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Exposition & Théâtre

Les enfants du Paradis : quand les peintres frappent les trois coups

" Le roi Lear pleurant sur le cadavre de Cordelia "  (James Barry, 1774)
" Le roi Lear pleurant sur le cadavre de Cordelia " (James Barry, 1774) DR/ Collection particulière/ Adagp 2009

Les enfants du Paradis, cela aurait dû être le titre de l’exposition présentée jusqu’au 3 janvier au musée Cantini, à Marseille et baptisée finalement De la scène au tableau. Organisée avec le concours du musée d’Orsay, cette exposition réunit près de 200 œuvres venues de 70 institutions différentes. De Jacques-Louis David à Edward Gordon Craig en passant par Edouard Vuillard et Johann Heinrich Füssli, ce sont près de 150 ans de liaisons fructueuses entre le théâtre et la peinture qui sont déclinés et analysés dans la totalité des salles du musée.

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Quitte à mettre en scène la peinture, le musée Cantini s’est offert une métamorphose complète, qui surprendra les habitués du lieu. Outre la billetterie qui a été installée à l’extérieur devant la façade XVIIe siècle de l’ancien hôtel particulier, tous les étages, toutes les salles jusqu’aux couloirs ont été réquisitionnés pour accueillir l’ensemble des œuvres retenues, les toiles du musée ayant été déplacées à la Vieille Charité. 

Comme au théâtre

Un effet de surprise bien dans l’esprit d’une exposition qui, une fois à l’intérieur, a évidemment été conçue dans l’idée d’un théâtre avec de vraies-fausses cloisons, manière d’introduire le public dans l’envers du décor. On regrettera toutefois que l’éclairage ne soit pas toujours à la hauteur des ambitions affichées, des œuvres de qualité présentées et in fine du propos, lequel, indique Marie-Paule Vial, commissaire de l’exposition, « n’a jamais été traité ».

DR Agadp 2009/ Tate

Découpée en actes comme autant de périodes ou de mouvements - c’est selon -, l’exposition prend pour point de départ le néo-classicisme personnifié, même s’il n’est pas le seul, par David. C’est son Serment des Horaces (1786) qui accueille le visiteur, un tableau dont l’inspiration antiquisante, la composition, la « chorégraphie avec le jeu sur les ombres et le positionnement des jambes » nous placent en position de spectateur regardant une scène de théâtre. « David entretenait des contacts très étroits avec le théâtre, réalisant notamment des décors. Et c’est sous son influence que des acteurs comme le célèbre Talma décideront de jouer la tragédie non plus en costumes du XVIIIe siècle, mais en toges ».

Avec David, comme avec Girodet (Hippocrate refusant les présents d’Artaxerxès, 1792) ou Lagrénée (Cléopâtre expirante, 1745), on est dans « un dialogue profond avec le théâtre ». D’où le titre de cette première section, Les enfants de Corneille et de Racine. Du reste, en passant devant ces tableaux, on entendrait presque leurs tirades !

La shakespearmania

Autre dramaturge qui a tout aussi profondément influencé les peintres : Shakespeare. Une grande partie du deuxième étage est d’ailleurs dédiée à l’expression de cette fascination d’autant plus étonnante que jusqu’à la fin du XVIIIe siècle outre Manche, les pièces de l’auteur anglais n’avaient donné lieu à aucune représentation. S’il est un artiste dont le nom demeure attaché à celui de Shakespeare, c’est bien Johann Heinrich Füssli dont neuf tableaux sont présentés, au nombre desquels l’immense toile baptisée La Malédiction de Cordélia par son père le roi Lear qui donne à voir « cet esprit anglais fait de féérie, de fantastique et de mystère » qu’il ne cessera d’explorer que ce soit avec Hamlet, La Tempête ou encore MacBeth et que d’autres artistes comme William Blake et Edwin Landseer - dont La scène d’un Songe d’une Nuit d’été évoque carrément l’univers littéraire de Lewis Carroll -, illustrent avec le même engouement, la même réussite.  

Le coup de théâtre

Les ténèbres shakespeariennes inspireront également les Romantiques français, dans le sillage des Delacroix (qui réalise même en 1821 un autoportrait en Hamlet), Chasseriau et Moreau, grand amateur de théâtre et dont le penchant symboliste trouvera tout naturellement des concordances dans les pièces du dramaturge anglais. Dante et Goethe se disputent également les faveurs des Romantiques français, introduisant d’ailleurs, tout comme Delacroix, la notion de contre-champ dans les scènes décrites, introduisant une forme de suspens ou de sous-entendu qui déplace du même coup l’action. Exemple, ce beau tableau de Paul Delaroche intitulé Les Enfants d’Edouard où, à travers un ensemble de signes, le spectateur comprend que le danger est derrière la porte de la chambre des deux garçonnets et que leur dernière heure est venue.
 

" L'Orchestre de l'Opéra ", (vers 1869-1869) Edgar Degas.
" L'Orchestre de l'Opéra ", (vers 1869-1869) Edgar Degas. RMN (Musée d'Orsay) Adagp 2009

Ce déplacement ne cessera de se creuser au fil du temps et des découvertes. L’apparition de la photographie amène, au cours du XIXe siècle, les peintres, souvent eux-mêmes friands de ce nouveau medium, à bouleverser les angles de vue, les cadrages voire les sujets. A ce titre, L’Orchestre de l’Opéra (1870) d’Edgar Degas se révèle d’une audace étourdissante : « on est dans la fosse d’orchestre avec au premier plan, un obscur basson tandis que dans le fond, on aperçoit les jambes des danseuses », décrit Marie-Paule Vial.

En fait, nombre de peintres de l’époque sont liés à l’avant-garde théâtrale comme Edouard Vuillard très impliqué dans la programmation et le fonctionnement du théâtre de l’œuvre qui sera le premier à mettre en scène Ibsen. Le dîner (1889) qui réunit dans une ambiance nocturne et intime la mère et la grand-mère du peintre est directement inspiré de l’auteur norvégien.

Vers l'abstraction

Ambiance plus intime, moins grandiloquente. Peu à peu se dessine l’une des tendances majeures du XXe siècle, le minimalisme et le dépouillement : « C’est la fin de l’opulence des décors. Il s’agit désormais de laisser le champ libre aux acteurs, au jeu ». Cette épure faisant bien sûr écho à la géométrie, à l’abstraction qui, dans les années 1910, commencent à envahir les cimaises. La dernière salle présente des esquisses de décors, des maquettes signées Edward Gordon Craig et Adolphe Appia qui veut, peut-on lire, « libérer la mise en scène de la peinture qui a la prétention de nous donner l’illusion de la réalité ». Le divorce est consommé, le rideau n’a plus qu’à tomber. 

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