrio, comme on dit ici, un quartier pauvre. Chez lui, le confort est rudimentaire, les pieds sont parfois dans l'eau lorsque les égouts débordent, mais tout est organisé pour abriter les cinq frères et soeurs et les petits-enfants :

« Ici on vit à plusieurs, on est beaucoup à dormir. Là y en a deux, ici trois qui dorment, là sur un édredon, y en a quatre. Au final, on est près de douze à dormir ici. Nous avons un problème de logement social au Venezuela, et c'est pour ça qu'avec le Pouvoir populaire, il y a une amélioration. Nous, depuis la communauté, on peut armer des projets, et on peut obtenir d'autres solutions de logements, de construction de logements sociaux ».

Abner est un travailleur social, mais il est aussi protestant et profondément croyant. Pour lui, Chavez poursuit l'oeuvre de Dieu :

« L'image de Chavez me suggère la pensée, la réflexion. Nous devons penser, réfléchir, méditer sur tout ce que nous faisons. Je crois que c'est l'idée principale que nous a transmis le président. Lire, se cultiver, nous critiquer, c'est la seule manière d'évoluer. Notre arme, c'est la parole ! Et le président prêche, d'une certaine façon, pas seulement avec la parole, mais aussi par ses actions, ce que Jésus Christ nous a enseigné dans la Bible à travers la morale, l'aide à autrui. Chavez est un chrétien pratiquant ».

Le soir au dîner, alors que sur une grande table improvisée, Abner reçoit ses amis du quartier, l'orage gronde, la foudre tombe et la lumière s'en va. A la lueur d'une bougie, Abner et sa mère entonnent un refrain à la guitare.

« Le stéréotype du métisse à la peau mate »

A Maracaibo, la capitale du pétrole, à l'extrême ouest du pays, celle qui pendant longtemps fut le symbole de l'industrie de l'or noir au Venezuela est aujourd'hui le fief de l'anti-chavisme. L'un des rares Etats à n'avoir jamais basculé dans le socialisme. Mildred est une jeune femme au foyer de 32 ans, ex-étudiante en droit. Elle a travaillé à des projets sociaux. Elle vit avec son mari et son nourrisson. C'est justement pour fuir le milieu bourgeois de son père, conservateur, qu'elle s'est tournée vers les idées de Chavez :

« Ce que je critique beaucoup chez moi, la chose sur laquelle je ne suis jamais d'accord, c'est de voir qu'on met le Noir ou l'Indien au second plan ici. Dans cette ville, la plupart des gens qui travaillent à la maison, qui font la vaisselle, le ménage, la cuisine sont d'origine indigène, des Guayu surtout, et le Guayu est traité comme l'Indien, avec mépris ».

Une référence au fait que Chavez a été victime du même rejet :

« Chavez est le stéréotype du métisse à la peau mate. Au lieu d'avoir des cheveux blonds, il les a crépus. Et cela a marqué une coupure après une génération de présidents qui étaient blancs aux cheveux bruns ou clairs. Blancs et avocats, alors que Chavez était militaire. En plus, il parle en utilisant des expressions du folklore, des mots du peuple que comprennent les gens. Mais comment un président peut parler ainsi ? C'est le genre de commentaires que j'ai entendu chez moi ».

Un bilan mitigé

La route qui mène à Merida est tortueuse, elle se perd dans les Andes, sous les nuages. Etonnement, la ville la plus éloignée de la capitale vénézuélienne est, dit-on, la plus européenne. Centre universitaire important et très coté, cette ancienne ville coloniale dévastée par plusieurs tremblements de terre, balance entre les deux tendances : un peu chaviste, un peu anti. Comme José, 26 ans, professeur d'économie dans une école privée. Profondément attaché aux valeurs universelles, de justice et d'égalité, il explique pourquoi cependant, il n'a jamais voté Chavez :

« Les indicateurs économiques qui concernent le plus la société ne se sont pas beaucoup améliorés. Ils se sont même dégradés. Par exemple, le plus fondamental : l'inflation. Le niveau des prix de tous les produits que nous consommons au Venezuela, mais surtout les produits alimentaires de base a beaucoup augmenté. Parallèlement, le salaire minimum a augmenté, mais cette augmentation n'est pas proportionnelle réellement au rythme accéléré qu'a connu l'inflation. Donc les politiques ont failli, n'ont pas donné de résultat réellement. Concernant certaines missions sociales, il ne faut pas nier qu'elles ont eu du succès. La mission « Barrio Adentro » est quelque chose de nécessaire pour le pays. Le système de santé a longtemps été pauvre au Venezuela. Donc offrir la santé aux gens qui en ont le plus besoin, aux quartiers défavorisés, on ne peut pas dire que c'est quelque chose de mal, même si je ne suis pas favorable à Hugo Chavez. Alors c'est quoi le problème ? C'est qu'il faudrait ne pas faire entrer les missions en concurrence avec ce qui se faisait déjà, mais plutôt en faire quelque chose de complémentaire. Une mission comme « Barrio Adentro », au lieu d'entrer en compétition avec les hôpitaux, devrait être complémentaire au sein du système de santé national. Travailler tous ensemble ».

Le drame des expropriations

Parler d'Hugo Chavez, c'est forcément un moment où l'autre revenir à ses origines. Sur la route qui mène aux Llanos, son pays natal, au milieu des champs à perte de vue et des fermes d'élevage qui rappellent la pampa argentine, on retrouve le mythe de l'explorateur. Chavez vient de ce rêve américain là, celui des grands espaces, des éleveurs, un peu  cow-boy. C'est ici que la lutte pour la terre commence. Rafael a 28 ans, c'est un fils d'éleveur. Avec son style un peu austère, le regard droit, le physique un peu sec, il fait penser aux fermiers mormons américains, maigres et robustes à la fois, ruinés par la crise de 1929. Rafael a grandi ici, à la ferme, dans l'ombre de son père :

« Je peux dire qu'à cause de la politique de Chavez, de ces expropriations, il y a beaucoup d'incertitudes. Comment peux-tu continuer de travailler, comme me l'a enseigné mon père, en donnant ta jeunesse, pour être ensuite exproprié ? Que vaut ton effort ? Car après avoir été exproprié, tu ne récupères rien de ce que tu as fait. Tout est comme sous embargo. Tout propriétaire de ferme petite, moyenne ou grande a cette peur en lui, d'être exproprié. Pourquoi? Pour les mêmes raisons. C'est un groupe que l'on connaît bien qui se consacre à cela : aller sur place, envahir la ferme, et vendre les produits. On s'installe, on prend la ferme. C'est très facile de monter une ferme ainsi, et hop, vite fait c'est monté et plus rien ne marche, terminé. Ils sont en train de mettre à mal la production nationale, l'élevage, la viande, le lait, les semences, et tout cela provoque du retard. Au bout du compte, on a déjà les jambes coupées, ils finissent de nous couper les pieds, mais maintenant comment on marche ? Comment on avance ? ».

Aujourd'hui, Rafael a décidé de jeter l'éponge. Il aide sa mère à vendre quelques vêtements. Tous les trois mois, il part en Colombie acheter la marchandise. Il est devenu commercial. Pour ne pas s'éloigner totalement de la campagne, Rafael se consacre depuis peu à l'apiculture. Une fois par semaine, il rejoint son ami pour s'occuper de ruches :

« Les abeilles sont une colonie à part entière. Une seule commande, la reine, pendant que les autres travaillent. Et la vie d'une abeille ouvrière ne dure pas plus de trois mois, mais sa vie, elle la consacre à travailler, travailler, travailler. Et tout est contrôlé par la reine. Grâce à ses phéromones, elle contrôle, elle organise tout… Et si la reine est bonne, la ruche est bonne ».

A regarder Rafael méticuleux, l'air serein, compter la production de la journée, aller d'une ruche à l'autre, l'image saute aux yeux : le Venezuela d'aujourd'hui, ressemble à un essaim d'abeilles sociales ou ouvrières. On a l'impression que le pays vit dans un bourdonnement permanent, celui de la voix de Chavez, et que demain, le Venezuela avec ou sans leader, déjà anarchique, pourrait sombrer dans le chaos.

Pour en savoir plus : Qui veut la peau d'Hugo Chavez ? Par François-Xavier Freland

A voir également : le documentaire « Il était une fois la révolution de Chavez, racontée par les enfants d'Hugo » de François-Xavier Freland, Alain Gafsou et Olivier Laban-Mattei.

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