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Inde

[Reportage] Cinéma: avec les archéologues de la pellicule perdue en Inde

Le président de l’ONG Film Heritage Foundation, Shivendra Singh, inspecte une bobine abîmée dans un ancien laboratoire à Hyderabad.
Le président de l’ONG Film Heritage Foundation, Shivendra Singh, inspecte une bobine abîmée dans un ancien laboratoire à Hyderabad. RFI/Côme Bastin

Avec le passage au numérique, la deuxième industrie cinématographique mondiale a laissé pourrir 70% de ses films sur pellicule. Grâce à des experts du monde entier, l’ONG Film Heritage Foundation tente de sauver ce qu’il reste de cet héritage immense notamment à Hyderabad.

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De notre correspondant en Inde,

Entassées sous la poussière, des milliers de cartouches s’étendent à perte de vue dans l’ancien laboratoire cinématographique Prasad. En arpentant ses couloirs, une senteur rance et acide monte au nez : le « syndrome du vinaigre », caractéristique des bobines qui pourrissent. « C’est l’odeur de la mort du cinéma indien, explique avec tristesse Shivendra Singh, président de l’ONG Film Heritage Foundation. Ce laboratoire fabriquait des pellicules, mais comme tous les autres, il a fermé ses portes. Il est aujourd’hui utilisé comme un cimetière à films. »

Humidité, chaleur, lumière : autant de facteurs qui accélèrent la décomposition des composants des pellicules - en l’occurrence l’acétate de cellulose, utilisé jusqu’aux années 90. Avec d’autres, Shivendra Singh parcourt ce lieu oublié pour sauver ce qui peut encore l’être. Sur les boîtes métalliques, le nom même des films est parfois effacé. Ouvrant un couvercle rouillé, Marianna de Sanctis, du laboratoire italien L’Immagine Ritrovata, ne peut cacher sa déception. « L’état est critique, très humide. Il faut appliquer un traitement desséchant à la pellicule, mais je doute qu’il reste des images. »

Des bobines dans l'ancien laboratoire cinématographique Prasad.
Des bobines dans l'ancien laboratoire cinématographique Prasad. RFI/Côme Bastin

Menace sur Bollywood

Deuxième industrie cinématographique mondiale, l’Inde a fait l’impasse sur la préservation de ses archives physiques depuis le passage aux caméras numériques. S’il existe une cinémathèque indienne (National Film Archive of India), ses moyens sont très limités. « Bollywood (cinéma hindi), Kolywood (cinéma tamoul), Tolywood (cinéma bengalais)... Imaginez, nous produisons 2 000 films par an dans 37 langues, et pourtant 70 % de cet héritage est déjà parti en fumée », déplore Shivendra Singh. Autant de témoignages des transformations de la société indienne et de l’histoire du cinéma depuis les années 20 perdues à jamais.

Sous l’impulsion de cet ancien producteur et de nombreux passionnés, la donne commence à changer. Après Bombay, Calcutta, Madras et Pune, Shivendra Singh organise pour la 5e année un festival de préservation du film indien, dans la ville d’Hyderabad. Objectif : former la nouvelle génération à la restauration et l’archivage de l’immense mémoire cinématographique du sous-continent. Les meilleurs experts sont réunis pour une semaine de conférence et de cours dans les studios Annapurna, dirigés par le mythique acteur indien Akkineni Nagarjuna, dont le père était, lui aussi, vedette du grand écran.

Entrée de la 5e édition du festival Saving India's Cinematic Heritage.
Entrée de la 5e édition du festival Saving India's Cinematic Heritage. RFI/Côme Bastin

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« Un jour, j’ai voulu retrouver les classiques de mon père et j’ai découvert que la plupart des pellicules avaient été détruites par le temps », raconte la star. « C’est ainsi que j’ai ouvert les yeux », explique Nagarjuna. Il n’est pas le seul acteur à soutenir l’ONG : la légende de Bollywood, Amitabh Bachchan, et même Martin Scorsese ont préparé un discours vidéo pour l’ouverture du festival. Le mythique réalisateur américain fait partie des soutiens de la Film Heritage Foundation, tout comme la Fédération internationale des Archives du Film (FIAF).

Artisans de la pellicule

Au fil des ateliers, on tombe sur des artisans de la pellicule aux savoirs insoupçonnés. Tiago Ganhão, de la Cinemateca Portuguesa, est spécialiste de l’identification de bobines : « Beaucoup de types de pellicules différentes ont été utilisés au XXe siècle, expose-t-il. Lorsque vous tombez sur une bobine, encore faut-il connaître ses composants pour espérer la restaurer. » À l’aide de ciseaux et de colle, Marianna de Sanctis recolle elle les pellicules dont certaines images ont été déchirées. À l’autre bout de la chaîne, Manuel Götz représente Arri, une entreprise allemande qui numérise les vieilles bobines. « Il faut compter jusqu’à 30 heures pour scanner un film abîmé », insiste-t-il.

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Si le panel est international, c’est que l’Inde manque de tels spécialistes, comme beaucoup d’autres pays de la région. Tamanna Faqirzada est venue de Kaboul. « La culture afghane a été ravagée par les talibans. Au péril de leur vie, des archivistes ont réussi à dissimuler des films de leur folie destructrice. Mais nous ne disposons pas des compétences pour restaurer ces trésors. » Ex-président de l’Asia-Pacific Audiovisual Archive Association, l’Australien Mick Newnham partage ses aventures de « chasseur de bobines ». « Nous avons retrouvé des pellicules de la guerre du Vietnam. Pour les sauver, des réalisateurs avaient sacrifié leur ration de riz afin d’absorber l’humidité. »

Course technologique

L’enthousiasme du président de la Film Heritage Foundation Shivendra Singh est communicatif. « En cinq ans, nous avons réussi à former les Indiens à la restauration. Nous voulons maintenant construire le premier conservatoire de l’image vivante en Inde ». Pour autant, rien n’est joué pour la mémoire du cinéma du sous-continent. « La conscience du problème et les compétences existent désormais, juge Étienne Marchand, ingénieur multimédia à l’Institut national de l’audiovisuel français. Mais le patrimoine indien est beaucoup plus important que le nôtre, alors que les moyens sont bien plus limités et dépendent de mécènes. »

Des instruments pour restaurer les pellicules endommagées.
Des instruments pour restaurer les pellicules endommagées. RFI/Côme Bastin

Le numérique fait souvent office de solution miracle. « Je me suis d’abord dit que j’avais tous mes films au format digital, se rappelle la vedette Akkineni Nagarjuna. Mais même ces fichiers doivent être conservés quelque part. Et ils n’ont pas la qualité des pellicules de 24 000 pixels. » Étienne Marchand renchérit : « Il n’y a pas un, mais des formats numériques. Il faut surveiller leurs évolutions pour les vieux films comme les nouveaux. »

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C’est tout le paradoxe : si le cinéma est l’art le plus populaire au monde, sa conservation est victime du foisonnement de sa production et de son évolution technologique incessante. L’explosion des smartphones et vidéos sur les réseaux sociaux ne va faire qu’amplifier le problème. En Inde comme ailleurs, les archéologues du septième art courront toujours après l’histoire.

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