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LITTERATURE

Abdulrazak Gurnah, romancier du déracinement et de l’exil

Abdulrazak Gurnah.
Abdulrazak Gurnah. Mark Pringle

Conteur sophistiqué et délicat, le Zanzibarite Abdulrazak Gurnah (Prix RFI Témoin du Monde 2007 pour Près de la mer) ne cesse de s’interroger sur la question douloureuse de l’identité postcoloniale à travers ses fictions quasi-autobiographiques consacrées aux vies prises au piège des caprices de l’histoire impériale. Son nouveau roman Adieu Zanzibar (Galaade éditions) s’inscrit dans ces interrogations fondamentales et propose, par le biais des histoires emboîtées d’amours et de trahisons, une fable du déracinement, de l’exil et de possibles renaissances.

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(Première publication : 21 septembre 2009).

Avec sept romans et recueils de nouvelles à son actif et des essais sur la littérature africaine, le Zanzibarite Abdulrazak Gurnah s’est imposé comme l’un des romanciers africains les plus accomplis dans la narration des récits d’amours et de quêtes identitaires sur fond de domination impériale.

Son nouveau roman témoigne de la maîtrise et de la sensibilité peu commune avec lesquelles Gurnah conte ses histoires, mêlant imagination et éléments autobiographiques. L’histoire de son nouveau roman Adieu Zanzibar est racontée par un narrateur dénommé Rashid qui a quitté son pays natal, en l’occurrence l’île de Zanzibar (en Tanzanie) pour venir faire carrière en Angleterre. Tout comme l’auteur qui a quitté lui aussi Zanzibar, il y a un peu plus de quarante ans, pour partir étudier en Angleterre, se condamnant par là même à vivre dans les « patries imaginaires » dont a parlé si éloquemment un autre grand exilé des temps modernes, Salman Rushdie.

Adieu Zanzibar, paru en anglais il y a quatre ans et qui sort ces jours-ci en version française, est un roman d’abandons successifs, suggéré par le titre anglais du livre : « Desertion ». Abandon du pays, abandon de l’être aimé, abandon du pays... Professeur de littérature en Angleterre, le narrateur se souvient de l’île où il a grandi, de son histoire familiale et nationale, de sa jeunesse. Il se souvient surtout de son frère Amin et de sa liaison malheureuse avec Jamila, belle métisse à la réputation sulfureuse. Gurnah a écrit ici quelques-unes des pages les plus émouvantes de la littérature sur l’amour d’un adolescent pour une femme un peu plus âgée que lui, donnant à lire dans le désordre le romantisme, la tendresse, la douleur et le désespoir de l’abandon. Ces sentiments contradictoires d’exaltation et de crainte de désunion sont présents dès la première rencontre des deux amants.

Le cortège des souvenirs

« Il resta dans l’obscurité et la regarda s’éloigner d’un pas nonchalant comme si de rien n’était en direction du bruit et de la foule. Il ne ressentait plus aucune peur à présent, mais un trouble et une incrédulité qui faisaient s’épanouir un large sourire sur ses traits. Elle le trouvait beau quand sans cesse il se répétait qu’elle était incroyablement belle. Elle l’avait embrassé avec des spasmes de plaisir quand il s’était attendu à ce qu’elle éclate de rire. Son visage était une multitude de détails, la lumière de ses yeux, la forme de sa bouche et ce sourire qui lui avait causé de la douleur. Tout meurt, dans l’instant parfois, le moment se prolonge et puis s’enfuit, fût-ce vers le cortège des souvenirs. Il savait que ces moments ne mourraient pas tant qu’il en garderait le souvenir - le goût de ses lèvres pour la première fois, ses cuisses pressées contre lui, sa main posée sur sa nuque. Il avait senti dans son étreinte un écho de sa propre impatience, de son propre désir. Ce devait être cela aimer et être aimé en retour, songea-t-il, imaginant, à présent qu’il savait, comme il devait être terrible d’aimer et d’être éconduit, d’avoir soif de l’autre et d’être rejeté par lui ».

Emboîtée dans ce récit d’amours et de séparations à venir entre deux jeunes Zanzibarites des années 1950 se trouve une autre histoire d’amour qui s’est déroulée cinquante ans auparavant, en pleine période coloniale. Le roman s’ouvre sur cette histoire de romance « primitive » entre un aventurier britannique et une jeune Zanzibarite, qui fit scandale en son temps. Sur quatre chapitres, Gurnah relate ce récit sulfureux et ses répercussions dans la société coloniale de l’époque, partant de l’épisode originel de l’arrivée dramatique de l’Anglais Martin Pearce à Zanzibar par une aube incertaine de l’été 1899.

Séparé de ses compagnons, détroussé par ses guides somaliens, l’homme est découvert quasi mourant par Hassanali le marchand qui le recueille chez lui et lui sauve la vie. L’Anglais tombe fou amoureux de la sœur de son hôte, la jeune Rehana, avec laquelle il connaîtra un grand amour. Les deux amants vivront ensemble pendant plusieurs années, puis Pearce repartira pour l’Angleterre, abandonnant sa maîtresse « indigène » alors enceinte de sa fille.

Sur ces histoires d’amours et de séparations se greffe le récit des désarrois du narrateur, empêtré dans ses propres échecs sentimentaux. Tout l’art de Gurnah consiste à révéler progressivement les liens secrets et féconds entre ces différentes histoires, entre les époques qui se succèdent et ne se ressemblent guère. Agrégés par la magie de la prose thérapeutique de l’auteur, les amours et les abandons successifs deviennent à leur tour les éléments d’un puzzle identitaire moderne dont le héros n’est autre que le narrateur exilé, hanté par la nostalgie des siens et du pays natal. Une nostalgie teintée de culpabilité (desertion ?) dans laquelle se reconnaîtront sans doute tous les émigrés d’hier et d’aujourd’hui car n’est-elle consubstantielle à leur condition d’expatrié ?

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