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Asie du Sud-Est: la ferveur religieuse longtemps plus grande que la peur du coronavirus

Le 8 février 2020, plus d'un million de fidèles hindous se pressent pour déposer leurs offrandes en haut des grottes de Batu, malgré l'épidémie mondiale de coronavirus.
Le 8 février 2020, plus d'un million de fidèles hindous se pressent pour déposer leurs offrandes en haut des grottes de Batu, malgré l'épidémie mondiale de coronavirus. RFI/Gabrielle Maréchaux

Depuis le début de la crise liée à l'épidémie de coronavirus, les événements religieux se sont transformés, en Indonésie et en Malaisie, en foyers de contamination du coronavirus. Mais face à une ferveur religieuse qui traverse toutes les populations, les autorités ont attendu avant de prendre des mesures.

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Avec notre correspondante en Malaisie,

C’est un jeune Malaisien dont l’accent américain, lorsqu’il parle anglais, traduit ce que ses habits de marque laissaient déjà penser : une appartenance à l’élite malaisienne. Mohan Grao est venu comme chaque année au début du mois de février aux grottes de Batu, près de Kuala Lumpur, pour « Thaipusam », un pèlerinage hindou qui honore le combat de Murugan, fils de Shiva contre les démons.

Plus d’un million de personnes lors d’un festival hindou début février

Sourire non masqué aux lèvres, il est très heureux du tour que prend cette édition un peu spéciale de Thaipusam, alors que 16 cas de coronavirus sont recensés en Malaisie : « C’est incroyable, il y a encore plus de personnes que l’an dernier ! Je n’ai pas peur d’avoir le coronavirus, car si l’on croit fermement qu’on ne sera pas malade, on n’attrapera pas le coronavirus. Et puis, je prierai pour avoir une bonne santé cette année ». Sur le stand de la Croix-Rouge, l’impression est la même pour le docteur Rao Gombak. Il attend un million de personnes qui, assure-t-il, n’auraient renoncé pour rien au monde à Thaipusam : « Les gens savent très bien que le coronavirus est arrivé en Malaisie, mais beaucoup ont promis dans leur prières aux dieux hindous qu’ils viendraient, alors au final la foi reste plus forte ».

Fin février, un rassemblement dans une mosquée se transforme en cluster

Trois semaines plus tard, le 27 février, la Malaisie décompte 22 cas, et un autre rassemblement religieux se prépare. Il s’agit cette fois-ci d’un « Ijtima Tabligh ». Trois jours durant, plus de 18 000 fidèles de 20 nationalités asiatiques différentes et sympathisants du mouvement « Tabligh Jamaat » se réunissent dans la mosquée Sri Petaling, dans la banlieue de Kuala Lumpur. Qualifié par Sophie Lemière, chercheuse à Stanford et spécialiste de la Malaisie, de « mouvement mondial de prédication conservateur et pacifiste », Tabligh Jamaat n’est pas connu du grand public, mais organise pourtant les plus grands rassemblements religieux après le pèlerinage à La Mecque.

Créé en 1927 en Inde, ce type d’événement transnational est d’ailleurs sa marque de fabrique, assure la chercheuse : « Par définition, les tablighis sont des gens qui voyagent, ceux des villes vont aller dans des villages, ils vont faire des voyages de sept jours, du porte-à-porte pour faire des prêches, ramener les musulmans vers un islam qu'ils estiment plus proche de celui pratiqué par le Prophète ».

Si, fin février, la Malaisie est en période de transition politique et n’a pas plus de ministre de la Santé que de gouvernement, l’absence de réaction ou d’interdiction à se rassembler massivement a, pour Sophie Lemière, une autre explication : « Il y a toujours eu en Malaisie cette espèce de difficulté à prendre des décisions touchant directement la pratique religieuse, parce que dans l’esprit des politiciens, il y a toujours un risque d’impacter les votes des milieux les plus conservateurs ». 

Rechercher 16 000 fidèles 

Pourtant, il ne faut pas attendre plus de quinze jours pour constater les conséquences de cet ultime rassemblement : certains des fidèles brunéiens sont rentrés dans leur pays, qui était encore épargné par l’épidémie, contaminés, et des Thaïlandais, Indonésiens et Singapouriens rapportent également le virus dans leur valise. Mais, c’est en Malaisie que les répercussions sont les plus fortes. Le pays passe de 50 à 500 cas en une semaine et le gouvernement débute alors une tâche sisyphéenne : retrouver et tester les 16 000 personnes vivant sur le sol malaisien qui étaient présentes lors de ce rassemblement et qui sont désormais éparpillées aux quatre coins du pays. Deux mille réfugiés ou travailleurs migrants birmans sont notamment recherchés, parmi lesquels plusieurs centaines de Rohingyas. 

Faisal Islam Muhammad Kassim est le président de la « Rohingyas Society in Malaysia ». Avec son association, il a traduit les messages du gouvernement pour les réfugiés qui ne parlent souvent pas malais, lancé un numéro d’appel d’urgence et son Facebook live, où il informe que chaque personne présente au rassemblement doit aller se faire tester gratuitement à l’hôpital le plus proche, a été partagé plus de 3 000 fois. Il espère désormais que « les réfugiés qui n’ont pas de smartphone, ceux qui travaillent sur les chantiers, seront mis au courant ». 

L’Indonésie ne tire pas les conséquences du cluster malaisien 

Alors que les conséquences funestes du rassemblement tablighi étaient déjà connues et rendues publiques par la Malaisie, son voisin indonésien n’a pas semblé tirer de leçon particulière de cette évolution. Sur l’île de Florès, le 19 mars, environ 1 500 chrétiens célèbrent l’arrivée d’un nouvel évêque. Plus inquiétant encore, sur l’île de Sulawesi, le mouvement tabligh poursuit l’organisation d’un nouveau rassemblement, avec notamment certains des prédicateurs présents à l’événement de Malaisie. Huit mille fidèles de toute l’Asie du Sud-Est arrivent alors, jusqu’à ce que, in extremis la veille de l'événement, les organisateurs acceptent de l’annuler.

Mais la ferveur religieuse n’est pas annihilée pour autant dans le pays qui compte le plus de musulmans au monde. Le lendemain est un vendredi, jour consacré à la prière. Si la Malaisie voisine a enfin fermé les lieux de culte, l’Indonésie n’a pas encore franchi ce pas, et les mosquées ne désemplissent pas. Interrogé par le journal singapourien Straits Times, un fidèle assure même : « Si je meurs après avoir attrapé le coronavirus à la mosquée, je mourrai noblement ».

Un mois plus tôt, alors qu’aucun cas officiel n’était déclaré, provoquant les doutes des experts du monde entier, c’était le ministre indonésien de la Santé lui-même qui avait assuré que les prières protégeaient l’Indonésie de l’épidémie. Avec désormais 579 cas et 49 morts, ce scénario étonnant semble plus que jamais démenti.

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