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Rentrée littéraire

La Guerre d'Algérie à hauteur d'homme

Laurent Mauvignier
Laurent Mauvignier

On l’a dit, l’Algérie est l’un des thèmes qui dominent cette rentrée 2009. Y compris chez des écrivains français à l’instar de Laurent Mauvignier qui publie Des Hommes (éditions de Minuit), récit d’un cauchemar vieux de plus de quarante ans mais qui ne cesse d’irriguer les jours et les nuits d’anciens appelés de la Guerre d'Algérie, amis ou cousins qui vivent dans un village du sud-ouest et qui, à la faveur d’un anniversaire, voient brutalement resurgir ce passé qui ne passe pas. Et tout le vernis de leurs vies bâties sur un secret traumatisant qu’ils pensaient peut-être remisé à jamais voler en éclats, pour de bon.

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(Première publication : 4 septembre 2009)

Tout est parti de photographies. Celles que le père de Laurent Mauvignier a rapportées de cette Guerre d’Algérie (1954-1962) où il fut envoyé comme appelé. Enfant, il le compulsait avec sa mère qui lui commentait chacun de ses clichés… sages comme des images. Trop pour ne pas, au fil du temps, l’amener à s’interroger sur la part émerveillée du récit maternel. Et donc du vécu paternel.

« Je me suis dit que bientôt les dates et les villes ne diraient plus rien à personne, que personne ne saurait plus les histoires autour des images ni même ce que signifiaient les noms, les lieux, au dos », fait-il dire, page 255, à l’un de ses personnages. Et de fait, ce projet, il le porte depuis son premier roman, soit depuis dix ans. Comme une dette envers tous ces hommes confrontés à la guerre ?

Laurent Mauvignier ne s’en cache pas : il n’a jamais mis les pieds en Algérie. Ce qui n’est pas nécessairement fait pour le rasséréner, un peu comme si, observe-t-il, « les cauchemars des pères se transmettaient à leurs fils », sans plus d’explications. En l’occurrence les hommes ici s’appellent Bernard (alias Feu-de-Bois, le genre éthylique, méfiant et imprévisible - justement), Rabut (le cousin et narrateur) et Février (un copain-témoin).

Quand on fait leur connaissance, rien ne laisse soupçonner qu’il leur faudra de nouveau en découdre avec cette foutue Guerre d’Algérie que tous - on l’apprendra plus tard - ont traversé ensemble. Du reste, ce n’est qu’à la page 73 que l’auteur introduit la première référence à ce conflit, et encore à mots couverts (« Monsieur le maire, vous vous souvenez de la première fois où vous avez vu un Arabe ? »). Bien sûr la fête d’anniversaire sur laquelle s’ouvre le roman nous a mis la puce à l’oreille car très vite l’atmosphère qui aurait due être simplement, normalement gaie se charge d'une gène, d'une appréhension (à la vue notamment de Bernard venu sans y être invité souffler les soixante ans de sa frangine, Solange) et d'une tension qui augure mal de la fin de cette froide journée d’hiver. Sauf qu'à cet instant-là, le lecteur croit encore à une vieille querelle familiale tapie dans l'ombre d'un passé soigneusement occulté.

Et de fait, il y a bien un différend qui s'est cristallisé autour de la figure de la (défunte) mère (Patrie ?) et d'un argent qui aurait été « volé » à Bernard, l'ermite goguenard qui passe le plus clair de son temps au bistrot. On l'aura compris, l'auteur distille au compte-gouttes les indices qui, telles les pièces d'un puzzle, finiront par re-construire le parcours des différents protagonistes.

Les Editions de Minuit

Des Hommes se déroule en effet sur 24 heures, en apparence du moins puisque le livre s’articule autour de quatre temps forts, qui sont les intitulés des différentes parties du roman : Après-midi, Soir, Nuit (la plus longue) et Matin. Des repères temporels bientôt brouillés par le glissement sémantique et donc géographique qui s’opère à la faveur de la tombée du jour quand, à la suite d'une série d'incidents ignominieux, flippants et angoissants, la nuit se fait insomnie et repart pour deux ans sous les drapeaux. Destination l'Algérie, encore française à cette époque. Reviennent alors au galop les secrets, les  traumatismes enfouis par des années de silence. De même que les frontières spatio-temporelles s’estompent voire tombent, de même - et comme souvent chez Laurent Mauvignier - la voix se fait plurielle, Rabut devenant tous les autres, ses camarades, dès lors que le récit jette l'ancre sur le rivage algérien.

« Ce qui arrive - la vitesse d'abord avec laquelle les soldats défoncent les portes et armes au poing entrent dans les maisons, si basses, si sombres [...] ». Ainsi s'ouvre Nuit : comme ces jeunes soldats même pas majeurs pour la plupart d'entre eux (pas le droit de voter, mais le droit de mourir), le lecteur est brutalement jeté dans la bataille et ne retrouvera son souffle que cent trente pages plus loin, pour un Matin pris dans le givre d'une aube suppliante.

Suppliante, exsangue et comateuse car cette Nuit infernale, le point d'orgue du livre (jusque dans le style, haletant puisqu'il faut tout dire, tout recracher, ne plus rien garder) est aussi celle de la libération puisqu’enfin on lit, on entend, on voit, on sent, non sans effroi, l’horreur que ces jeunes hommes ont dû endurer, et l’immense gâchis, une fois de plus, une fois encore, consécutif à ces conflits sinon ineptes, du moins iniques. La scène cauchemardesque vers laquelle nous mène cette terrible confession nocturne ne surgit pas toutefois du fond de cette nuit vieille de plus de quarante ans tel un fait historique et avéré. Là n'est pas le propos : comme le soulignait l’auteur lors d’un entretien qu’il nous avait accordé en février dernier, « il fallait un récit le plus décontextualisé possible, qui ait moins à voir avec le conflit qu’avec des hommes confrontés à la guerre ».

L’on songe à cette note du réalisateur américain Anthony Mann en exergue de son film Men in war (1957) et qui dit en substance, qu’en décrivant le destin d’un simple soldat, il raconte toutes les guerres. Et effectivement, la solitude, la peur, l’incompréhension, la terreur, la mort (à endurer, à donner) et pis que la mort, la barbarie, la lâcheté aussi parfois de ceux et celles restés au pays… Des Hommes explore ses fameuses zones d’ombre propres à chacun d’entre nous et si chères à Laurent Mauvignier.

Pour autant, et probablement parce que la Guerre d’Algérie reste un sujet délicat, quasi tabou, en France, le récit de ces vies brisées dépasse les protagonistes du roman qui endossent tour à tour qui la culpabilité de se savoir - une fois n'est pas coutume - du mauvais côté même sous l’uniforme, qui les rancœurs tenaces nées de cette guerre, qui ce racisme anti-arabe que la guerre d’Algérie a fait germer de ce côté-ci de la Méditerranée, qui encore ce sentiment d’abandon et de trahison ressenti à l’époque tant par certains Français expatriés que par une frange de la population arabe, autant de symptômes propres à ce douloureux chapitre de notre histoire (coloniale).

Arrive-t-il encore à Laurent Mauvignier d’ouvrir l’album photos de son père ? Quoi qu’il en soit, c’est loin des siens et même de la France qu’il a réussi à venir à/au bout de sa nuit à lui, une nuit dont le souvenir à vif - c’est notre tour à nous lecteurs d'être hantés - ne nous lâche plus, preuve, s’il en fallait, que les cauchemars se faufileront toujours plus durablement que le rêve d'« un monde qui résonne et palpite » pour reprendre les presque derniers mots du roman. Et du narrateur au terme de son voyage au bout de la nuit.

 

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