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Guerre commerciale

Guerre commerciale: les fermiers américains en première ligne

Don De Langh, fermier à Marshall, fervent soutien de Donald Trump.
Don De Langh, fermier à Marshall, fervent soutien de Donald Trump. RFI/Anne Corpet

Inondations exceptionnelles au printemps, guerre commerciale, baisse des prix du maïs et du soja, les temps sont durs pour les fermiers américains, et rien ne permet d’assurer que l’immense marché chinois, qui garantissait de larges débouchés à leurs produits, redevienne rapidement accessible. Pour compenser en partie les pertes de leurs exploitations, la Maison Blanche a octroyé une enveloppe de 28 milliards d’aide aux agriculteurs étalée sur deux ans. Mais la profession, globalement favorable à Donald Trump, commence à s’interroger sur la politique du président. Reportage.

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De notre correspondante aux États-Unis,

Le National Farmers Union, un syndicat d’exploitants agricoles proche du parti démocrate, tient sa réunion de district dans l’arrière-salle d’un bar de Byron, dans le sud du Minnesota. Au-dessus de leurs assiettes bien garnies (épaisses tranches de jambon, maïs et purée maison, le tout garanti made in Minnesota), les mines des fermiers sont graves. « Nous sommes dans une situation très périlleuse en ce moment. On est bord du gouffre et le président nous y précipite. Sa politique cause vraiment des dégâts dévastateurs », constate Gary Wertish, président du syndicat dans le Minnesota, avant d’ajouter : « On entend constamment Donald Trump dire qu’on est en train de gagner, mais, sur le terrain, les fermiers perdent. Même les exploitants qui le soutiennent commencent à perdre patience. » Harold Willie, exploitant à proximité de Byron, renchérit : « Je connais un certain nombre de gens qui ont voté pour Donald Trump, et qui n’aiment pas la manière dont cette administration mène la guerre commerciale. Les compensations offertes par le gouvernement fédéral nous aident, mais ce n’est pas une stratégie à long terme. Nous voulons commercer, pas être aidés ! » Lors des élections de 2016, les fermiers avaient massivement voté pour Donald Trump, mais dans cette partie du Midwest touchée de plein fouet par la chute des cours des produits agricoles, le soutien à la politique du président commence à s’éroder.

« Les choses se dégradent, et elles se dégradent rapidement »

Au bureau des producteurs de maïs du Minnesota, près de Minneapolis, Brian Thalmann, qui dirige l’association, confirme la mauvaise passe que connaissent les producteurs, notamment affectés par la baisse de la demande d’éthanol, fabriqué à base de maïs. « La politique ne nous aide pas. Les choses se dégradent et elles se dégradent rapidement », lance-t-il avant d’expliquer : « 40 % de la production de maïs américain est destiné à la production d’éthanol. La réglementation sur les énergies renouvelables prévoyait l’introduction de près de cinquante-sept milliards de litres d’éthanol dans le système de distribution d’essence, mais depuis l’arrivée de Donald Trump au pouvoir, l’administration ne cesse de distribuer des exemptions aux raffineries. Résultat, le prix de l’éthanol a chuté et notre maïs perd un débouché essentiel. » Quatre-vingt-cinq raffineries ont obtenu le droit de contourner la loi depuis l’arrivée de Donald Trump au pouvoir, dont trente et une au cours de ce seul mois d’août. Selon le syndicat national des fermiers, cela correspond à une perte de quinze milliards de litres d’éthanol. Les producteurs américains espéraient par ailleurs profiter de l’expansion du marché chinois mais du fait de la guerre commerciale, celui-ci leur est pour l’instant inaccessible, et les Chinois se tournent vers d’autres contrées pour s’approvisionner. « Plus la négociation s’enlise, moins on aura de chance de récupérer ces parts de marché » analyse Brian Thalmann.

Le directeur de l’Association des producteurs de soja du Minnesota, Joe Smentek partage la même inquiétude. « Nous avons vraiment hâte que cette guerre commerciale se termine. Nous avons été visés par les mesures de représailles de Pékin parce que nous exportions massivement en Chine, nous sommes pris en tenaille. Nous explorons de nouveaux débouchés, mais cela va prendre du temps pour les développer. Vraiment, si la bataille commerciale ne s’achève pas bientôt, on va commencer à voir des exploitations disparaître. » Avant l’ouverture des hostilités entre Washington et Pékin, la Chine achetait près d’un quart de la production américaine de soja.

Réunion syndicale de district à Byron.
Réunion syndicale de district à Byron. RFI/Anne Corpet

Une multitude de difficultés

Tout autour de Mankato, les champs de maïs et de soja se succèdent, dans une verte monotonie. Du fait des pluies abondantes au printemps, les semences ont été tardives et les récoltes se font attendre. À l’arrière de sa grange, Warren Crown transborde son maïs dans un camion, et peste contre les exemptions accordées aux raffineries. « L’industrie du pétrole a toujours bien gagné de l’argent, je ne pense pas qu’ils avaient besoin de ce coup de pouce. Nous avons investi dans l’industrie de l’éthanol parce qu’on nous avait garanti ce débouché, et maintenant ils nous en privent ! Ce n’est pas une bonne manière de gouverner. » L’exploitant a beau souffrir de la politique de l’administration fédérale, il assume son vote en faveur de Donald Trump et continue de soutenir le président, notamment dans la guerre commerciale engagée contre la Chine. « Je sais que cela va nous coûter cher, mais c’est ce qu’il y a de mieux pour l’Amérique. Si nous ne faisons rien, la Chine va mettre la main sur notre réseau internet, nos téléphones... C’est une guerre technologique, mais si nous ne traitons pas le problème maintenant, je pense qu’on en viendra aux armes. Et je ne veux pas voir ça. »

Warren Crown, exploitant à Mankato.
Warren Crown, exploitant à Mankato. RFI/Anne Corpet

À quelques kilomètres de là, Trish et Brian Rumstall, espèrent sauver leur petite exploitation, au bord de la faillite. Leur santé est fragile : Brian est diabétique et Trish est en rémission d’un cancer. « Les prix ne nous permettent pas de faire tourner notre ferme. Les frais de santé prennent un tel pourcentage de nos revenus qu’il ne nous reste plus rien pour notre exploitation » se désole Trish. « Dans les années 1980, nous avons déjà été confrontés à une période exceptionnellement difficile, mais notre couverture maladie n’était pas si astronomiquement élevée. Au lieu d’améliorer la loi Obama sur la couverture maladie, les républicains ont fait tout ce qu’ils pouvaient pour la détruire, et les coûts ont explosé ! » se désole Brian, qui a déboursé quarante et un mille dollars l’année dernière en frais de santé pour sa famille. Trish fait promettre à son mari de ne pas déblatérer trop violemment sur le président, mais Brian parvient mal à cacher son hostilité à l’égard de Donald Trump. « C’est parfois compliqué de discuter à ce sujet. Beaucoup de nos voisins fermiers le soutiennent, mais moins ouvertement qu’avant. Ils commencent à réaliser qu’il ne se préoccupe pas du tout du peuple américain » lâche-t-il. « Certains de nos voisins ont quitté leur ferme et sont retournés travailler en ville chez un employeur simplement pour bénéficier d’une assurance maladie » déplore son épouse, « le bas prix de nos produits agricoles est le plus gros problème, mais nous faisons face à une multitude de difficultés qui s’accumulent toutes au même moment. »

Trish et Brian Rumstall, exploitants au bord de la faillite.
Trish et Brian Rumstall, exploitants au bord de la faillite. RFI/Anne Corpet

Un psychologue pour fermiers déprimés

Le téléphone sonne sans arrêt chez Ted Matthews. Psychologue installé à Hutchinson, il sillonne le Minnesota aux frais du contribuable pour aider les agriculteurs à affronter leurs difficultés. L’État, qui subventionne son travail depuis près de vingt ans, vient de voter le financement d’un second poste pour l’aider à faire face à la demande. « Les fermiers peuvent m’appeler et me parler dix minutes, une demi-heure, une heure, et c’est gratuit. Les jours très calmes, je reçois dix appels. Et les jours chargés j’en reçois vingt ou vingt-cinq, ils m’appellent même le dimanche ! Je vais les voir chez eux, parfois en urgence, lorsqu’il y a une menace de suicide » relate le septuagénaire, soulagé de savoir qu’il sera bientôt secondé. Selon le Centre de contrôle et de prévention des maladies, le taux de suicide chez les fermiers est 1,5 fois plus élevé que dans toutes les autres professions. Et il ne cesse d’augmenter. « Les temps sont vraiment durs et les fermiers sont isolés, ils ne savent pas à qui parler », explique le psychologue, « ils ont grandi sur leur exploitation, souvent transmise de génération en génération, et lorsqu’elle sombre, ils ont l’impression de trahir toute leur lignée familiale. Pour eux c’est insupportable ! » La sonnerie du portable retentit, c’est un exploitant laitier en grande difficulté. « Je n’ai pas l’habitude de m’étendre sur mes problèmes, mais Ted fait du bon boulot, il sait écouter et cela fait du bien », lâche-t-il. Juste en face du bureau de Ted Matthews, un établissement bancaire, la Mid-Country Bank, est spécialisée dans les prêts accordés aux fermiers. « Nous avons organisé beaucoup d’opérations de rééchelonnement de dettes agricoles ces trois dernières années : nous ajoutons les pertes de l’année aux dettes en cours, et nous étendons les emprunts sur une vingtaine d’années pour tenter de diminuer les remboursements » explique Kelly Winter. Selon les statistiques du bureau fermier, les faillites d’exploitations sont en hausse dans tout le pays : « Le problème aujourd’hui, c’est que certains de nos fermiers ont déjà rééchelonné leurs dettes, et font face à de nouvelles pertes. Dans ce cas, nous n’avons plus d’option. Certains ont baissé les bras, d’autres ont été contraints d’abandonner », constate la banquière d’Hutchinson, qui conclut : « On ne peut pas continuer à financer des opérations qui ne seront pas profitables, ce ne serait pas leur rendre service. »

Ted Matthews, psychologue, est payé par l'Etat pour venir en aide aux fermiers.
Ted Matthews, psychologue, est payé par l'Etat pour venir en aide aux fermiers. RFI/Anne Corpet

Une usine ferme

Au sud de l’État, l’usine d’éthanol Corn Plus, deuxième employeur de Winnebago, une localité de mille trois cents habitants, vient de fermer ses portes. Les rues de la petite bourgade sont désertes, seules les lumières clignotantes du magasin d’alimentation laissent deviner une once d’animation en plein cœur de l’après-midi. « Trente-sept emplois ont disparu, et cela a eu des répercussions immédiates sur l’activité » assure Jacob Skluzacek, administrateur de la municipalité, qui précise : « Corn Plus est raccordé à notre réseau d’égouts et paye vingt mille dollars par mois pour ce service : sa fermeture va aussi avoir un impact important sur les finances de la ville ». L’exploitation de Dough Jenkins se trouve juste en face de l’usine désertée. Il élève cinq mille porcs, cultive du maïs pour les nourrir, mais revendait le surplus de sa production à Corn Plus « J’ai des parts dans l’entreprise, je vais les perdre. J’aurais aimé que l’usine continue à tourner » soupire-t-il. Malgré tout, Dough reste un fervent partisan de Donald Trump. « J’espère qu’il sera réélu, on a besoin de quatre ans supplémentaires, rendre sa grandeur à l’Amérique demande beaucoup de travail, j’ai confiance en lui », commente-t-il. Dough surveille avec attention ses truies, prêtes à mettre bas, il a regroupé dans un enclos extérieur quelques centaines d’animaux destinés à l’abattoir. « Les prix du porc n’ont pas encore été trop affectés par la guerre commerciale » pavoise-t-il, « et de toute façon, en agriculture, il faut accepter les hauts et les bas. Nous sommes à la merci de la volonté de Dieu. » Une voiture de police entre dans la ferme. Pour assurer la survie de son exploitation, Dough a ajouté le remorquage de voitures accidentées à ses activités agricoles, et les officiers viennent constater les dégâts sur un véhicule treuillé le matin même. « Avoir plusieurs cordes à son arc, c’est la meilleure manière de survivre face aux incertitudes du marché » philosophe le fermier, avant de réitérer sa confiance en Donald Trump : « Sans lui, le communisme gagnerait du terrain dans ce pays » assure-t-il.

Corn Plus, l'usine d'éthanol de Winnebago a fermé ses portes en septembre.
Corn Plus, l'usine d'éthanol de Winnebago a fermé ses portes en septembre. RFI/Anne Corpet

Le long de la route vers Marshall, les silos à grains ponctuent la monotonie du paysage, des champs à perte de vue. Don Delangh nous accueille coiffé d’une casquette « Trump 2020 ». L’intérieur de son immense hangar est décoré d’affiches de la campagne de 2016. « S’il n’était pas là, le pays serait fichu ! Merci mon Dieu pour Trump, je prie pour lui tous les jours », lâche-t-il tout sourire. Comme Dough, Don Delangh se félicite de la tempête commerciale semée par la Maison Blanche, même s’il en subit les avaries. « Les Chinois sont rudes en affaires, mais je ne pense pas qu’on pourrait trouver quelqu’un de meilleur que Donald Trump pour négocier. Il sait faire des affaires, il sait comment gagner de l’argent, il est intelligent », assène-t-il avant d’ajouter « Côté démocrate, il n’y en a pas un avec qui je ferais des affaires, ou même avec qui j’irais à la pêche… » Entre les deux sièges avant de sa petite voiture tout terrain, Don a un fusil semi-automatique AR15, une arme de guerre que certains démocrates veulent interdire. Il l’utilise régulièrement, explique-t-il, pour abattre les putois, les ratons laveurs ou les lapins qui tentent de voler son maïs. « Contrairement aux démocrates, le président ne veut pas me priver de mon arme », sourit Don, « et il a la sagesse de nous débarrasser d’un tas de réglementations stupides. L’Agence de protection de l’environnement était hors de contrôle, il nous a rendu notre liberté ». Depuis son arrivée à la Maison-Blanche, Donald Trump n’a cessé de démanteler la règlementation mise en place par l’administration précédente pour protéger l’environnement. La révocation d’une mesure de protection des cours d’eau, annoncée début septembre, a notamment été acclamée par les agriculteurs. « C’est rafraichissant de voir quelqu’un qui fait avancer les choses, et qui fait ce qu’il dit au lieu de dire ce que les gens veulent entendre », estime Don Delangh. Comme tous ses voisins, l’exploitant a perdu de l’argent cette année, mais il a un message pour le président, qu’il rêve de rencontrer : «  Je voudrais que Donald Trump sache que malgré les difficultés, il y a des exploitants heureux dans le Minnesota ».

Pour écouter le reportage d'Anne Corpet, cliquez ici

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