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Littérature

En taxi avec Khaled Al Khamissi

Khaled El Khamissi
Khaled El Khamissi DR

A mi-chemin entre journalisme, anthropologie et littérature, Taxi de l’Egyptien Khaled Al Khamissi (Actes Sud) est un livre décapant de vérité sur l’Egypte d’aujourd’hui, sur sa brutalité, sa corruption et sa précarité. Avec humour en sus. 

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Khaled Al Khamissi est journaliste, scénariste, réalisateur. Après un doctorat en relations internationales à la Sorbonne, cet homme qui a toujours su qu’il voulait faire de la littérature, a eu une idée de génie. Recueillir les témoignages des chauffeurs de taxi du Caire qui sont devenus les observateurs privilégiés de cette ville grouillante d’expériences humaines les plus diverses, à force d’en arpenter les rues de long en large tous les jours.

Ces témoignages sur les difficultés de la vie cairote, non dénués d’humour et de cocasserie, réunis en cinquante-huit saynètes douces-amères, ont connu un succès immédiat en Egypte. Taxi s’est vendu à plus de 100 000 exemplaires dans sa version originale, et a dû être réédité à plusieurs reprises pour satisfaire la demande. Il a été aussi traduit à l’étranger, en anglais et aujourd’hui en français. La traduction française est publiée par Actes Sud, éditeur qui a aussi fait connaître récemment au public francophone L’Immeuble Yacoubian, un autre best-seller égyptien.

On se moque du rais, faute de pouvoir s’en débarrasser

Tout est dans les pages de ce premier roman intelligent et ingénieux. La déchéance, la corruption, les échecs économiques et diplomatiques du régime de Hosni Moubarak, mais aussi la misère et les humiliations que subit le petit peuple égyptien. Sous le regard narquois d’un raïs au règne interminable, qui a su se perpétuer au pouvoir grâce à la brutalité de ses services de sécurité et la complicité de ses alliés internationaux. Alors, on se moque de lui dans la rue, faute de pouvoir s’en débarrasser.

« Vous connaissez la différence entre Sadate et Moubarak ? », demande l’un des chauffeurs de taxi interviewés. Puisque l’auteur ne la connait manifestement pas, son interlocuteur s’empresse d’expliquer  : « La différence est que Sadate se préoccupait de ses enfants qui habitaient à l’étranger. Il nous protégeait vraiment. Alors que Moubarak est faible et il laisse tout le monde nous dévorer. Il s’en fiche ».  Et l’homme, qui vient de se faire jeter de l’Irak comme beaucoup de taxis égyptiens, d’ajouter: « Depuis que Moubarak est arrivé, on se fait humilier dans tous les pays arabes. Je le jure par cette grâce de Dieu... ».

La corruption des gouvernants est un thème de prédilection dans ces récits. Les gros bonnets amassent des fortunes en plumant les petites gens. La blague la plus originale à ce sujet, et non moins hilarante, est racontée à l’auteur lors d’un embouteillage monstre qui bloque la circulation dans toute la ville : « Un type marche dans le désert et trouve une lampe d’Aladin. Il la frotte et le génie en sort. Il lui dit : Quel est ton vœu ? Dis-moi ! Quel est ton souhait ? Tes désirs sont des ordres ». L’homme n’en croit pas ses yeux et lui demande un million de livres. Le génie lui apporte un demi-million. Alors l’homme lui demande: « Où est l’autre moitié ? Tu veux m’escroquer ? » Le génie lui répond: « Le gouvernement a une participation dans la lampe, on fait fifty-fifty ».

Chronique sociale et littérature engagée

Il y a en effet du Canterbury Tales (Chaucer), du Décaméron (Boccace) et surtout du Mille et une nuits dans ce recueil de récits qui relèvent de chronique sociale et de littérature engagée. Littérature comme moyen de défoulement et d’extériorisation des tensions. Le Caire compte, semble-t-il, 80 000 taxis. A leurs volants, des rêveurs, des philosophes, des mystiques, des fanatiques, mais aussi des gens ordinaires dont beaucoup exercent ce métier à côté de leur emploi principal afin de joindre les deux bouts. Afin de tout simplement survivre dans la jungle de la vie moderne où l’argent seul fait le bonheur et le salut. Ces « sans-voix » sont les Schéhérazade de l’Arabie nouvelle. En leur donnant la parole et, à travers eux, à tous les démunis et les marginaux de son pays, l’auteur leur permet d’une certaine façon de retrouver leur dignité.

C’est sans doute cette démarche éminemment idéologique, teintée de tendresse et de respect pour les plus faibles, qui explique le succès de Taxi. Il tient aussi à la capacité d’Al Khamissi de restituer à travers l’humour et le rire quasi-rabelaisien de ses protagonistes, l’énergie et la mobilité de la rue cairote dont le taxi est une métaphore aussi déglinguée qu’originale.
 

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