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CINEMA

Costa-Gavras, l’engagement-caméra

Costa-Gavras
Costa-Gavras Pathé Distribution

Thrillers politiques, drames historiques et maintenant fables sociales... Depuis que l'ancien étudiant en lettres s'est emparé d'une caméra, ce fut pratiquement toujours pour dire ou sa révolte ou son engagement. La sortie de son nouveau film, Eden à l'Ouest, ne déroge pas à cette éthique. Au coeur de son 18e long-métrage comme réalisateur, le sort de l'immigré. Un thème que Costa-Gavras connait bien pour avoir lui-même fui sa Grèce natale à l'époque de la dictature des Colonels, dans les années 1950. Un demi-siècle plus tard, celui qui a préféré l'image à l'écriture parce que cette dernière était trop «lymphatique» n'a pas dit son dernier mot.

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(Première publication : 10 février 2009)

Le temps ne semble pas avoir de prise sur lui. A 76 ans - il est né le 13 février 1933 - Costa-Gavras n’accuse pas son âge, loin s’en faut. Dans le salon de l’hôtel parisien où il reçoit les journalistes à l’occasion de la sortie de son 18e film, nulle trace ni de fatigue ni de lassitude : il afficherait plutôt l’allure d’un sportif prêt à s’élancer, entre dynamisme et concentration. Un physique sec et tendu, à l’image de ses réponses sans détours ni circonlocutions. Ce qui confère à la conversation un tour direct, genre « droit dans les yeux », étonnamment chaleureux et souriant.

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Une chose est sûre : avec l’âge, son besoin de militer, caméra sur l’épaule, ne s’est pas émoussé. Témoin, cet Eden à l’Ouest écrit avec son complice Jean-Claude Grumberg et qui suit les péripéties d’un jeune immigré depuis ce rafiot, où des centaines de candidats à une vie meilleure comme lui se sont agglutinés, jusqu’à Paris, la ville-lumière où il rêve de s’installer avec pour tout bagage, ces quelques mots de français appris en prévision de ce départ. Car si le sous-titre du film parle d’« Odyssée », Elias, le jeune héros - sorte d’Ulysse d’aujourd’hui -, n’envisage pas de rentrer chez lui. En revanche, les épreuves, les coups durs, les bonnes rencontres également, sont bien du voyage. Mais insiste Costa-Gavras, « ce film ne traite pas de la question de l’immigration. Il parle de l’immigré […] et même peut-être plus de notre société que de lui, c'est-à-dire de notre façon d’accueillir l’immigré, de le respecter ou de le chasser ». Au mot « respect » qui reviendra plusieurs fois au cours de l’entretien s’accolera bientôt celui de « dignité, la chose la plus importante pour un homme, quel que soit notre rapport avec lui, qu’on l’accepte ou pas ».

Pour autant, ni lui ni son scénariste n’ont fait le choix d’un film doloriste. Elias, qui parle très peu, aurait même des faux airs de Charlot des temps modernes : « On a voulu faire un film solaire et d’Elias, un personnage qui ne correspond pas à l’image de danger qu’on accole à l’immigré. Or tous les immigrés qui sont venus en France depuis des années, font partie de la société française et n’ont pas du tout été une menace pour l’identité nationale. Il faut cesser de les traiter ou comme des esclaves ou comme des délinquants ». Peu avant le tournage, Costa-Gavras se souvient d’avoir rencontré un immigré clandestin « qui ne veut plus prendre les transports en commun en raison de la présence de plus en plus importante de policiers, ce qui l’oblige chaque jour, quel que soit le temps, à marcher plus d’une heure pour se rendre à son travail, où il est exploité ».

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Que Costa-Gavras fasse un film « en l’honneur de l’immigré », rien que de très normal de la part d’un Grec qui, ayant fui la dictature militaire dans son pays où son père, fonctionnaire, était accusé d’avoir des idées communistes, est arrivé à Paris en 1951, ville qu’il n’a plus, depuis, quittée. « Je ne sais pas si ça donne plus de poids au film, mais plus de connaissance, plus de sensibilité, certainement », reconnait-il. C’est d’ailleurs l’expérience de la dictature des Colonels qui, déjà, lui avait inspiré, en 1969, Z considéré, selon le magazine L’Express comme « le premier grand film politique français ». L’époque, ici tout comme aux Etats-Unis où le film remportera 2 Oscars, est, il est vrai, à la contestation politique. Les films de Costa-Gavras participent du mouvement.

A quelques rares réalisations intimistes près, au nombre desquelles figurent Clair de femme (1979) ou encore Conseil de famille (1985), le cinéaste a toujours considéré son art comme un moyen nécessaire de poser des questions et même de dénoncer. Ce seront successivement L’Aveu (1970) sur la négation de l’individu dans les ex-démocraties populaires, Etat de siège (1972) sur le rôle de la CIA en Amérique du sud, Section Spécial (1975) sur la collaboration du régime de Vichy durant l’occupation et bien sûr, Missing (1982) sur la chute du gouvernement Allende au Chili et le rôle des Etats-Unis dans ce renversement, un film qui lui vaudra un nouvel Oscar et la Palme d’or à Cannes. En 2001, le controversé Amen sur le rôle de l’Eglise durant la Seconde guerre mondiale s’inscrit de nouveau dans cette veine historique.

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En 1989, la chute du Mur de Berlin a en effet bouleversé la donne : la lutte s’est déplacée sur le terrain social. Costa-Gavras se renouvèle aussi. En 2005, il sort Le Couperet, adaptation d’un roman singulièrement caustique de Donald Westlake sur un chômeur prêt à tuer pour retrouver un emploi puis, quatre ans plus tard, Eden à l’Ouest. De 1969, et sa dénonciation des régimes autoritaires, à 2009 et son odyssée d’un immigré qui rêve de l’Ouest en pleine période de repli sur soi et de surenchère sécuritaire, n’a-t-il pas la sensation, en quarante ans, d’avoir brossé un état des lieux du monde ? La question le fait sourire car il se voit plutôt comme un « conteur d’histoires » : « J’ai raconté ce que j’ai ressenti, ce que j’aimais, ce que je détestais. J’ai simplement eu la chance que les gens me suivent, la plupart du temps ». Quant à savoir si le cinéma peut avoir une influence, Costa-Gavras estime qu’il peut « jouer un rôle » : « Je lisais récemment dans le New York Times que Barak Obama avait été élu probablement grâce au cinéma parce que dans les films, on a présenté les noirs comme pouvant être des héros, et même des chefs d’Etat. C’est là que la responsabilité des cinéastes peut être importante ».

Et c’est dans ce sens aigue des responsabilités que Costa-Gavras semble trouver son souffle. Ses bouffées de colère aussi et, constate-t-il, « elles ne manquent pas en ce moment ». Il n’en retiendra qu’une, liée à la crise économique et financière : « Que des gens par rapacité aient détruit l’économie et que d’autres qui le sentaient venir n’aient rien fait, c’est aujourd’hui la chose la plus horrible dans notre société ». Sur la table basse devant le canapé où nous sommes assis, la tasse de café est vide, les deux minuscules gâteaux posés sur la soucoupe n’ont pas été touchés. On ne s’en étonne pas. Notre interlocuteur semble trop sur la brèche, presque sur le qui-vive, pour se retourner sur un éclair au chocolat.

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