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Littérature

Des nouvelles de Raymond Chandler

Lauren Bacall et Humphrey Bogart dans « Le grand Sommeil » tiré du roman de Raymond Chandler.
Lauren Bacall et Humphrey Bogart dans « Le grand Sommeil » tiré du roman de Raymond Chandler. Les Grands Films Classiques

Les ennuis, c’est mon problème, tel est le titre du recueil des 25 nouvelles écrites par Raymond Chandler (1888-1959) et que les éditions Omnibus publient à l’occasion du 50e anniversaire de la mort de l’auteur américain. Elles étaient devenues introuvables. A la faveur de cette nouvelle parution, elles ont même été, pour certaines d’entre elles, carrément retraduites, et de toute façon dans leur grande majorité retouchées. Seules 3 nouvelles ressortent inchangées. C’est avec ces courts récits rédigés dans les années 1930 que le créateur du privé Philip Marlowe s’est fait la main. Présentées selon un ordre chronologique, elles donnent à voir la « naissance » d’un grand styliste, de celui qui bientôt donnera au « Noir » ses lettres de noblesse notamment avec Le grand sommeil (1939). Entretien avec Jean-François Merle, responsable éditorial aux éditions Omnibus.

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(Première publication : 1er avril 2009)

RFI : Quelle est la place des nouvelles dans l’œuvre de Raymond Chandler ?

Jean-François Merle : Il a écrit 6 romans et 25 nouvelles. Ces dernières ont devancé l’écriture des romans et on s’aperçoit qu’entre 1933, année de la première nouvelle et 1939, année de la parution du Grand sommeil, Chandler finalement apprend son métier, qu’il trouve vraiment le ton « chandlerien » au fur et à mesure. On sent bien en lisant les nouvelles, entre Les maîtres chanteurs ne tirent pas et Un été anglais, une progression. La première nouvelle est une sorte de pastiche de Hammett, ensuite il s’émancipe de cette influence pour avoir un ton à lui. […] Reste que dès le début, Chandler est un énorme écrivain. Même si les intrigues restent confuses - mais de toute façon lui-même reconnaissait que ce n’était pas son fort - qu’importe : on se laisse parfaitement bercer par la phrase et emmener par les personnages, du début à la fin. Et en plus, on s’amuse beaucoup car Chandler a énormément d’humour.

RFI : Les nouvelles avant le grand saut dans le roman. Un acte prémédité ?

J-F M : Si tous les auteurs de cette époque ont commencé par la nouvelle avant de s’atteler au roman, je ne suis pas certain que Chandler ait voulu écrire des romans véritablement. Il s’est mis à écrire, et avec le succès, l’habitude, la maîtrise de son sujet, il a abouti à des romans. Il faut se souvenir qu’il est arrivé très tard à l’écriture, à plus de 40 ans. Mais avant, il est clair que c’était un écrivain frustré. Depuis son enfance, il avait envie d’écrire mais son trajet personnel l’en avait détourné. Il a fallu un licenciement en 1931 pour qu’il se tourne enfin vers l’écriture. Et au départ, il ne s’est pas du tout tourné vers le policier, c’est la lecture de la revue Black Mask et de Dashiell  Hammett en particulier qui vont le guider vers le roman noir, un genre très américain à l’époque. Le roman Hard Boiled (« dur à cuire ») comme on l’appelle est même une invention américaine, ça correspond à la création du détective privé. Et bon nombre d’écrivains de l’époque se sont épanouis dans ce genre comme Horace MacCoy, James Cain et bien sûr Dashiell Hammett.

RFI : Ce courant sonne la fin du roman policier classique et son fameux whodunit

J-F M : Ce qui les intéresse, c’est l’ambiance. Outre le détective privé, c’est aussi la ville, la rue qui apparaissent pleine page avec des patrons de tripot, des flics corrompus, des prostituées. Et toute l’œuvre de Chandler cherche à prendre l’écume de ce que pouvait être l’Amérique des années 1930. Il n’empêche, c’est quelqu’un qui s’est toujours énormément intéressé à la littérature, à la poésie, c’est particulièrement flagrant dans sa correspondance, il échange avec beaucoup d’écrivains. C’est vraiment quelqu’un qui est pénétré de littérature.

Omnibus

RFI : Vous le disiez, il débute à l’ombre de Dashiell Hammett. Comment, par quoi, réussit-il à se distinguer du maître ?

J-F M : Il va apporter un soin extrême à l’écriture. Raymond Chandler est un intellectuel, et plutôt un intellectuel qui, ayant été élevé en Europe, a une vision critique de la littérature. Et de fait, contrairement à un Dashiell Hammett qui est davantage un écrivain d’instinct, Chandler est un homme qui réfléchit, qui va porter à maturation le Hard Boiled, et c’est lui d’ailleurs qui va vraiment donner ses lettres de noblesse à ce genre naissant. L’inventeur, si vous voulez, c’est Dahiell Hammett, mais celui qui a donné ses vraies formes au roman noir, c’est Chandler. L’archétype du détective privé aujourd’hui, c’est incontestablement Philip Marlowe. Dans les nouvelles, le privé ne s’appelle pas toujours Marlowe mais que ce soit Mallory, Carmady ou Dalmas, ils sont tous une esquisse de ce Marlowe qui, à partir de 1939, deviendra son personnage unique. Ils ont tous le même humour, la même gouaille, la même distance, la même forme de romantisme un peu viril. […] Quand je dis que Chandler est un intellectuel, cela signifie aussi qu’il a beaucoup de distance par rapport à ce qu’il écrit : tout est minutieusement calculé. De ce point de vue, on a raison de dire que c’est un styliste avant tout.

RFI : C’est aussi une écriture extrêmement cinématographique. D’ailleurs, Marlowe a connu plusieurs vies au cinéma.

J-F M : C’est un type d’écriture à rattacher à ce que l’on appelle le behaviorisme (« comportementalisme ») qui est typique du roman américain et que Dashiell Hammett a porté à une sorte de perfection. Chandler s’empare de ce style qui consiste à tout décrire, les meubles, la couleur des murs ou de l’abat-jour et ça s’arrête là. Aux lecteurs ensuite d’imaginer. C’est en cela que c’est très cinématographique : le lecteur découvre chaque scène en même temps que le héros et du coup en sait autant que le détective privé. Il s’agit donc d’une prose d’images. Et une prose constituée de phrases courtes, ce qui donne un rythme soutenu au texte.

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