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Indonésie: qui sont les «Gardiens du Covid-19»?

Le personnel de la Croix-Rouge désinfecte par pulvérisation pour prévenir la propagation du coronavirus à Jakarta en Indonésie, le 31 mai 2020.
Le personnel de la Croix-Rouge désinfecte par pulvérisation pour prévenir la propagation du coronavirus à Jakarta en Indonésie, le 31 mai 2020. REUTERS/Ajeng Dinar Ulfiana

Avant même que l’Indonésie n’annonce son premier cas de coronavirus, une suspicion pesait sur les chiffres présentés par le gouvernement, poussant une bande d’amis, passionnés de données, à agir. Ils sont désormais connus sous le nom de « Gardiens du Covid-19 » et sont suivis par des centaines de milliers de personnes sur les réseaux sociaux. Les autorités commencent même à les consulter.

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De notre correspondante régionale,

À la question « Qui-êtes-vous ? », il est parfois compliqué d’obtenir une réponse simple. Lorsque vous la posez à une organisation jeune, informelle, qui répond de surcroît au nom mystérieux de «  Gardiens du Covid-19 » la requête pourrait sembler encore plus laborieuse. Mais à l’image de la structure qu’elle a co-créée, Elina Ciptadi se veut sans détour et transparente : « Nous sommes à la base onze amis et on se considère comme des évangélistes de la data. »

La formule peut surprendre, mais elle permet de comprendre quelle motivation amène ces « Gardiens du Covid-19 » à effectuer gratuitement une tâche chronophage, fastidieuse et minutieuse. Car loin de l’imaginaire chevaleresque que suggère leurs noms, les membres du groupe « Kawal Covid-19 » s’échinent, sur leur temps personnel et en parallèle de leur emploi, à récolter, analyser, mettre en forme et diffuser toutes les données possibles relatives à la propagation du coronavirus en Indonésie.

Un travail déjà réalisé pour les dernières élections indonésiennes

Le travail est colossal, mais la bande d’amis indonésiens disséminés un peu partout dans le monde, de Jakarta à Tokyo en passant par Séoul ou encore les Pays-Bas, n’en est pas à son coup d’essai. Cela fait maintenant six ans, qu’à chaque élection présidentielle et législatives, ils s'efforcent de relever de manière similaire les chiffres qu’ils peuvent trouver pour les analyser et veiller ainsi au bon déroulement de l’appareil démocratique.

Mais entre le suivi du processus électoral et la quête du nombre exact de malades dus au Covid-19, dans un pays fait de 18 000 îles, qui est de surcroît l’État qui pratique le moins de tests dans la liste des quarante nations les plus touchées par le coronavirus, la méthodologie a dû changer, raconte Elina : « Pour les élections, on ne cherchait surtout qu’une seule donnée, le décompte des voix. Pour le coronavirus, il faut désormais s’intéresser à la quantité de cas officiellement déclarés, mais aussi de tests, de morts, modéliser la progression hypothétique du virus, c’est beaucoup plus complexe. » 

Et le fédéralisme indonésien, la diversité de ce pays qui comporte trois fuseaux horaires et 583 langues n’aident guère dans cette mission, poursuit Elina : « En Indonésie, il y a d’énormes barrières bureaucratiques à franchir pour pouvoir sortir des chiffres officiels. Ajouter à cela que certains gouvernements locaux sont plus ouverts que d’autres dans la publication des données. On écoute donc chaque jour toutes les conférences de presse des différentes villes et provinces, on compare la somme de ces données à celles que sortent le gouvernement national, on compare les deux, [et] quand il y a des différences, on recoupe avec une autre source. »

Pour analyser les données médicales, les onze amis passionnés de traitements de données ont également été rejoint par des volontaires issus du champ médical, comme des biologistes et épidémiologistes qui ont eux notamment permis de modéliser l’évolution future de l’épidémie, alors que le pays n’a jamais déclaré à l’échelle nationale de confinement.

L'oreille des autorités

Ce sont notamment leurs chiffres alarmants concernant Java Ouest, une des provinces les plus denses du quatrième pays le plus peuplé au monde, qui ont amené le gouverneur régional à prendre des mesures de confinement.

Argumentant à l’aide de modèles que la province pouvait connaître jusqu’à 70 000 morts d’ici juillet s'il n'y avait pas de mesures restrictives, contre seulement 20 000 après la mise en place de règles de confinement, les « Gardiens du Covid-19 » ont influencé la prise de décision, reconnaissent les officiels. Un objectif qui n’était pas le leur initialement mais dont ils se réjouissent aujourd’hui : « À l'origine, nous avons décidé d’exister pour informer le public, pas vraiment pour informer le gouvernement, mais si on peut amener le gouvernement à prendre plus de décisions basées sur des faits et des données, c’est vraiment super. »

Prendre une place laissée vide par le gouvernement ?

Si le groupe « Kawal Covid-19 » a ainsi pu aider le gouvernement dans la gestion du coronavirus, au début de la crise, il paraissait même le suppléer. Car alors que les premiers cas officiels de coronavirus apparaissaient à Singapour, en Malaisie et aux Philippines voisines dès janvier et février, pendant de longues semaines le gouvernement indonésien assurait que le pays était épargné par la pandémie, grâce notamment, selon certains ministres, aux prières des Indonésiens ou bien au climat tropical.

Une certitude suspecte questionnée jusqu’aux États-Unis, où les chercheurs en santé publique d’Harvard publiaient une enquête prouvant que cela était statistiquement impossible au regard des nombreux flux humains et marchands entre la Chine, berceau du virus, et l’archipel. Mais, même après la période de déni initiale, la manière d’annoncer les premiers cas a continué de poser question, puisque les autorités refusaient d’informer dans quelles provinces ils étaient situés, et leur nombre exact, afin, ont-elles justifié par la suite, de ne pas susciter de panique.

32 000 abonnés en seulement 24 heures

Comblant ainsi un vide, avec leurs informations quotidiennes analysées et sourcées, le groupe  « Kawal Covid-19 » a généré une audience à laquelle il ne s’attendait pas. « Sur Twitter, 24 heures après avoir lancé notre page, on avait déjà 32 000 followers », se rappelle Elina. Avec désormais 162 000 abonnés sur Instagram, une centaine de milliers d’autres sur Twitter et Facebook, le groupe a aujourd’hui gagné une popularité qu’il n’avait jamais rencontrée quand il surveillait les élections.

Et en parallèle du nombre grandissant d’abonnés, quelque 800 personnes se sont également proposées pour assister le groupe d’amis vite débordés, qui ont ainsi pu bénéficier de compétences très variées, allant de l’historien au graphiste, développeur web, traducteur, rédacteur ou psy. Quant à savoir quand est-ce que tout cela s’arrêtera, Elina Ciptadi assure avec un calme réfléchi : « On attend le jour où notre voix ne sera plus nécessaire, pour que l’on puisse à nouveau se concentrer sur nos emplois, nos familles, mais je crains que cela n’arrive pas avant longtemps. »

►À lire aussi : Coronavirus : ces pays asiatiques qui sont à la traîne face au Covid-19

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