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Mali / Mauritanie / France / Espagne

Des tractations secrètes pour libérer les otages européens

Pierre Camatte avec des élèves de l'école des infirmiers de Gao, quelques semaines avant son enlèvement.
Pierre Camatte avec des élèves de l'école des infirmiers de Gao, quelques semaines avant son enlèvement. DR

Des négociations ont débuté pour obtenir la libération des quatre otages européens, dont le Français enlevé dans le nord du Mali. Le correspondant de RFI au Mali, Serge Daniel a pu rencontrer l'homme clé de toutes les tractations en cours. Trois Espagnols et un Français ont été victimes d'enlèvements fin novembre 2009, des opérations revendiquées par la branche maghrébine d'al-Qaïda.

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«- Vous avez une heure de retard, sur l’horaire prévu ! Je croyais que vous étiez perdu!
- Non! Mon véhicule a bu beaucoup d’eau, et il ne pouvait plus rouler normalement, donc je me suis arrêté un peu pour lui laisser le temps de se reposer un peu ».

- Après les salutations d’usage, voilà les premiers mots que le chef des ravisseurs, et le principal médiateur (un notable malien) auraient échangés, cette semaine.

Ce médiateur, a de la bouteille. Depuis 2003, il est dans le Sahara, au centre de toutes les libérations d’otages européens. Il connaît tous les émirs (chefs) des mouvements islamistes. Il est influent. Tous ceux qui ont voulu le contourner se sont retrouvés à terre, face à lui. Ses adversaires, (pour le salir ?) disent même qu’il n’est peut-être pas loin de certains enlèvements d’Européens. Il n’empêche, c’est lui qui tient aujourd’hui la corde.

Sa première visite aux ravisseurs, s’est déroulée de « manière classique », avance son homme de confiance. Au cours du premier contact entre ravisseurs et médiateur, on donne le temps au temps. On n’est jamais pressé. On fait même comme si on était venu voir un ami. Donc, on partage ensemble le repas, on boit ensemble le thé, (un, deux voire trois verres), on parle de la saison, avant de passer aux choses sérieuses.
La précision est importante : le chef des islamistes armés rencontré, est le redouté Abou Zéïd.

On se souvient que début juin 2009, Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) avait annoncé pour la première fois avoir tué un otage occidental, le touriste britannique Edwin Dyer, qu'elle détenait depuis janvier 2009, marquant une radicalisation de ce mouvement. La mort du Britannique, c’est la signature de Abou Zéïd d’Aqmi.
Aqmi, dont les éléments sont issus de l'ex-Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC algérien), enrôle depuis 2006 sous sa bannière les mouvements armés islamistes de Tunisie, d'Algérie et du Maroc, ainsi que ceux du Sahel. Il compterait plusieurs centaines de combattants. Année après année, l'organisation accroît sa présence dans la bande sahélienne, notamment dans le nord du Mali et dans l'est de la Mauritanie, des zones qualifiées de « grises », ou de « non droit » par les experts.

Les quatre otages européens détenus par Al-Qaïda au Maghreb islamique

Abou Zéïd, en face de l’émissaire malien, prend alors la parole : « Je veux éclaircir une situation. Auprès des populations maliennes du Sahara, j’avais pris l’engagement de ne pas enlever un impie (terme par lequel il nomme les Occidentaux), mais cette fois-ci, je l’ai fait. Je l’ai fait, parce que le Mali, veut s’associer à d’autres pour nous combattre ».

Le Mali, le Niger, l’Algérie et la Mauritanie, se concertent pour mener conjointement une opération militaire contre les combattants islamistes. Ce dernier détail est important. Se sentant traqués par les forces de ces pays, les différents groupes au sein de Aqmi, ont semble t-il jeté (pour le moment) leurs querelles à la rivière, pour souder leurs rangs, face à l’ennemi commun. C’est pourquoi, si dans un premier temps, il semble bien que les trois otages espagnols étaient détenus par les éléments de Moctar Ben Moctar, -un autre émir d’Aqmi plus modéré que Abou Zéïd qui détient le Français-, il est plus prudent aujourd’hui de dire tout simplement que tous les quatre Européens sont aux mains d’Aqmi. Il y a désormais des passerelles entre les différents groupes d’Aqmi.

Les enlèvements fin novembre 2009 du Français dans le nord du Mali et ensuite des trois Espagnols en Mauritanie, avaient été « bien préparés » par al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) qui voulait « frapper plusieurs pays à la fois ». C’est au Niger que la série d’enlèvements aurait dû commencer. Des hommes armés, ont tenté sans succès d’enlever des Occidentaux qui sortaient à peine d’un hôtel. Après cet enlèvement raté, plusieurs ressortissants européens au nord du Mali, notamment à Gao, avaient quitté la zone « par mesure de sécurité ». On connaît la suite.

Retour aux négociations en cours

Selon un scénario désormais rôdé, après cette première prise de contact, on aura dans quelques jours, plus de détails : les revendications des ravisseurs d’un côté, et de l’autre, des preuves de vie des otages. Une autre phase commencera, instaurer un climat de confiance. Cela permettra d’envoyer des vivres et médicaments aux otages.
Pour les initiés, il faut s’attendre à plusieurs va-et-vient de la médiation, avant la libération des otages. Il se murmure déjà que parmi les revendications de Aqmi, il faut s’attendre à la demande de libération de certains de ses éléments détenus dans plusieurs pays. Selon l’homme de confiance du notable du Nord, qui apparaît comme le pivot des négociations, Pierre Camatte, l’otage français, se porte « pas mal ».

Il connaît bien le climat qui règne dans la zone. Depuis des lustres, il est installé dans la région de Ménaka. Son épouse Francine qui passe le plus clair de son temps en France, a quitté récemment Ménaka, après avoir assisté à une rencontre intercommunautaire à Kidal. Un témoin se souvient de sa gentillesse et de sa promesse d’envoyer des photos.

Pierre Camatte a été enlevé dans un sympathique hôtel de Ménaka qu’il dirigeait et qu’il habitait. La cour de cette bâtisse où nous nous sommes rendus est fleurie. L’hôtel ne fonctionnait pas encore à plein régime. Le Français en profitait pour faire des travaux d’embellissement. « L’espace de convivialité », sorte de bar était en construction dans un angle de la cour. Derrière le bâtiment, au rez-de-chaussée, une dizaine de chaises. C’est là qu’il a été enlevé.

Selon notre reconstitution des faits, il est resté un peu tard dehors cette nuit-là. Il a comme d’habitude acheté et distribué des biscuits aux enfants dans la rue. Sa voiture qu’il appelle « la bagnole » est garée à l'extérieur. Les vitres, les portières ne sont pas fermées comme d’habitude. Il s’est toujours senti en sécurité sur place. Il rentre à la maison. Son gardien a des céphalées. Il lui demande de rentrer à la maison. Minuit sonne. L’électricité est coupée comme chaque jour dans la ville par souci d’économie.

Les circonstances de l'enlèvement

Pierre Camatte, 61 ans, est couché sur un petit matelas rouge-sang sur la terrasse du rez-de-chaussée. Il est seul. Tout seul. Subitement, trois hommes armés débarquent. Le Français résiste. Ses verres correcteurs se brisent. Il s’échappe un moment à l’intérieur. Il tente de défoncer une porte de l’hôtel au rez-de-chaussée qui conduit au premier étage, où il a sa chambre. Impossible visiblement. Il est rattrapé. Ou bien il arrive à monter au premier étape, mais il est finalement rattrapé par les ravisseurs. En tout cas, au premier étage, on voit les traces de soulier sur une porte. C’est Pierre qui intéressait les ravisseurs. Son ordinateur, ses effets personnels, sa voiture, ses documents, sont restés sur place.

« Les gens qui l'ont enlevé étaient dans une Toyota pick up. Ils étaient trois ou quatre, enturbannés et armés », témoigne un enseignant de la localité. « M. Camatte aurait crié "au secours" mais entre les mains de ses ravisseurs, il était déjà trop loin », ajoute la même source.

Dans la zone, le Français était connu. Il est « multicartes » ; il est notamment le président de l’« association Gérardmer (est de la France) - Tidermène (nord de Ménaka) ». Selon l’association française, ce bénévole se rendait « régulièrement » au Mali, où il s’impliquait notamment dans la culture d’une plante thérapeutique pour soigner le paludisme. En fait, il vendait déjà l’infusion, 1 000 FCFA le paquet. Etait-il médecin? Ce n’est pas écrit dans son curriculum vitae. Mais il aimait ce monde.
A Tidermène, à 100 km au nord de Ménaka, il avait aidé à installer un centre de santé. Il avait aussi aidé à former un infirmier local. A Gao, plus au sud de Ménaka, un élève de l’école locale des infirmiers sort une photo. On voit le Français entouré d’élèves.

Pierre Camatte a habité un moment à Ménaka, chez un élu local. Il a tenté ensuite, sans succès, de signer un contrat de bail de location avec le propriétaire d’une maison. Mais il n’avait pas que des amis. On parle beaucoup sur place d’un homme qui ne pouvait plus le voir en peinture. D’après nos recoupements, il était depuis cinq mois, dans le collimateur de certains. Peut-être qu’il s'en doutait un peu. Quelques semaines avant son enlèvement, il s’était renseigné sur la décision prise par certains pays occidentaux, d’interdire le nord du Mali, à leurs ressortissants. Finalement, il avait décidé de rester sur place.

Une opération contre des espèces sonnantes et trébuchantes

Dans la zone, il y a plusieurs tribus. Les éléments d’al-Qaïda ne sont pas venus en pleine ville eux-mêmes enlever le Français. Ce qui se dessine, c'est que l’enlèvement de Pierre Camatte arrange beaucoup de monde : des personnes qui règlent entre elles des comptes. Des personnes qui ne supportaient plus la présence du Français sur place. Des personnes qui exécutaient une « commande » d’al-Qaïda contre des espèces sonnantes.

« Des espèces sonnantes », c’est ce que veulent aussi aujourd’hui une autre race d’intermédiaires autoproclamés qui gravitent autour de l’affaire « avec en mains des informations sûres ». L’un d’eux, porte l’uniforme malien. Il se répand auprès de la presse surtout étrangère. « J’ai vu les otages (…). Je suis mandaté par les Français, par les Espagnols. J’ai les revendications des ravisseurs ».

« Dans ces affaires d’otage, il y a toujours à boire et à manger. Ce monsieur dont vous parlez, n’est pas le seul. A longueur de journée, vous avez des gens qui proposent leurs services contre de l’argent. En début de semaine, il y a même un Irakien, qui est venu ici proposer ses services », explique une source malienne proche du dossier. « Le travail sérieux pour obtenir le libération des otages européens se poursuit. C’est le plus important », ajoute la même source.

Un peu comme s’ils étaient eux-mêmes otages, la France, l’Espagne (pays d’origine des Européens enlevés) ainsi que le Mali et la Mauritanie, (pays dans lesquels ces derniers ont été enlevés) coordonnent leurs actions. D’après nos informations, ils sont tous, pour le moment, contre une opération de force pour libérer les otages.

Paris a même dépêché une équipe de spécialistes ici au Mali. Mais ils étaient trop visibles, avec le physique de l'emploi, installés dans un hôtel de Bamako où ils déjeunaient et où ils exprimaient leur desiderata : la presse ne doit pas dire un seul mot de la situation des otages jusqu’au dénouement de l’affaire... Dommage pour eux, à chacun son métier.
 

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