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Reportage

Pourquoi de plus en plus d'enfants japonais refusent d'aller à l'école

Des enfants sur le chemin de l'école, à Ogikubo, dans le district de Tokyo (image d'illustration).
Des enfants sur le chemin de l'école, à Ogikubo, dans le district de Tokyo (image d'illustration). Odd ANDERSEN / AFP

Fuyant le harcèlement scolaire ou la discipline de fer de l'enseignement traditionnel, de plus en plus de parents japonais choisissent, pour leur progéniture des établissements alternatifs qui mettent au cœur de leur projet éducatif, non l'apprentissage proprement dit, mais le respect de l'enfant et son épanouissement. 

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D'un de nos correspondants au Japon,

Ses silences pesants et son regard fuyant en disent plus long que ses mots : rares et murmurés avec peine. Yusuke, 15 ans, a   vécu un enfer » à l'école. Son acné et son zozotement lui ont valu d'être le souffre-douleur de sa classe, à l'instar des 550 000 écoliers japonais qui sont victimes chaque année de harcèlement scolaire. Un matin, Yusuke a craqué. Il a annoncé à ses parents qu'il n'irait plus jamais à l'école. « La veille, à la récréation, on m'avait forcé à manger une cigale vivante et une crotte de chien. », se souvient-il.

Yusuke a donc rejoint la cohorte des quelque 170 000 enfants nippons en refus de scolarisation. Leur nombre croît année après année, surtout à l'école élémentaire. Et dans un cas sur trois, ces jeunes décident de ne plus aller à l'école parce que, comme Yusuke, ils ne s'y sentaient pas en sécurité.

L'école d'office et à tout prix ? C'est fini

Au bout d'un an, le jeune homme a fini par retourner à l'école. Mais dans ce que l'on appelle une « furî sukûru », le terme japonais adapté de l'anglais « free school ». Ces établissements privés mettent au cœur de leur projet pédagogique, non l'apprentissage proprement dit, mais l'enfant, le respect de sa personnalité et son épanouissement. Les écoliers y décident eux-mêmes quels jours ils vont en classe ainsi que le règlement de l'établissement. Les interactions entre élèves d'âges différents sont privilégiées de même que les activités artistiques et sportives.

Ces écoles ont essaimé au Japon à partir des années 80, au point qu'elles accueillent aujourd'hui quelque 20 000 jeunes. Leur nombre a augmenté, car « le regard des parents, des professeurs et de la société en général a changé », selon Keiko Okuchi, du réseau scolaire « Tokyo Shure », qui scolarise plusieurs centaines d'enfants dans la capitale et la préfecture voisine de Chiba. « Il est devenu communément admis que cela n'a aucun sens de forcer un enfant à continuer à aller à l'école si la poursuite de sa scolarisation nuit à son bien-être. » Les mentalités ont évolué, mais des problèmes demeurent. « Très souvent, on prend ces enfants en charge trop tard », estime Yogi Morita, de l'Université d'éducation de Naruto. « On attend qu'ils refusent d'aller à l'école alors qu'il faudrait s'occuper d'eux dès leurs premiers symptômes de rejet du système éducatif ».

Une mobilisation populaire contre la discipline de fer

Ces établissements alternatifs sont fréquentés aussi par tous les jeunes qui ont été brisés par la discipline de fer qui, dans l'archipel, caractérise les écoles traditionnelles.

Très souvent, les repas de midi doivent y être pris en silence. Les élèves, outre qu'ils sont obligés de porter un uniforme, ne sont pas autorisés à mettre des gilets ou des collants en hiver. Ils n'ont pas le droit de s'hydrater pendant les cours d'éducation physique. Se rendre à l'école ou la quitter en compagnie de camarades du sexe opposé est prohibé. C'est chaque genre de son côté. L'usage de gel capillaire, de crème de protection solaire ou de baume à lèvres est interdit. La longueur et la coupe de cheveux sont strictement réglementées, de même que la couleur des sous-vêtements ( c'est blanc, et rien d'autre ). Ce cadre étouffant va parfois jusqu'à nier l'identité même des enfants. Ainsi, les élèves naturellement châtains sont généralement tenus à se teindre les cheveux en noir : la seule couleur de cheveux autorisée aux écoliers, es établissements jugeant que les cheveux teints ou décolorés font mauvais genre.

Une lycéenne châtain de la préfecture d'Osaka, après des années de colorations forcées, a fini par avoir de sérieux problèmes capillaires et de cuir chevelu. Elle réclame 2 millions de yens -près de 20 000 euros- de dédommagement à son école. Son cas a fait tellement de bruit qu'un mouvement citoyen a vu le jour dans le pays, réclamant l'abolition des règlements scolaires inutilement sévères. Des pétitions ont recueilli des dizaines de milliers de signatures. En réaction, certaines préfectures ont assoupli les règles disciplinaires en vigueur dans les écoles publiques. Ainsi, à Tokyo, les élèves châtains ne sont plus contraints de se teindre en noir. Naoki Ogi, de l'université Hosei, s'en réjouit. Pour lui, « clairement, un tel règlement attente aux libertés individuelles des enfants ». De même, aux yeux de Masayuki Ishigami, du bureau de l'Éducation de la préfecture de Gunma -qui, elle aussi, a réécrit le règlement de ses écoles-, « permettre aux enseignants de contrôler la couleur des sous-vêtements, c'est, à l'évidence, attenter au droit à l'intimité des écoliers ».

20 000 petits immigrés ne sont pas scolarisés

Pour autant, nombre d'établissements renâclent toujours à humaniser leurs règles disciplinaires par peur de paraître laxistes, donc d'écorner leur réputation d'excellence. Le ministère de l'Éducation n'intervient pas, tout comme il est longtemps resté passif à l'égard d'une autre catégorie de jeunes qui, souvent, ne sont pas scolarisés : les enfants d'immigrés.

Plus de 15 % des 125 000 enfants d'étrangers résidant au Japon ne vont jamais à l'école. Dans ce pays, du reste, le principe de scolarité obligatoire ne s'applique qu'aux nationaux, aucunement aux petits étrangers. Ces derniers ont le droit de fréquenter un établissement scolaire – le Japon ayant ratifié la Convention internationale sur les droits de l'enfant –, mais ils sont tenus d'y suivre le cursus normal, dispensé en langue japonaise. Dans la plupart des écoles, aucun accompagnement particulier n'est prévu pour leur permettre de franchir la barrière de la langue, ce qui rend l'enseignement linguistiquement inaccessible à nombre d'enfants d'immigrés.

Et quant à ceux qui, malgré tout, s'accrochent, ils peinent. Quelque 40 % des enfants d'étrangers scolarisés dans l'archipel éprouvent des difficultés en langue japonaise qui handicapent leur apprentissage. Et, au niveau du lycée, le taux d'abandon des enfants d'immigrés est cinq fois plus élevé que celui de leurs condisciples japonais.

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