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ARTS

Titien, Tintoret, Véronèse : combat de géants

Vénus au miroir Titien vers 1555. Washington National Gallery of Art, Andrew W. Mzllon Collection.
Vénus au miroir Titien vers 1555. Washington National Gallery of Art, Andrew W. Mzllon Collection. Musée du Louvre

Concurrence extrême dans la Venise de la seconde moitié du XVIe siècle où cohabitent, non sans aspérités, Titien (1490-1576), Tintoret (1518-1594), Véronèse (1528-1588) et autres Bassano (1510-1592). L’espace d’une exposition, le Louvre nous fait revivre ce temps fort de la peinture italienne durant lequel les artistes n’ont eu de cesse de se regarder voire de s’épier. Une émulation qui est même allée jusqu’à la franche rivalité notamment entre Titien et Tintoret mais qui a surtout servi la peinture, même si au terme de ce périple comparatif, l’aîné n’a que très rarement été égalé par les générations suivantes.

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(Première publication : 21 septembre 2009)

Titien, Tintoret, Véronèse… Rivalités à Venise. Un titre digne de Donna Leon, l’auteure de polars dont les intrigues ont systématiquement pour cadre la lagune et les venelles humides de la Sérénissime. C’est pourtant au Louvre que tout se joue en 85 tableaux, le musée nous embarquant dans ce XVIe siècle qui vit la République de Venise dominer la scène artistique européenne.

Titien, modèle à suivre ou à dépasser

<strong><em>Le Pape Paul III Farnese, tête nue. </em></strong>Titien en 1543. Museo di Capodimonte, Naples.
<strong><em>Le Pape Paul III Farnese, tête nue. </em></strong>Titien en 1543. Museo di Capodimonte, Naples. Musée du Louvre

Comme le rappelle Vincent Delieuvin, l’un des deux commissaires, dans les années 1540, le maître incontesté s’appelle Tiziano Vecellio dit le Titien, vénéré, courtisé par les puissants, des papes à Charles Quint. « Une légende dit même que l’empereur, en visite dans l’atelier du Titien, se serait baissé pour ramasser un de ses pinceaux », raconte Vincent Delieuvin. C’est dans ce contexte de confortable suprématie qu’apparait un certain Jacopo di Robusti dit il Tintoretto, un jeune homme ambitieux farouchement déterminé à se faire une place au soleil, ce dont témoigne un portrait de jeunesse présenté au Louvre. Bousculé et même carrément hostile, Titien va bientôt pouvoir compter sur l’arrivée d’un tout jeune « provincial », Paolo Caliari dit Paolo Véronèse, pour barrer la route à son rival déclaré.

Car il faut se souvenir qu’à cette époque la République de Venise, plutôt que de s’appuyer sur un seul artiste « officiel », fait jouer la concurrence à la faveur entre autres des scuole, du nom des différentes confréries religieuses qui essaiment dans la ville et qui organisent des concours. Même les nobles de toute la péninsule entretiennent cet esprit de compétition. Il peut arriver d’ailleurs qu’un patricien demande à chacun des peintres en vue, une toile. Ce que montre l’exposition avec l’exemple du collectionneur Strada qui fera appel à Titien pour réaliser son portrait et au Tintoret pour exécuter celui de son fils.

Jeux d'alliances et pratiques déloyales

Un contexte qui n’évite pas toujours les coups bas ; ainsi en 1556 quand Titien, profitant de sa notoriété, écarte tout simplement Tintoret du concours destiné à désigner celui qui décorera la bibliothèque de Saint Marc. C’est donc Véronèse qui obtient le « marché » avec la bénédiction de son « parrain ». Ce qui explique - à charge de revanche - que dans la foulée Tintoret n’ait pas attendu le délibéré de la Scuola Grande di San Rocco pour s’imposer et entamer en catimini le travail ! Malgré (ou à cause) de ce climat de tension permanente et d'ardente émulation, la peinture sort grandie. « Quand la nature crée un homme éminent en un domaine, elle ne le crée généralement pas seul, mais lui suscite en même temps un rival, afin qu’ils puissent profiter mutuellement de leurs talents et de leur émulation », observe le peintre et écrivain Giorgio Vasari en 1568 avec une justesse que la petite dizaine de sections autour desquelles s’articule l’exposition confirment avec éclat.

Suzanne et les vieillards Tintoret vers 1555-1556. Kunsthistorisches Museum, Gemäldegalerie, Vienne.
Suzanne et les vieillards Tintoret vers 1555-1556. Kunsthistorisches Museum, Gemäldegalerie, Vienne. Musée du Louvre

Portraits, nu féminin, reflets, scènes religieuses ou au contraire profanes, peintures miniatures ou même apparition de la peinture animalière… De toute évidence, les peintres se sont beaucoup regardés les uns les autres, parfois avec une sincère admiration, souvent avec une furieuse jalousie. « Il suffisait que l’un d’eux réalise un tableau pour qu’aussitôt l’autre, voire les autres, s’empare à son tour du même thème pour lui donner sa touche ». Au fil des thématiques se dessinent ainsi les styles des uns et des autres, en même temps que se font jour leurs faiblesses ou leurs points forts.

La peinture se met à vivre

Inégalé dans le domaine des portraits qui tous, à commencer par celui du Doge Francesco Venier (1554-56) - qui ne cache rien de la fragilité du modèle sans lui ôter pour autant de cette autorité naturelle qui l’a conduit à occuper cette haute fonction -, laissent entrevoir « sa profonde connaissance de l’humanité, sa très fine psychologie, son extraordinaire subtilité », Titien n’a pas l’énergie, le dynamisme du Tintoret dont la prolixité l’a cependant parfois desservi. Et si Véronèse fait bien pâle figure dans les sections consacrées au travail sur les reflets et aux portraits des hommes et des femmes de pouvoir, on reste pourtant subjugué devant son diptyque représentant le couple da Porto Thiene et leurs deux enfants.
 

<strong><em>La Comtesse Livia da Porto Thiene et sa fille Porzia, </em></strong>Véronèse&nbsp;vers<strong><em> </em></strong>1551. The Walters Art Museum, Baltimore.
<strong><em>La Comtesse Livia da Porto Thiene et sa fille Porzia, </em></strong>Véronèse&nbsp;vers<strong><em> </em></strong>1551. The Walters Art Museum, Baltimore. Musée du Louvre

Si Titien, Tintoret et Véronèse se taillent la part du lion, ce serait faire injure au talent de Bassano père que de le cantonner au simple rôle de faire-valoir, lui qui fut à l’origine de l’art animalier et dont son interprétation des Pèlerins d’Emmaüs (sujet abordé par chacun des protagonistes réunis) connut un succès tel à l’époque qu’il éclipsa le travail de ses concurrents et suscita une infinité de déclinaisons. Il faudrait encore citer son Saint Jérôme qui n’a rien à envier au pénitent du Titien. Lequel demeure malgré tout le maître incontesté.

Il n’est en effet pas tout à fait fortuit que l’exposition qui s’ouvre sur une Danaé du Titien se referme sur une autre Danaé du Titien, manière d’une certaine façon d’asseoir doublement la supériorité du peintre, « en soulignant d’une part sa capacité à se renouveler jusque dans la touche avec des notes impressionnistes sur la fin de sa vie, et en indiquant d’autre part que s’il fut le modèle à dépasser, à sa mort en 1576 Venise perdit sa suprématie ». Mais durant vingt ans, guidés, aiguillonnés, titillés par son génie, tous ont concouru à « libérer la peinture, à la rendre vivante et expressive, à amener du relief ». Tant et si bien que s’ils se sont beaucoup espionnés les uns les autres, leur travail n’a eu de cesse d’inspirer les siècles suivants, du Caravage à Rembrandt en passant par Monet ou encore Renoir.

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