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Portrait

Inde: Arvind Kejriwal, de l’activisme social à la politique

Le dirigeant du parti Aam Admi, Arvind Kejriwal, s'adresse à ses partisans, après l'annonce de sa victoire au scrutin du 8 février.
Le dirigeant du parti Aam Admi, Arvind Kejriwal, s'adresse à ses partisans, après l'annonce de sa victoire au scrutin du 8 février. Sajjad Hussain/AFP

Triomphalement réélu à la tête de l’administration territoriale de Delhi, le leader régional indien Arvind Kejriwal a prêté serment ce dimanche. Portrait d'un politicien atypique qui a fait mordre la poussière au BJP, le puissant parti du Premier ministre Narendra Modi.

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En 2011,Arvind Kejriwal s’était fait connaître du grand public en participant à la plus grande mobilisation contre la corruption dans la vie publique que l’Inde ait connue depuis l’indépendance. La vaste esplanade de Ramlila Maidan, au cœur de Delhi, avait servi à l’époque de quartier général aux acteurs de ce mouvement. Presque dix ans après, ce dimanche 16 février 2020 au matin, c’est sur cette même place qu’Arvind Kejriwal a prêté serment, se succédant à la tête du gouvernement de la région de Delhi.

Pour la troisième fois consécutive, son parti a remporté l’élection visant à renouveler l’assemblée législative du territoire de la capitale nationale indienne. Entouré de ses proches, le ministre en chef élu et son équipe de ministres se sont engagés à réaliser leur promesse électorale : rendre la région capitale vivable pour tous ses 20 millions d’habitants.

Le Premier ministre Narendra Modi reçoit dans sa résidence à New Delhi le ministre en chef du territoire de Delhi, après l'annonce des résultats du scrutin régional de février 2015.
Le Premier ministre Narendra Modi reçoit dans sa résidence à New Delhi le ministre en chef du territoire de Delhi, après l'annonce des résultats du scrutin régional de février 2015. PIB/AFP

Invité à assister à la cérémonie, le Premier ministre Narendra Modi dont la formation représentant la droite hindoue nationaliste a été battue à plate couture dans le scrutin du 8 février dernier, a décliné l’offre. La primature a évoqué un déplacement programmé, semble-t-il, de longue date.

En revanche, les électeurs qui ont voté massivement pour l’« Aam Aadmi Party » (AAP) dirigé par Arvind Kejriwal, eux, n’ont pas boudé leur plaisir. Ils étaient au rendez-vous : ils ont fêté à leur champion et l’ensemble de son équipe.

Le « welfarism » à l’Indienne

L’enthousiasme des partisans de l’AAP était à la hauteur de la victoire électorale. Le parti a remporté 62 des 70 sièges que compte l’assemblée législative régionale. « C’était une victoire nette, sans ambiguïté, des sortants récompensés moins pour leurs orientations idéologiques que pour l’immense travail qu’ils ont accompli, notamment dans les quartiers populaires de la ville », explique Sanjay Kumar, directeur du Center for the Study of Developing Societies (CSDS) et analyste des tendances électorales des Indiens. « C’est un exemple classique de la bonne gouvernance rétribuée par les électeurs », ajoute ce politologue spécialiste de l'analyse électorale.

Ces dernières années, le territoire de Delhi a été le terrain privilégié pour expérimenter le « welfarism » à l’indienne. Pour faire simple, selon cette théorie, les politiques publiques doivent être évaluées en fonction de leurs conséquences sur le bien-être de la population, et non uniquement sur la richesse ou la croissance générées. Le cerveau de cette politique à Delhi n’est autre que son ministre en chef, Arvind Kejriwal. Or, ce dernier n’est pas un homme politique comme les autres. Contrairement aux autres dirigeants des partis indiens, le cinquantenaire, ingénieur mécanique de formation et ancien haut fonctionnaire du département des impôts, n’est pas un professionnel de la politique.

Issu de la société civile, Arvind Kejriwal a fait irruption dans la vie politique en 2012 en créant son parti l'Aam Aadmi. Ce nom, qui signifie en hindi « homme ordinaire », témoigne de l’ambition humaniste de son fondateur. Il contraste avec le Bharatiya Janata Party (BJP) ou le « parti du peuple hindou » de Narendra Modi, qui met en avant son nationalisme religieux (hindouiste). Il diffère aussi du parti du Congrès et de sa prestigieuse histoire de résistance contre la colonisation britannique à laquelle son nom est associé.

La réunion des ministres en cours du gouvernement régional de Delhi dans un jardin public de la capitale (mai 2015).
La réunion des ministres en cours du gouvernement régional de Delhi dans un jardin public de la capitale (mai 2015). Sajjad Hussain/AFP

Lutte contre la corruption

Pour les idéologues de l’AAP, l’homme ordinaire est confronté à la corruption, le grand fléau de la vie politique indienne, surtout depuis les années 2000. Avec le balai comme emblème, ce parti promet de faire le ménage au sein de la classe politique plongée dans des affaires de corruption.

La corruption n’est pas un concept abstrait pour Arvind Kejriwal. Après avoir passé des concours pour devenir haut fonctionnaire, il rejoint en 1995 le département des impôts. C'est à ce moment-là que le futur fondateur de l’AAP prend conscience pour la première fois de l’ampleur de la corruption qui gangrène la bureaucratie indienne. Selon la légende, dès le premier jour, ses collègues s’employèrent à l’initier à l’art de s’enrichir facilement aux dépens des contribuables.

L’homme est révulsé par les pratiques de ses collègues, mais ne démissionne pas pour autant de son poste. En revanche, il profite des longs congés auxquels il avait droit dans la fonction publique pour lancer des initiatives militantes visant à améliorer l’efficacité et la transparence de l’administration. Avec d’autres activistes indiens, il se bat notamment pour le renforcement de la loi sur le droit à l’information (« Right to information Act », RTI), qui sera votée par le Parlement indien en 2005. Cette nouvelle loi est une avancée importante pour la démocratie dans le pays car elle permet à tout citoyen de saisir l’administration au nom de l’intérêt public et de demander des éclaircissements sur telle ou telle décision prise par ses fonctionnaires.

Arvind Kejriwal lui-même s’appuiera sur le RTI pour mobiliser avec succès des groupes de pression contre le projet du gouvernement, soutenu par la Banque mondiale, visant à privatiser la distribution d’eau à Delhi. Il s’investit également dans des mouvements de désobéissance civile, dénonçant des affaires individuelles de corruption et des escroqueries au sein du « Public Distribution System » chargé notamment de distribuer des aliments de première nécessité et du carburant aux plus pauvres. En 2006, son activisme citoyen est récompensé par le prestigieux prix Ramon Magsaysay réservé aux leaders émergents d’Asie.

C’est auréolé de sa réputation d’agitateur public que Kejriwal rejoint la contestation urbaine, qui prend de l’ampleur à partir d’avril 2011, sous l’égide dAnna Hazare. La campagne anti-corruption lancée par ce militant gandhien septuagénaire dans la capitale indienne avait pour but d’obliger le gouvernement fédéral congressiste, empêtré dans de vastes scandales de corruption impliquant ses ministres, à mettre en place un organisme indépendant doté de pouvoirs d’investigation étendus et habilité à traquer des hommes politiques véreux, jusqu’au Premier ministre.

La grève de la faim engagée par Hazare, le leader iconique de la contestation, attire l’attention de la nation entière et enflamme les imaginations. La foule se presse à l’esplanade de Ramlila Maidan où le mouvement avait installé son quartier général, rassemblant 100 000 personnes. Le gouvernement finit par céder, mais fera voter une version édulcorée de la loi réclamée par les manifestants.

Ce sera le déclic pour un certain nombre de leaders de l’agitation, comme Arvind Kejriwal. Il décide de se lancer dans la lutte politique électorale, avec l’espoir de changer le système de l’intérieur. Il réussit alors à convaincre des activistes expérimentés du mouvement social et des militants novices rassemblés autour de la contestation anti-corruption d’Anna Hazare à rallier l’aventure. Le 26 novembre 2012, le parti Aap Aadmi est né.

Faire de la politique autrement

C’est animé de son ambition de faire de la politique autrement que l’AAP est entré dans l’arène politique. « Issus pour la plupart du mouvement social militant, ses dirigeants sont des compagnons de route de longue date d’Arvind Kejriwal. Ce qui est par exemple le cas de Manish Sisodia, ancien journaliste qui a rejoint le fondateur au début des années 2000, rappelle Vijay Singh, romancier et cinéaste indien basé à Paris. Leur activisme militant ainsi que leur réputation d’intégrité et de progressisme se reflètent dans le programme politique de l’AAP, axé sur des questions locales, remettant en cause le pouvoir de l’argent et du clientélisme. »

Le scrutin territorial de 2013 est le premier examen de passage électoral pour l’AAP. A cause de son engagement social réel, doublé du travail effectué par les militants pour l’inscription des populations urbaines pauvres, Kejriwal réussit à battre d’entrée de jeu Sheila Dikshit, ministre en chef et grande figure du parti du Congrès. Au pouvoir depuis 1998, le Congrès vacille et accepte de soutenir le gouvernement minoritaire que forme l’AAP, afin de barrer la route aux hindouistes du BJP. Mais quarante-neuf jours après la formation du gouvernement, Kejriwal doit démissionner suite au blocage de ses lois par le lieutenant-gouverneur nommé par le gouvernement central de New Delhi.

Le ministre en chef du territoire de Delhi, Arvind Kejriwal, conteste dans la rue la réforme du statut de la capitale par les autorités fédérales (2014).
Le ministre en chef du territoire de Delhi, Arvind Kejriwal, conteste dans la rue la réforme du statut de la capitale par les autorités fédérales (2014). Prakash Singh/AFP

En février 2015, l’AAP revient au pouvoir à la faveur d’une nouvelle échéance électorale. Cette fois le parti remporte une majorité écrasante de 67 sièges sur 70. Kejriwal a désormais les mains libres pour mettre en œuvre son programme social, d’autant que le parti a enregistre ses meilleurs scores chez les musulmans et parmi les basses castes qui constituaient jusque-là la base traditionnelle du Congrès.

Le « muffler man  » (« l’homme au foulard »), l'un des nombreux surnoms du patron de l’AAP, met les bouchées doubles. Il concentre l’essentiel de l’action de son gouvernement sur l’amélioration de la vie quotidienne des petites gens, facilitant leur accès à l’eau courante, l’électricité, les transports en commun ou l’éducation. « La santé a été une principale priorité de ce gouvernement, comme en témoigne la création des cliniques où les médecins donnent des consultations et délivrent des ordonnances gratuitement », précise Vijay Singh.

Cette action en faveur du développement vient d’être plébiscitée par les Delhiites qui ont réélu le 8 février dernier le parti de l’AAP à la tête de leur région. « C’est une victoire personnelle pour cet homme politique atypique qu’est Arvind Kejriwal, même si avec 62 sièges à son actif, il fait un peu moins bien qu’il y a cinq ans, et ses rivaux d’en face ont vu croître substantiellement leur part de suffrage », nuance Sanjay Kumar.

Il n’empêche, 62 sièges sur 70 est un raz-de-marée qui pousse les rivaux d’en face, les hindouistes du BJP, à prendre au sérieux le phénomène Kejriwal. En témoignent les attaques sur les réseaux sociaux contre l’homme fort de Delhi, qui ont redoublé de violence depuis l’annonce des résultats.


► La victoire de l’AAP à Delhi fait rêver les anti-Modi

De notre correspondant à Bangalore, Côme Bastin

Le ministre en chef de Delhi, Arvind Kejriwal, assiste à une manifestation de l'opposition en compagnie de Mamata Banerjee, ministre en chef du Bengale et le président de la Conférence nationale du Cachemire Farooq Abdullah (février 2019).
Le ministre en chef de Delhi, Arvind Kejriwal, assiste à une manifestation de l'opposition en compagnie de Mamata Banerjee, ministre en chef du Bengale et le président de la Conférence nationale du Cachemire Farooq Abdullah (février 2019). Chandan Khanna/AFP

Un temps populaire dans toute l’Inde, l’AAP n’a pourtant jamais véritablement percé qu’avec sa victoire aux élections de Delhi en 2015. Mais sa réélection triomphale redonne un souffle au parti et inspire désormais ceux qui veulent s'opposer au BJP en Inde. Homme fort du parti, Arvind Kejriwal a annoncé que plus d’un million d’indiens avaient rejoint l’AAP 24 heures seulement après sa réélection en tant que ministre en chef de Delhi. La stratégie politique de l’AAP peut-elle donc s’avérer payante dans le reste de l’Inde ?

Pour le journal The Quint, la victoire d’Arvind Kejriwal montre effectivement aux opposants « l'art et la science de la politique » pour affronter le BJP. Au Bihar, où des élections sont prévues en octobre 2020, le parti pourtant allié du BJP a concédé que les résultats de Delhi prouvaient que le peuple récompensait « ceux qui travaillaient » pour eux. Dans la foulée, le président de l’AAP au Bihar a annoncé qu’il comptait reproduire le succès de Delhi en proposant des solutions « aux problèmes simples touchant la vie de l'homme ordinaire ».

À Bangalore, où l’AAP s’est lancé sans succès en 2017, le chargé de campagne Shanthala Damle a annoncé qu’elle présenterait un candidat dans chacun des 198 quartiers de la ville pour les élections locales d’août 2020. Avec des spots vidéos vantant une « nouvelle Bangalore » et des marches dans toute la ville, le parti entend bien montrer que le modèle de Delhi peut-être répliqué dans la Silicon Valley indienne. Même au niveau national, Arvind Kejriwal n’écarte pas l’idée de se présenter aux élections nationales de 2024.

Ces rêves de conquête se heurtent cependant à plusieurs limites. Comme l’explique une étude du centre de recherche politique CSDS portant sur plus de 3 000 électeurs, les votes de la capitale obéissent à une logique qui leur est propre. « 60 % des électeurs ont voté pour des préoccupations locales telles que l’éducation, l’eau, la santé et la pollution, et seulement 7 % pour des questions nationales comme les récentes lois sur la citoyenneté, éclaire Sanjay Kumar, directeur de l’étude. C’est donc un encouragement pour les politiques, mais cela ne préjuge en rien du choix des électeurs pour les scrutins à venir. »

A l'entrée du quartier général de l'administration de Delhi, dirigée par le ministre en chef Arvind Kejriwal (décembre 2015)
A l'entrée du quartier général de l'administration de Delhi, dirigée par le ministre en chef Arvind Kejriwal (décembre 2015) Prakash Singh/AFP

De quoi calmer les ardeurs de ceux qui veulent voir dans les résultats de Delhi un rejet de la politique du BJP en Inde. Ancien fondateur de l'AAP qu’il a ensuite quitté, et auteur du livre AAP and Down (L'AAP, du rêve au déclin), Mayank Gandhi juge néanmoins que l’élection de Delhi pourrait ouvrir la voie à d’autres réussites de l’AAP en Inde, au vu de la faiblesse de l'opposition. Encore faudrait-il que l’omniprésence d'Arvind Kejriwal s’efface pour laisser la place « à des équipes étatiques, des dirigeants locaux solides et une organisation démocratique du parti ».

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