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Colombie

Colombie : des civils victimes d’abus dans le Catatumbo

Colombien demandant la fin des conflis (illustration)
Colombien demandant la fin des conflis (illustration) REUTERS/Jaime Saldarriaga

Dans le Catatumbo au nord-est de la Colombie, le long de la frontière avec le Venezuela, des civils sont victimes de graves abus, alerte l’association Human Rights Watch (HRW) dans un rapport sorti le 8 août. Ces populations, prises au piège des conflits entre les bandes armées qui sévissent dans la région, sont aussi bien des paysans colombiens que des exilés vénézuéliens. Une situation violente dénoncée par HRW qui accuse le gouvernement colombien d’avoir failli dans ses obligations de protéger les civils en matière de droit humain.

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Un drame pour les populations, révélé par Human Rights Watch (HRW) dans un rapport de 64 pages intitulé « The War in Catatumbo : Abuses by Armed Groups Against Civilians Including Venezuelan Exiles in Northeastern Colombia » (« La guerre de Catatumbo : abus commis par des groupes armés contre les civils, y compris contre des Vénézuéliens exilés, dans le nord-est de la Colombie »). Ce rapport publié ces jours-ci, est le résultat d’une enquête menée par HRW dans la région depuis avril 2019 et se fonde sur plus de 80 témoignages collectés auprès des victimes d’abus, de leur famille, des chefs communautaires, des représentants de l’église, des responsables judiciaires, des organisations humanitaires et des autorités locales et gouvernementales.

Violences dans le Catatumbo

D’après le rapport du HRW, dans le Catatumbo, les civils sont victimes de meurtres, de disparitions forcées, de violences sexuelles, de recrutements d’enfants soldats ( parfois des enfants de moins de 12 ans ) et de déplacements forcés. Des violences commises par des groupes armés, qui exercent un contrôle sur la population par la menace notamment auprès des chefs de communautés et des défenseurs des droits humains dont certains ont été tués. Ces groupes armés sont l’Armée de libération nationale (ELN), l’Armée populaire de libération (EPL) et un groupe constitué d’éléments démobilisés des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC).

Pour de nombreux observateurs, ces violences ont considérablement augmenté dans le Catatumbo depuis le départ des FARC de la région, suite aux accords de paix avec le gouvernement ayant entraîné leur démobilisation en 2017. L’espace laissé vacant, proche de la frontière très sollicitée par les trafiquants de drogue, a vite été occupé et revendiqué, comme le résume José Miguel Vivanco, directeur de la division Amériques à Human Rights Watch « Alors que les groupes armés s’affrontent pour combler le vide laissé par les FARC dans la région de Catatumbo, des centaines de civils se retrouvent piégés au milieu de ce conflit ».

L'Armée de libération nationale (ELN)
L'Armée de libération nationale (ELN) AFP

Des populations dans la tourmente

En plus des diverses exactions, les groupes armés enfouissent des mines dans les zones rurales, comme l’ont fait les FARC à leur époque. Depuis 2017, quatre personnes sont mortes et 65 ont été blessées par des mines antipersonnel dans le Catatumbo. Un enseignant cité dans le rapport, qui a perdu un pied dans l’explosion d’une mine à quelques mètres de l’école, témoigne « Ceux qui participent à ce conflit n’en souffrent pas comme nous, les gens de la campagne… C’est nous qui faisons les frais d’un conflit qu’ils ont déclenché. »

Autre témoignage parmi ceux produits par le HRW, celui de Beatriz, violée en milieu de l’année 2017: « Ce jour-là, elle était à son travail, faisant la cuisine pour les travailleurs agricoles. Son mari était employé dans la même exploitation. Vers 17h, un groupe d’hommes en uniforme, le visage caché par des cagoules, est arrivé, demandant en criant pourquoi « diable » le couple n’était pas parti puisqu’il avait été «averti». Ils ont demandé si d’autres personnes se trouvaient dans l’exploitation. Le mari de Béatriz a répondu que non, pour protéger les autres travailleurs. Les guérilleros ont envoyé des hommes vérifier. Quatre d’entre eux, qui portaient le logo de l’ELN sur leurs vêtements sont restés. Deux d’entre eux ont agressé Béatriz sexuellement tandis que les deux autres forçaient son mari à regarder. Béatriz a perdu connaissance et s’est réveillée deux heures plus tard dans les bras de son mari. Ils se sont alors enfuis vers une ville proche et, selon elle, n’ont fait état de l’incident que plusieurs mois plus tard à cause du sentiment de honte et du traumatisme psychologique qu’ils ressentaient ».

D’après les statistiques gouvernementales, depuis 2017, plus de 40 000 personnes ont été contraintes de fuir leur maison dans le Catatumbo. Comme l’explique le rapport, « Certaines ont été déplacées de force. Des personnes ont fui après avoir été menacées par des groupes armés pour avoir soi-disant coopéré avec des groupes armés concurrents ou avec le gouvernement. D’autres ont fui après avoir été menacées pour avoir refusé de rejoindre un groupe armé ».

Des Vénézuéliens pris au piège

De nombreux Vénézuéliens cherchent refuge en Colombie et viennent dans la région frontalière du Catatumbo où les contrôles d’immigration sont limités, dans l’espoir de trouver un travail et de meilleures conditions de vie. Mais ils se retrouvent piégés dans les conflits locaux, particulièrement vulnérables, car souvent en situation irrégulière, ils sont victimes, comme les Colombiens, des déplacements forcés, des assassinats, des viols et leurs enfants sont souvent recrutés comme soldat. Comme le résume José Miguel Vivanco, de HRW, « Les Vénézuéliens qui fuient la catastrophe humanitaire dans leur propre pays sont pris dans ce cercle vicieux de fuite désespérée et de guerre ».

Le rapport donne l’exemple de Enrique Pérez, un jeune de 14 ans arrivé avec sa mère dans le Catatumbo en février 2019 : « Ils avaient quitté l’Etat de Trujillo au Venezuela, car, a-t-il dit, ses parents ne pouvaient plus nourrir la famille convenablement. Certains jours, il ne faisait qu’un repas et, parfois, c’était même un jour sur deux. Il était allé à l’école au Venezuela, mais il avait cessé pour aller travailler dans les champs de coca, sous un soleil de plomb. Parfois, les Vénézuéliens travaillent juste pour une assiette de nourriture, a-t-il dit. Il a ajouté qu’il travaillait en compagnie d’enfants colombiens et vénézuéliens âgés de pas plus de 8 ans, et qu’il aimerait beaucoup retourner à l’école, mais qu’il était obligé de travailler ».

Un producteur de coca travaille dans son champ . La Colombie est le premier producteur mondial de cocaïne.
Un producteur de coca travaille dans son champ . La Colombie est le premier producteur mondial de cocaïne. AFP/Luis Robayo

D’après le Bureau de coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (Office for the Coordination of Humanitarian Affairs, OCHA) au moins 25 000 Vénézuéliens vivent dans la région du Catatumbo. Au total, près de 500 victimes d’abus liés au conflit armé ont été enregistrées par les autorités, mais comme l’explique HRW dans son rapport « il est très probable que le nombre total des cas d’abus soit supérieur à celui enregistré par les autorités gouvernementales, étant donné que les victimes craignent des représailles de la part des groupes armés si elles dénoncent des abus et que les victimes vénézuéliennes ont peur d’être expulsées vers leur pays ».

Les faiblesses de la justice et de l’État

En ce qui concerne les homicides dans la région, OCHA indique que 109 personnes, qu’ils considèrent comme des civils, ont été tuées par des groupes armés pendant la seule année 2018. Des enquêtes menées par le bureau du procureur de Colombie et par le Haut-Commissariat des Nations Unies (HCDH) indiquent que 9 défenseurs des droits humains et chef de communautés ont été assassinés par des groupes armés. Or pour José Miguel Vivanco « Les chefs de communauté jouent un rôle fondamental pour donner la parole aux victimes d’abus et pour aider à restaurer l’état de droit dans des régions reculées de Colombie… le gouvernement colombien devrait redoubler d’efforts pour les protéger et pour faire en sorte que les individus responsables de ces meurtres soient traduits en justice ».

Pour le HRW, le gouvernement colombien a failli à ses obligations en matière de droits humains pour protéger les civils et fournir réparation aux victimes. Le rapport note qu’en avril 2019 plus de 770 affaires relatives à des meurtres commis dans la région de Catatumbo depuis 2017 étaient en cours. 61 affaires ont fait l’objet de condamnations. D’après le Bureau du Procureur général, seuls deux membres de groupes armés ont été poursuivis pour homicide et ce dernier n’a prononcé aucune inculpation pour des menaces, des recrutements d’enfants comme soldats ou pour des cas de disparitions forcés sur 480 affaires en cours de jugement.

De plus à plusieurs reprises, les autorités se sont abstenues de répondre à des menaces qui leur avaient été signalées par le Bureau du Médiateur pour les droits de l’homme. Des manquements auquel il faudrait rajouter aussi la lenteur et l’insuffisance de l’aide aux personnes déplacées, pourtant prévue par la loi colombienne.

En guise de réponse le gouvernement colombien en octobre 2018 a créé une Force de déploiement rapide et l’a déployé dans la région augmentant ainsi de 5600 hommes le nombre de militaires opérant sur le terrain. Mais cet appui est devenu aussi une source de problème. Les civils, les travailleurs humanitaires et les défenseurs des droits humains ont fait état de « comportements abusifs de la part de militaires vis-à-vis de civils » qu’ils accusent de complicité avec les groupes armés et de mise en danger des civils en les soumettant à des interrogatoires qui les exposent à des représailles. Pour José Miguel Vivanco « Les efforts du gouvernement pour accroitre sa présence dans la région de Catatumbo en y déployant l’armée doivent aller de pair avec d’autres efforts plus larges, comme le soutien à des enquêtes criminelles et à l’assistance humanitaire visant à protéger les droits des agriculteurs et des exilés vénézuéliens dans cette région ».

HRW conclut son rapport en demandant au gouvernement colombien, en vertu du droit international et de la loi colombienne de mettre en place des stratégies respectueuses des droits humains pour faire en sorte que l’armée et la police protègent les civils, qu’un effort soit fait pour soutenir davantage les procureurs qui enquêtent sur les abus commis par les groupes armés et sollicite un appui international pour aider les personnes déplacées et réfugiées.

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