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Conflits

Faut-il payer des «bad guys» pour gagner la guerre ?

Le colonel américain William Clark et un chef de tribu afghan lors d'une conférence qui a rassemblé 34 chefs de tribus du disctrict de Spin Boldak (sud-est), près de la frontière du Pakistan, le 5 octobre 2009.
Le colonel américain William Clark et un chef de tribu afghan lors d'une conférence qui a rassemblé 34 chefs de tribus du disctrict de Spin Boldak (sud-est), près de la frontière du Pakistan, le 5 octobre 2009. AFP

Le Times de Londres affirme dans son édition parue jeudi 15 octobre que les services secrets italiens payaient les talibans dans la région de Sarobi (nord-est de Kaboul) pour maintenir la paix. En passant le commandement de cette région aux Français en juillet 2008, les Italiens n’auraient pas informé l’état-major français de ces pratiques. Les Français auraient, selon le Times, manqué d’informations, ce qui aurait mené à une « évaluation incorrecte des risques ». Le 18 août 2008, dix militaires français trouvaient la mort dans une embuscade. Ce jeudi, le gouvernement italien a démenti ces informations de presse. L’armée française dit ne pas pouvoir les « confirmer ou les infirmer ». Quant à l’Otan, elle assure ne pas être au courant. Payer les « rebelles » ou les « insurgés » pour obtenir des informations, voire même garantir la sécurité d’une région est une pratique courante. En Irak, l’armée américaine en a même fait un atout majeur dans sa stratégie de contre-insurrection.

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Depuis qu’en Afghanistan la stratégie de la contre-insurrection a été validée par la Maison Blanche, les militaires du Pentagone n’ont plus que trois mots à la bouche : « clear-hold-build » (nettoyer, tenir, construire). Psalmodié comme un mantra, ce  triptyque est le modèle de pacification que le général Stanley McChrystal, le patron des forces alliées en Afghanistan, voudrait voir appliquer sur le terrain. « Mais cette approche ne peut fonctionner que si la sécurité va de pair avec une gouvernance et un développement efficace », rappelait le président de la Banque Mondiale, Robert Zoellick, dans un discours du mois de septembre 2008. Alors que faire lorsque le chaos devient la règle, lorsque les armées occidentales, considérées le plus souvent comme des forces d’occupation sont incapables de maintenir la sécurité et de contrôler le terrain ? 

Acheter les insurgés irakiens

En Irak, l’armée américaine a mis du temps pour expérimenter une stratégie qui s’est finalement révélée efficace : l’achat pur et simple des « insurgés » ou des « rebelles », ces « bad guys » acharnés qui dénonçaient depuis 2003 les desseins impérialistes de l’Amérique en Irak. Opérer cette révolution n’a pourtant pas été chose facile. Car, dès les premiers jours de l’administration américaine, elle fut rejetée par Paul Bremer en personne. A l’époque, l’administrateur civil de l’Irak considère les anciens alliés de Saddam Hussein, parmi lesquels les tribus sunnites, comme des reliques du régime baasiste qu’il faut absolument écarter. D’entrée, Paul Bremer se prive de relais importants dans la société irakienne.

Face à ce rejet, les nombreuses tribus sunnites et leurs dizaines de milliers de partisans se tournent naturellement vers la « résistance », avec ou sans le soutien du réseau d’al-Qaïda. Elles pratiquent une guérilla sans merci contre « l’occupant ». En 2004, la bataille de Falloujah, la deuxième ville de la province d’Al-Anbar, située en plein cœur du triangle sunnite marque un tournant dans l’approche américaine.

Les généraux prennent conscience de l’importance des tribus et du poids politique de certains cheikhs qui règnent sur de petites armées privées. Premières démarches américaines, premiers échecs.

En mai 2005, deux tribus sunnites affirment de nouvelles positions. Les Abu Mahal et les Abu Nimer désignent al-Qaïda comme l’ennemi à abattre. Pas question de rallier les Américains, mais de se venger contre des militants islamistes qui ont tué certains des leurs. Fin 2005, toutes les tribus de la ville de Ramadi se réunissent dans un « Conseil tribal de la province d’Al-Anbar », aussi opposé aux Américains que réfractaire à l’extrémisme prôné par Al-Qaïda. Ce groupe est remplacé en septembre 2006 par un « Conseil du salut de la province d’Al-Anbar ». Il permet l’unification de vingt-cinq des trente-et-une tribus locales. Et c’est sous l’impulsion d’un chef de clan que ce conseil fait le premier pas vers les Américains.

« The Surge » et la protection américaine

Le commandement américain est d’abord prudent mais finit par comprendre l’intérêt d’un rapprochement avec les responsables tribaux. Les généraux américains promettent plus que leur protection. Ils leur fournissent des armes, de l’argent et des véhicules. Certaines tribus sont recrutées pour protéger des installations pétrolières, d’autres sont déployées le long de la frontière syrienne pour tenter d’empêcher l’afflux de combattants étrangers. Cette coopération ne produit pas tous les succès escomptés mais donne des résultats.

Lorsqu’en 2007 George Bush décide d’envoyer 20 000 soldats américains supplémentaires, cette stratégie baptisée « the Surge » (le sursaut) s’accompagne d’une politique fondée sur le recrutement d’anciens ennemis, dans le centre mais aussi dans le sud de l’Irak à majorité chiite. L’armée américaine rémunère le changement de camp et n’hésite pas à fournir de juteux contrats de reconstruction aux sociétés détenues par des chefs de clans.

A de nombreux égards, l’armée américaine utilise les mêmes recettes que Saddam Hussein pour forcer l’allégeance des tribus. Dans ses rangs, la stratégie passe mal. Pas facile de faire de son ancien ennemi un ami, surtout lorsque le pacte est scellé sur une montagne de dollars. Toutefois, « the Surge » porte ses fruits grâce à deux facteurs combinés : la suspension (août 2007) des attaques de l’armée du Mahdi créée par le jeune chef radical chiite Moqtada Sadr et le réveil des tribus (Sahwa), désormais plus enclines à coopérer contre rémunération avec l’armée américaine.

Succès du général Petraeus

Le général Petraeus
Le général Petraeus Reuters

En mars 2008, le commandant des forces américaines en Irak, le général David Petraeus explique que : « cette stratégie a largement contribué à la baisse de 60 à 70% des attaques ces huit derniers mois ». L’idée est tellement simple que les observateurs militaires se demandent pourquoi il a fallu attendre si longtemps pour en arriver là.

Réunis en cent cinquante groupes ou milices, les supplétifs irakiens de l’armée américaine, majoritairement sunnites, représentent aujourd’hui une force non négligeable de plus de cent mille hommes. Ce sursaut sunnite se fait largement au frais du contribuable américain. A raison de dix dollars par combattant, l’armée américaine dépense au minimum un million de dollars par jour pour s’offrir les services d’une partie de ses anciens ennemis. Le Premier ministre Al-Maliki a longtemps critiqué une « stratégie risquée et à court terme », pour finalement saluer « le sursaut patriotique des frères sunnites ». Aujourd’hui, c’est le gouvernement irakien qui gère difficilement le dossier, pris d’un côté entre la nécessité d’intégrer les miliciens dans l’armée nationale et de respecter, de l’autre, l’équilibre confessionnelle des forces.

Plus difficile d’acheter les talibans

En Irak, la stratégie américaine donne des résultats mais constitue un pari sur l’avenir. Les tribus et leurs alliés ont changé de camp une fois. Rien ne dit qu’elles resteront fidèles à leurs engagements. Beaucoup d’observateurs affirment que la paix ne s’achète pas. Qu’elle se construit pas à pas sur la confiance et le respect mutuel. Les limites tangibles de cette stratégie n’empêchent pas certains aux Etats-Unis d’appeler à la reproduction du modèle irakien en Afghanistan. (Lire également : Peut-on acheter la paix aux talibans ? ).

Depuis Kaboul, il s’agirait de corrompre pour affaiblir et mieux diviser l’ennemi. Dans les manuels de contre-insurrection, les soldats ne s’interdisent rien. Cependant, l’histoire locale, la complexité du terrain et le morcellement ethnique rendent improbable tout ralliement massif des talibans aux forces de la coalition.

Pour aller plus loin sur la stratégie américaine en Irak : http://www.lemonde.fr/elections-americaines/article/2008/03/11/irak-les-janissaires-de-l-amerique_1021452_829254.html

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