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CINEMA

Ténèbres, prenez-moi la main

TFM Distribution - Dans la brume électrique

A part un documentaire et quelques scènes de certains films, Bertrand Tavernier n’avait jamais tourné de long métrage aux Etats-Unis. Le grand saut, c’est ni plus ni moins avec l’un des meilleurs auteurs de policiers actuels, James Lee Burke, dont il signe l’adaptation d’un roman mettant en scène l’inspecteur Dave Robicheaux. Dans la brume électrique (sorti ce 15 avril) marque ainsi le retour du réalisateur derrière la caméra, cinq ans après Holy Lola. Cinéphile avant d’être cinéaste, son polar de facture classique respire l’hommage aux films noirs, à la différence près qu’il n’y a ni ruelle sombre, ni crime au coin d’un immeuble… car l’action se situe non pas dans la Nouvelle-Orléans des années 90, comme dans le livre, mais dans celle dévastée par l’ouragan Katrina.

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Nul besoin d’esbroufe, de plans interminables, d’un récit à multiples tiroirs… A l’image du nouveau long métrage de Bertrand Tavernier, sans détour ni effets superfétatoires, disons simplement que Dans la brume électrique prouve avec brio qu’un film n’a pas tant besoin d’une histoire que d’une atmosphère. En l’occurrence, moite. Crépusculaire. Sauvage. Dans la Nouvelle-Orléans de l’après-Katrina, cet ouragan qui, en 2005, avait frappé la côte Ouest des États-Unis, tout est à reconstruire. Et surtout la morale, dont l’inspecteur Dave Robicheaux, fervent catholique, se veut le garant. Mais, seul face au truand Balboni et ses sbires, alors que les cadavres de jeunes femmes s’accumulent et qu’il enquête pour trouver l’identité du tueur, le policier ex-alcoolique n’est pas au bout de ses peines.

« Je n’aurais pas le film sans Tommy Lee Jones », assure Tavernier. Et si la ronde d’acteurs qui l’entoure – au premier rang desquels Mary Steenburgen, John Goodman et Peter Sarsgaard – est épatante, l’acteur américain, qui a récemment brillé dans Trois enterrements (dont il a également signé la réalisation) et No country for old men des frères Coen, donne à son personnage tourmenté l’épaisseur qui caractérise les héros solitaires de polars. Ceux qui sont empreints autant de mélancolie que de fureur, et dont l’enquête est en partie expiatoire. De tous les plans, son visage fermé n’empêche pas le regard d’exprimer des abymes de douleur. En quelques scènes, l’acteur, dirigé de main de maître par le réalisateur de L’horloger de Saint-Paul, Le juge et l’assassin et Coup de torchon, donne chair au personnage récurrent des romans de James Lee Burke.

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La voix off de ce vieux flic yankee, funeste et majestueuse, prend par la main dès le premier plan, alors que le titre vient de disparaître dans l’écran noir, et que l’obscurité laisse place à une brume bleutée, pas franchement plus lumineuse. Électrique, comme l’annonce le titre. Et si l’on ressent une légère différence de cadence entre la première partie du film, où les plans sont longs et les mouvements de caméra lents, et la seconde, où le rythme est un peu plus saccadé, Tavernier ne semble pas animé par le souci de faire exploser son climax, mais plutôt celui de peindre un tableau aux couleurs ténébreuses, sans fioritures. « Je voulais éviter les explications, ne pas insérer de plans inutiles ». Le rythme est « syncopé et sec ». Il fallait « commencer presque chaque scène au milieu de l’action », maintenant l’attention du spectateur toujours au même niveau. Mais, et c’est là une des forces du film, sans que la machine s’emballe et que le sensationnalisme prenne le dessus.

La musique de Marco Beltrami, que l’on dirait soufflée par le vent qui balaye les marécages de la région des Bayoux, suspend l’action. Il y a bien quelques instants violents, mais sans effet de manche. « Contre une tendance actuelle à dilater les scènes, je voulais de la rapidité, de la sécheresse, de l’économie, des effets que j’admire dans le cinéma d’Anthony Mann ou de Richard Flescher. J’aime avoir l’impression que la séquence dure autant de temps pour le spectateur que pour les personnages », poursuit le réalisateur. C’est pourquoi il semble attacher autant d’importance aux scènes de repas familial qu’aux confrontations avec le mafieux Balboni, à la découverte des cadavres qu’à l’interrogatoire de suspects. Elles font partie du héros, de sa réalité. Les séquences, courtes, font coller le spectateur aux semelles boueuses de Robicheaux, à hauteur de personnage. On n’en sait pas plus, pas moins que lui.

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Ainsi, le glissement vers le fantastique qu’opère l’histoire, à certains moments, n’est pas choquant. Car, enquête sur le présent, la recherche du tueur en série par l’inspecteur se double d’une recherche du passé. Et, dans le télescopage de ces deux époques, surgit un personnage imaginaire avec qui dialogue Robicheaux, le Général John Bell Hood qui fait la guerre de Sécession : « Les scènes avec le général ne sont pas différentes des autres. Je crois à ce fantôme, comme dans les films de Luis Bunuel. Il est là, il fait partie de la vie de Robicheaux. Il apparaît dans des décors familiers, quotidiens ». Encore une fois, Tavernier n’arrache pas son récit à la réalité. Il crée plutôt un entre-deux où le fantastique côtoie le réel (« Si j’ai été séduit par le livre, c’est qu’au milieu de cette double-enquête sur le passé et sur le présent, il y a du fantastique »), parce que l’onirisme est toujours présent, porté notamment par la photographie de Bruno De Keyzer, qui magnifie le soleil alors que celui-ci semble sur le point de se coucher à chaque instant.

Il y a aussi ces dialogues, toujours savoureux, écrits en majeure partie par Tavernier avec, ça et là, le renfort de Jones, et même de Burke – qui signe quelques monologues de l’inspecteur. L’écrivain, qui s’est longuement entretenu avec le réalisateur, a fait part à ce dernier que son film était, de toutes les adaptations faites de ses romans, la plus fidèle à son univers. Inconditionnel de Burke, Bertrand Tavernier n’a pas réalisé un film « français aux Etats-Unis », comme le lui a reproché son producteur américain, mais s’est véritablement imprégné de la tiédeur de la région : « Pour être fidèle au style de Burke, qui soude ses personnages au paysage, je devais absorber cette culture, pas comme un touriste. J’ai donc passé un an et demi aux Etats-Unis ».

Pourtant, « ce n’était pas un rêve de tourner un film américain ». Et même un cauchemar, au vu du prix à payer : conditions de tournage épouvantables (les équipes américaines sont en moyenne 30 % plus lourdes que les françaises), conflit avec le producteur… et altercation avec le monteur américain, au point que Tavernier est retourné en France pour finir son film. Le résultat ? Dans la brume électrique ne sortira pas en salles en Amérique du Nord, mais directement en DVD, et dans une version différente ! Pas rancunier, le cinéaste explique que « Le producteur a son film, moi j’ai le mien ». Un bel exemple d’indépendance d’esprit, de résistance face à un système qui broie la créativité… et une raison de plus de défendre ce beau film noir en allant se faufiler dans une salle obscure pour, pendant quelques instants, voyager dans la brume de la Nouvelle-Orléans en compagnie de l’inspecteur Robicheaux.

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