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Sénégal

Saint-Louis : ville-mémoire en péril

L'île de Saint-Louis est traversée de rues au tracé régulier qui lui donnent une forme de damier.
L'île de Saint-Louis est traversée de rues au tracé régulier qui lui donnent une forme de damier. Laurent Correau/RFI

Les festivités du 350e anniversaire de la création de Saint-Louis du Sénégal ont été lancées samedi 12 décembre 2009. Derrière la fête, les amoureux de la vieille ville ne cachent pas leur inquiétude. De nombreux bâtiments se détériorent. Certains menacent de s’effondrer. Et certains propriétaires tentent, envers et contre tout, de construire des bâtiments qui ne respectent pas le plan de sauvegarde de l’île.

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Reportage : lancement des festivités de « Saint-Louis 350 »

Ils se sont posés là, au XVIIe siècle. Des marins normands pratiquant le commerce à l’embouchure du fleuve Sénégal. Un premier comptoir dans un îlot. Puis un autre sur une bande de terre bien plus grande : 2,3 kilomètres de long sur 300 mètres de large, en moyenne. Ils l’ont appelée Saint-Louis, en hommage au roi de France.

Une forteresse sort de terre. Puis des habitations. Les cases se transforment en maisons à angle droit. L’île de Saint-Louis se quadrille de lignes régulières et prend une forme en damier. Base de départ vers l’intérieur du pays, capitale de l’Afrique de l’Ouest, puis du Sénégal.

Au fil de la promenade on découvre d’anciens entrepôts de négociants qui recevaient les marchandises de l’Europe et de l’intérieur de l’Afrique. On découvre des maisons à balcon… et on imagine volontiers le passage sur ces balcons de belles signares, ces Saint-Louisiennes qui se mariaient aux Européens de passage, « à la mode du pays ».

Le banc de Pierre Loti et autres souvenirs d’Amadou Diaw, directeur du comité d’organisation de « Saint-Louis 350 ».

L’écrivain Pierre Loti a habité à Saint-Louis, précisément au « 2, rue Mage ». C’est là qu’il a écrit son Roman d'un spahi. L’aviateur français Jean Mermoz, lui aussi, a fait escale dans la ville de 1927 à 1936. La légende veut que lors de ses passages, il séjournait à l'Hôtel de la Poste, dans la chambre 219 devenue depuis un lieu mythique pour les nostalgiques de l'aventure de l'Aéropostale. « Dans chacune de ces maisons y’a eu un grand personnage, explique Amadou Diaw, le directeur du Comité d’organisation Saint-Louis 350. Ça pouvait être le grand alcoolique, le grand religieux, le chercheur, l’érudit. Nous sommes tous marqués par ces personnages (…) et par les lieux qu’ils ont hantés ».

Patrimoine en péril

Certains habitants, comme cette femme, disent ne pas avoir les moyens d'engager des travaux de rénovation.
Certains habitants, comme cette femme, disent ne pas avoir les moyens d'engager des travaux de rénovation. Laurent Correau/RFI

350 ans après sa naissance, la vieille ville va pourtant bien mal. Des bâtiments menacent de s’écrouler. « Le patrimoine de Saint-Louis est menacé, explique le nouveau maire, l’opposant Cheikh Bamba Dièye. On pourrait être dans une situation où entre 50 et une centaine de bâtiments sont dans une situation qui mérite une aide d’urgence ». D’autres constructions sortent de terre sans tenir compte du reste de l’architecture de l’île. Comme un défi à l’histoire.

La plus vieille maison recensée sur l’île de Saint-Louis, dont on trouve trace sur les cadastres de 1789 est défigurée depuis mai 2009. Depuis ce jour où l’une des parties hautes du bâtiment, l’auvent, s’est décroché et a emporté dans sa chute le balcon. Autre quartier, autre maison fortement dégradée. Le propriétaire ne souhaite pas engager de travaux. Les locataires n’ont ni l’envie, ni les moyens de protéger l’édifice. Aly Sine, du bureau du patrimoine de la ville de Saint-Louis y entre après avoir salué : « C’est un bâtiment d’intérêt architectural majeur, mais malheureusement il fait partie des bâtiments qui ont été retenus comme bâtiments en péril ».

Un constat amer que partage Catherine Ka. Du haut de ses 85 ans, cette « ancienne » a du mal à reconnaître sa ville : Saint-Louis ville-mémoire qui l’a vue naître, ancienne capitale de l’Afrique occidentale française puis du Sénégal a bien changé. « Ce n’est plus ce que c’était, toutes les maisons sont abîmées, y’a des ruines partout, rien n’est entretenu, il faut tout retaper, mais personne ne fait rien », regrette-t-elle.

Comment expliquer que ce patrimoine architectural s’effondre progressivement ? Beaucoup de Saint-Louisiens confient qu’ils n’ont pas les moyens financiers nécessaires pour engager une rénovation de leur maison. Dans d’autres cas, l’argent est là, mais les propriétaires placent leurs priorités ailleurs. Notamment quand l’édifice est une maison de famille qu’ils n’habitent pas. « Avec le transfert de la capitale, la plupart des Saint-Louisiens ont abandonné leur ville pour aller à Dakar. Alors ils préfèrent se construire une grande villa là-bas plutôt que de restaurer leurs maisons. C’est malheureux, mais ils ne reviennent ici que pour se faire enterrer », ironise Frédéric Kandé, un jeune retraité.

Si Saint-Louis risque d’être défigurée, c’est aussi parce que des propriétaires, des architectes et des entrepreneurs en bâtiment engagent des travaux qui contreviennent aux règles de sauvegarde de la vieille ville par méconnaissance… ou par mépris de ces règles. Alioune Fall fait partie du bureau du patrimoine qui a recensé 1 344 édifices rien que sur l’île. Pendant une tournée d’inspection, il s’arrête devant un mur de façade carrelé… c’est interdit à Saint-Louis. Puis devant une maison à deux étages en cours de construction. Interdit, là aussi. « Le bâtiment n’a pas été autorisé. Ils sont arrivés jusque là sans aucune autorisation des services compétents. On a envoyé deux sommations d’arrêt des travaux sans suite. »

Un soutien international

Les techniciens du bureau du patrimoine regrettent de ne pas pouvoir systématiquement stopper ces chantiers. D’autant que, parfois, ce sont des notables de la République qui montrent le mauvais exemple. A la grande déception de Papa Amadou Gueye, un habitant engagé dans la défense du patrimoine : « Nous avons parfois l’amer sentiment d’être laissés à nous-mêmes quand on se rend compte que ce sont les autorités elles-mêmes qui commencent à outrepasser les mesures de sauvegarde. (…) Ce n’est pas donner un exemple aux populations que nous sommes. »

La salle du conseil, joyau du bâtiment du conseil régional, vient d'être rénovée avec l'aide de la région Wallone (Belgique). C'est ici que la Fédération du Mali avait été proclamée au moment de l'indépendance.
La salle du conseil, joyau du bâtiment du conseil régional, vient d'être rénovée avec l'aide de la région Wallone (Belgique). C'est ici que la Fédération du Mali avait été proclamée au moment de l'indépendance. Laurent Correau/RFI

Face aux agressions, certains habitants se mobilisent. La ville fait également l’objet de beaucoup d’attentions de bailleurs de fonds et d’organisations internationales. L’Espagne soutient la réhabilitation du bâtiment appelé le « Rognât Sud ». L’AFD, l’Agence française de développement, travaille à la rénovation du pont Faidherbe. La Wallonie, en Belgique, a accompagné la restauration du bâtiment du Conseil régional.

Mais les bonnes volontés et ce soutien international ne suffisent pas. Pour le maire de Saint-Louis, Cheikh Bamba Dièye, l’Etat a un rôle crucial à jouer en s’associant plus franchement au projet de rénovation. Hamady Bocoum, le directeur du Patrimoine culturel au ministère de la Culture, s’en défend. Selon lui, l’Etat est déjà bien engagé, mais il manque un respect, par les Saint-Louisiens eux-mêmes, de leur héritage: « Si on continue à être aussi laxistes qu’on l’est en ce moment, la ville va se retrouver tôt ou tard sur la liste du patrimoine mondial en péril ou pire », dit-il.

« Patrimoine mondial en péril ». Un titre que beaucoup à Saint-Louis craignent d’avoir à porter un jour. Le Comité du patrimoine mondial de l’Unesco considère que l’Ile de Saint-Louis continue d'être menacée par l'absence de mise en œuvre des initiatives de gestion qui ont été demandées et par les constructions modernes qui ne respectent pas le site. Le Sénégal doit remettre à l’Unesco, d’ici au 1er février 2010, un rapport sur les progrès qu’il aura accomplis dans la mise en œuvre des demandes du Comité et dans la conservation de Saint-Louis. Le rapport doit être examiné par le Comité du Patrimoine mondial au cours de l’année 2010. 

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