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Poésie

J'irai clamer sur vos tombes

La Maison de la Poésie à Paris présente « V », du nom du poème rageur du Britannique Tony Harrison, dans une traduction de Jacques Darras. Soixante minutes qui empruntent autant au langage ordurier qu’à la métrique la plus classique. Un mélange détonant et un tour de force entêtant.

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Images d’un cimetière (so british) sous la neige, sur une colline dominant une ville de cheminées et de mines : Welcome à Leeds, ville sinistrée du nord de l’Angleterre où Tony Harrison est né en 1937. Dans un silence en noir et blanc, le spectateur survole les allées, s’arrête sur la tombe de Florrie et Joseph Harrison, barbouillée d’un United vandale découvert par le fils des défunts dont la silhouette sombre se découpe sur le morne horizon. A cet instant, se substituant à cette ombre, entre en scène, le narrateur, le fils, le « barde » ainsi qu’il se nomme pour un dialogue improbable avec l’auteur des graffitis, mi skinhead-mi fan du club de football de Leeds United. « Mais pourquoi graffiter merde et con sur une tombe ? », s’interroge l’auteur. 

De canettes de bière abandonnées, jetées sur la pierre tombale, en « gros mots » parmi les plus obscènes, sans oublier les quasi habituels signes nazis, Tony Harrison donne à entendre et à voir un monde qui s’est fourvoyé et dont les valeurs se sont peu à peu délitées. Loin, très loin des promesses de victoire (d’où le « V ») tenues par Churchill pendant la Seconde Guerre mondiale et reprises, mais dans une interprétation autrement libérale, par Margaret Thatcher, du temps (maudit) où « la dame de fer » occupait le 10 downing street. Ce que nous a également permis de revoir le film projeté en guise de prologue.
 

De g. à d. : le musicien Jean-Phi Dary et  l'acteur Guillaume Durieux  au micro.
De g. à d. : le musicien Jean-Phi Dary et l'acteur Guillaume Durieux au micro. Béatrice Logeais / Maison de la Poésie.

 
Car « V » est bien une critique sociale et politique, d’autant plus forte, d’autant plus virulente, d’autant plus violente même qu’elle est portée par des mots de la plus basse extraction même si l’auteur joue sans cesse sur les deux tableaux, se laissant aller parfois, en alternance, à quelques envolées de pure poésie, notamment à l’évocation de ses souvenirs d’enfance. D’un extrême à l’autre… Tony Harrison voit dans ce va-et-vient l’exacte application du « Je est un autre » d'Arthur Rimbaud, à la fois hooligan et poète.

Mais même dans la peau de l’autre, le xénophobe, le chômeur qui n’a d’autre recours que de graver, taguer ces mots abjects sur les tombes, le narrateur réussit à couler ce discours inepte dans la gangue la plus distinguée : celle de l’alexandrin (dans la version originale, le pentamètre était de rigueur). Habit de soirée ou de lumière pour un « chahut » de fuck et de shit. « Dans la lutte des classes, on se fout de la poésie », fait-il dire à son interlocuteur accroc à ses boîtes de bière. Tony Harrison fait la preuve que la poésie ne se fout pas de la lutte des classes. Et peut même « naître de la merde », comme il le scande à la toute fin de cette élégie, « face à la tombe, dos à Leeds ». 

Dos à Leeds, manière de dire aussi que « La faute n’est pas la leur uniquement, mais la nôtre », nous les fils qui sommes partis, laissant sans soin les tombes et donc la mémoire de nos pères, ouvriers. Le « V » devient alors l’initiale de « Versus ». Méditation entre rage et douleur, ce long poème trouve en la personne de Guillaume Durieux, du groupe Znyk, un diseur inspiré. Ce qui n’est pas là la moindre qualité de ce spectacle envoûtant.

 

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