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Photographie

Martin Parr, recto-verso

"Participants à une réception charitable à Hollywood" (2000), de Martin Parr.
"Participants à une réception charitable à Hollywood" (2000), de Martin Parr. © Martin Parr, Magnum Photos/ Kamel Mennour.

Arles, Paris… Eté tricolore pour Martin Parr dont les photographies sont présentées aux Rencontres d’Arles, dans le sud de la France, tandis que sa collection personnelle - de clichés, mais pas seulement -, fait l’objet d’une exposition dans la capitale. C’est au Jeu de Paume et ça s’appelle Planète Parr, une invitation à découvrir ses derniers travaux mais aussi, et surtout, un ensemble d’objets, de livres et d’images que le photographe britannique a réunis au fil du temps et qui nous éclairent sur ses choix esthétiques, sociaux et politiques. Témoin sa dernière série, Luxury (2004-2008) qui entre étrangement en résonnance avec la crise économique et financière actuelle.

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Devant le Jeu de Paume, dominant la place de la Concorde, trônent une trentaine de photographies, grand format, de Martin Parr, extraites de sa série consacrée au tourisme de masse (Small World). Clin d’œil qui ne manque pas de piquant si l’on songe que Paris n’est pas loin de tenir la corde au hit-parade des villes les plus visitées au monde. C’est également une manière amusante de nous inviter à entrer dans le secret du photographe anglais dont le visage, assez quelconque et passe partout, s’affiche, immense, devant un ensemble hétéroclite baptisé Planète Parr. En fait de planète, parlons plutôt d’iceberg dont la partie immergée serait mise en lumière, nous éclairant sur la démarche d’un photographe qui se considère avant tout comme un collectionneur.  

Photographe ou l'art du collectionneur

"Le Sphinx de Giza" (1992), de Martin Parr.
"Le Sphinx de Giza" (1992), de Martin Parr. © Martin Parr, Magnum Photos/ Kamel Mennour.

« Photographe est un métier que j’associe à l’art du collectionneur. En appliquant un ordre à l’univers chaotique qui est le notre […], je parviens à affirmer de façon plus cohérente ma relation au monde ». Cette citation de Martin Parr, on peut la lire à l’étage en exergue de la salle réservée aux objets accumulés par le photographe, se référant tous à des personnalités de premier plan telles que Margaret Thatcher (dont la physionomie « éléphantesque » donne la forme à une théière blanche assez redoutable), les Spice Girls, Ousmane Ben Laden et Saddam Hussein dont le visage encore triomphant orne une étonnante collection de montres… Savoureux échos aux slips, baskets et autres biscuits à l’effigie de Barak Obama, le nouveau président américain, et qui eux accueillent le visiteur à l’étage inférieur. L’anecdotique comme manière de peigner l’histoire, la grande ? Quoi qu’il en soit, cette manie de recenser et de classer - héritée sans doute de ses parents, passionnés d’ornithologie - a toujours à voir avec l’image, sous toutes ses formes. De ce point de vue, l’accrochage de sa collection de plateaux (tous plus kitchs les uns que les autres) en dit long sur ce rapport étroit entre l’objet ordinaire et éphémère et l’impression photographique.

Il n'est donc guère étonnant que l’exposition s’ouvre sur un riche ensemble de cartes postales réunies par Martin Parr dès son plus jeune âge et qui, au-delà de poser la question de la diffusion de la photographie, se regardent, se lisent comme un fabuleux témoignage sur une époque, en l’occurrence, si l’on s’en tient aux seules cartes aux couleurs acidulées, les années 1960 et 1970. L’image imprimée, ce sont encore les livres de photographies dont l’importance peut être historique ou artistique quand certains d’entre eux ne sont pas carrément devenus des objets de collection très recherchés. Martin Parr n’a pas attendu l’engouement pour l’ouvrage photographique qui remonte à une quinzaine d’années pour s’entourer de livres qu’ils soient anglais ou étrangers. Là encore, un même souci d’exhaustivité guide les choix de l’hôte du Jeu de Paume qui, en quelques exemplaires présentés dans des vitrines, explore les différents champs d’application de la photographie depuis le livre de commande jusqu’à l’ouvrage conçu comme une œuvre d’art en soi.

Un regard d'historien

"Père et fils, Tyneside, ouest de Newcastle" (1980), de Chris Killip.
"Père et fils, Tyneside, ouest de Newcastle" (1980), de Chris Killip. © Chris Killip

C’est d’ailleurs ce regard d’historien de la photographie qui irrigue les premières salles consacrées aux photographes anglais issus de la mouvance documentaire et dont le travail, pas toujours reconnu à l’époque où il fut effectué, dépeint avec une force et une émotion intactes l’évolution des classes sociales dans les années 1970 puis 1980 et la paupérisation de toute une frange de la population anglaise, notamment dans le nord du pays quand la crise a frappé de plein fouet l’industrie textile. Tony Ray-Jones, Chris Killip, Graham Smith… Soit quelque 80 clichés en noir et blanc qui expliquent, mieux qu’un discours, la veine sociale de leur propriétaire, un Martin Parr qui réussira toutefois la synthèse entre le courant documentaire et une approche plus conceptuelle de la photographie, illustrée dans la salle suivante avec Paul Reas, Mark Neville ou encore Keith Arnatt : la couleur éclatante succède au noir et blanc, l’ironie mordante à l’empathie et l’objet-photo au document.

Mais la passion de Martin Parr - qui possède l’une des plus importantes collections privées anglaises - pour son medium ne s’arrête pas à ses compatriotes. Aux grands noms de la photographie tels que Cartier-Bresson (et son Pique-nique sur les bords de la Marne, 1938), Beellmer, Eggleston, Friedlander, Goldblatt, Frank, Winogrand ou encore Peress, se joignent des photographes japonais que Martin Parr, nous dit-on, à contribuer à faire connaitre à l’instar d’Osamu Kanemura (dont les photographies noir et blanc de Tokyo saturée d’enseignes, de poteaux et de fils nous laissent suffocants) et de la jeune Asako Narahashi qui regarde le monde qui l’entoure, immergée dans l’eau, livrant ainsi un point de vue totalement inédit et inattendu.

Chez les « bling bling »

Une déambulation « initiatique » qui ne pouvait déboucher que sur les œuvres de l’hôte des lieux. Une apothéose qui prend pour nom, Luxury, l’une des toutes dernières séries à laquelle le Britannique ait travaillé. Entamée en 2004, elle s’est d’ailleurs achevée l’an passé. Que voit-on ? Les riches de ce monde que Martin Parr a traqués du Nord au Sud, d’Est en Ouest, sur tous les champs de course, dans tous les cocktails et fêtes des argentés, milliardaires et autres nouveaux riches de la planète. C’est à la fois pathétique et monstrueux, laid et obscène, criard et grotesque dans cette façon implacable qu’a Martin Parr de traquer la tache, le bourrelet, le fond de teint en bloc, les bouches jamais rassasiées, les mains exhibant coupes de champagne ou petits fours, jamais démunies autrement dit, le sourire conquérant et les griffes des grandes marques qui habillent ces représentants du nouvel ordre sonnant et trébuchant.

Devant tous ces visages en train de se goinfrer, on ne peut s’empêcher de se remémoriser ce couple sans domicile fixe croisé dans la première salle et saisi une quarantaine d’années plus tôt devant la devanture poussiéreuse d’un magasin apparemment fermé : elle, brandissant le portrait d’Elvis Presley, jeune, beau, séduisant, et lui, tirant une poussette chargée d’objets informes, moustaches tombantes, visage quelconque et look définitivement ringard. Deux univers, deux temps mais une seule et même anomalie. La boucle est bouclée : sur la Planète Parr, le monde ne tourne décidément pas rond.

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