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LITTERATURE ETRANGERE

Dans l’Afghanistan brutalisée de Nadeem Aslam

Sarah Caron

Nadeem Aslam est issu de la diaspora indo-pakistanaise de Grande-Bretagne. Il est l’auteur de deux romans dont La cité des amants perdus (2006), acclamé en Angleterre comme l’un des grands récits de l’émigration et du métissage. Le nouveau roman de ce conteur talentueux La Vaine attente qui vient de paraître en français aux éditions du Seuil, se déroule dans l’Afghanistan contemporain. A travers ce récit à la fois poétique et violent, l’auteur tente de capter, comme dans un tapis persan, toute la complexité et la profondeur historique du drame afghan. « Nos quotidiens et magazines racontent à longueur des pages les tragédies causées par les terroristes afghans dans le monde. Moi, je voulais rappeler à travers ce roman les atrocités et les horreurs perpétrées depuis 30 ans sur les Afghans par les armées étrangères ».

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(Première publication : 14 septembre 2009)

« Comme mes deux parents étaient des lecteurs voraces, notre maison au Pakistan était remplie de livres », se souvient Nadeem Aslam, l’auteur d’origine pakistanaise dont le troisième roman La Vaine attente promet d’être un des grands romans de cette rentrée 2009.

Sans doute, c’est dans ce souvenir d’avoir grandi parmi les livres qu’il faut chercher la source d’inspiration de cette vaste maison aux plafonds tapissés de livres et aux murs ornés de fresques persanes où se déroule l’essentiel de l’action du nouveau roman d’Aslam. On est en Afghanistan, à une cinquantaine de kilomètres de Jalalabad, à la lisière d’un petit village dénommé Usha, « larmes » en dari. La maison en question se dresse au bord d’un lac hanté, balayé par les vents. Elle avait été construite au dix-neuvième siècle par un vieux maître calligraphe et peintre qui avait dessiné des fresques sur les murs de chacune des six chambres de l’habitation. Une maison dédiée à la sensualité et à la beauté !

Sur le vaste plafond de la bibliothèque, « il y a des centaines de livres, chacun maintenu par un clou qui le transperce de part en part. Une pointe de fer enfoncée dans les pages de l’histoire, dans celles de l’amour, celles du sacré ». Chemin faisant dans ce récit de turbulences, de cruautés et de quêtes, le lecteur apprendra que les livres ont été cloués au plafond dans un moment de démence par Qatrina l’épouse de l’actuel propriétaire, le vieux médecin anglais Marcus Caldwell. Folie, souffrances et deuils des habitants font écho aux infortunes de tout un peuple. La maison de Qatrina et Marcus, métaphore de l’Afghanistan tout entier, retentit des tragédies qui ont frappé ce pays depuis trente ans et l’ont transformé en un immense champ de douleurs et d’intolérances.

C’est dans cette maison de l’Histoire et des souvenirs que Nadeem Aslam a réuni ses protagonistes. Ce n’est pas une coïncidence si ces derniers sont de nationalités différentes : ils sont Anglais, Russes, Américains, Pakistanais ou Afghans, comme les principaux acteurs de la version contemporaine du « grand jeu » qui se déroule sur cette terre de culture ancienne qu’est l’Afghanistan. Témoin de cette ancienneté, l’immense tête du Bouddha qui veille du fond du jardin sur les ténèbres contemporaines. Datant vraisemblablement des débuts de notre ère lorsque le pays était devenu un des principaux lieux de pèlerinage du monde bouddhiste, cette sculpture a été découverte lors de la construction des dépendances de la propriété.

Propriétaire de la maison depuis plus de 40 ans, Marcus est amoureux de la riche culture palimpsestique de son pays d’adoption. Un amour qu’il a hérité de sa mère qui, en tant qu’infirmière, parcourait le pays de long en large à l’époque de la colonisation britannique. « Kaboul, Kandahar, Peshwar, Quetta : les noms de ces villes d’Asie furent parmi les premiers qu’il entendit. Et il revint les visiter au cours des premières années de sa vie d’adulte… », avant de s’y installer avec son épouse.

Pour occidental qu’il soit, Marcus connaît le passé et le présent de ce pays avec une intimité que lui envient les nouveaux maîtres de l’Afganisthan islamiste. Les talibans ont assassiné sa fille et sa femme Qatrina qui était afghane et médecin comme lui. Pour se débarrasser de cette femme de forte personnalité qui proposait d’éduquer les Afghanes, les intégristes musulmans avaient décrété que son mariage avec Marcus était nul et non avenu, n’ayant pas été consacré par un mollah. Qatrina avait soixante et un ans lorsqu’elle fut accusée d’adultère et lapidée en public après les prières du vendredi. « Une pluie de briques et de prières… On avait placé un microphone tout près d’elle afin que tous dans la foule puissent entendre clairement les cris de la suppliciée… ».

Depuis, Marcus vit dans le souvenir des siens et dans l’attente (vaine ?) de son petit-fils hypothétique que sa fille aurait eu avec un soldat russe, avant d’être elle-même tuée. Le jeune Afghan, qu’il accueille dans sa maison, serait-il ce petit-fils perdu ? Or l’adolescent est extrêmement pieux. Il croit fermement à la primauté et à la suprématie de l’islam et considère avec mépris la vision occidentale d’un monde séculier où l’homme et la femme sont égaux. Ses convictions sont toutefois mises en cause par sa fréquentation de Marcus et de ses amis (l’ancien agent de la CIA David Town, Lara la russe venue en Afghanistan à la recherche de son frère, soldat de l’armée russe) dont l’humanité, la connaissance profonde de l’islam l’interpellent et ébranlent sa vigilance à laquelle le titre anglais du roman (« The wasted vigil ») fait référence.

C’est dans cet ébranlement que réside sans doute l’espoir que Nadeem Aslam voudrait nous faire entrevoir, malgré la vision tragique très shakespearienne qui imprègne son beau récit de quête et de résistance en temps d’apocalypse.

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