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Roumanie

Une révolution qui garde sa part d'ombre

Les tramways de Timisoara arborent des photos de la révolte anti-communiste de 1989.
Les tramways de Timisoara arborent des photos de la révolte anti-communiste de 1989. Reuters / Cristel Bogdan

Des services religieux et quelques gerbes déposées ici et là, le vingtième anniversaire de la révolution roumaine a été célébré très modestement. Le pouvoir actuel ne s’en est guère mêlé, et cette discrétion illustre plus largement la relation, ambiguë à plus d’un titre, que la Roumanie d’aujourd’hui entretient avec son passé communiste. Sans tabou ni curiosité.

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Symbole de la démesure et de la mégalomanie du régime de Nicolae Ceausescu, ce qui était la « maison du peuple » et qui abrite désormais le Parlement ainsi que des musées illustre la volonté de contrôle de l’ancien dictateur sur l’ensemble de société. C’est au retour d’un voyage en Corée du Nord que Ceausescu avait lancé les travaux de ce gigantesque bâtiment, le deuxième au monde par la taille (350.000 m2) destiné à abriter tous les services de l’Etat, les fonctionnaires et leur famille. Le palais, énorme, est devenu l’un des sites favoris des touristes qui visitent Bucarest.

Immense jusqu’à l’absurde, le monument n’en suscite pas moins l’admiration pour autant. Irina a 19 ans. Etudiante en tourisme, elle a profité des vacances scolaires pour visiter l’ex-Maison du peuple . « J’ai été très impressionnée » dit-elle, « et je me demande si l’un de nos hommes politiques pourrait construire quelque chose de similaire aujourd’hui. Ceux que l’on voit à la télé et qui veulent devenir président ne font que se quereller ! ». Et sa comparaison avec aujourd’hui ne s’arrête pas là. « D’une certaine manière on vit mieux de nos jours que sous la période communiste, on peut s’acheter des choses, on ne doit pas faire la queue pour acheter du lait ou du pain, c’est vrai que de ce point de vue la vie est plus facile aujourd’hui, mais si l’on regarde les constructions, les barrages, les ponts, les routes, on ne peut pas comparer, c’était mieux avant ! »

La nostalgie

Cette petite phrase, « c’était mieux avant », expression plus ou moins revendiquée d’une forme de nostalgie revient comme une litanie dans la bouche de beaucoup de Roumains. A part quelques habitants de la ville d’origine de celui qui se faisait appeler le « Danube de la pensée» et qui envisagent de lui ériger une haute statue de marbre, nul ne se réclame de l’héritage politique de Ceausescu, l’un des pires régimes d’Europe de l’Est. En revanche, il est fréquent d’entendre des Roumains de tous âges regretter l’époque socialiste, au risque de raccourcis historiques. Si les personnes âgées se plaignent à juste titre de la faiblesse de leur retraite et de l’évolution d’une société qui fait la part belle à l’individualisme, bon nombre de jeunes semblent croire que la période socialiste leur aurait offert une sécurité matérielle dont ils manquent aujourd’hui.

Un travail et une maison

Etudiant de 21 ans, Sergiu estime que « les uns disent que Ceausescu c’était bien, d’autres disent qu’il était mauvais, qu’il avait affamé la population et que l’on vit mieux de nos jours. Mais moi je pense que bien que le niveau de vie était un peu plus bas à l’époque, il y avait tout de même plus de possibilités. Parce que Ceausescu nous offrait une habitation, et tout le monde avait un travail. Alors qu’aujourd’hui, nous autres les jeunes on a pas les moyens de s’acheter une maison ». Une maison attribuée par l’Etat, un travail assuré, et cela suffit en cette période de crise pour idéaliser les temps passés. Car de tous les jeunes interrogés ce jour-là à la sortie du métro Universitate, haut lieu de révolution, aucun n’a condamné la dictature Ceausescu dans son ensemble.

Amnésie

« En ce qui concerne la manière dont la société roumaine regarde le communisme, à mon avis, il y a une amnésie générale » fait valoir Andrei Muraru. Corédacteur avec cinq autres historiens du premier manuel d’histoire du communisme en Roumanie, il estime que cela agit « comme des cercles concentriques. Il y a d’une part la génération des septuagénaires, qui se rappelle très bien de ce qui s’est passé, la génération des cinquante ans pour qui condamner le communisme équivaudrait à condamner une partie de leur vie, et la génération des jeunes âgés de vingt ans qui ne sait rien. C’est une sorte d’amnésie générale ». De fait l’ignorance de la jeune génération de la réalité du communisme apparaît insondable. Le manuel d’histoire n’existe que depuis un an, et c’est une matière optionnelle en terminale au même titre que l’éducation sexuelle.

Selon Andrian Majuru, historien, « les jeunes ne savent pas ce qui s’est réellement passé, ils se basent sur les histoires que racontent leurs parents. S’ils avaient vécu quinze ou vingt ans sous l’ancien régime, il leur serait impossible de mentir. Les jeunes entendent leurs parents dire que Ceausescu leur a donné une maison ou un appartement et même s’ils font des études, ils restent porteurs de cette mémoire, c’est comme une mythologie urbaine, et cela devient impossible de penser autrement ». Ce vingtième anniversaire aura été célébré très discrètement, à peine quelques centaine de personnes ont défilé dans les rues de Bucarest.

Révolution ou coup d’Etat ?

Alors que la période communiste est devenue pour beaucoup une sorte d’abstraction, les deux décennies écoulées n’auront pas permis de faire la lumière sur les évènements. Car ce qui fait débat aujourd’hui c’est le déroulement même de la révolution. Les évènements de décembre 89 ont-ils été l’expression d’une volonté populaire, ou la foule a-t-elle été manipulée au profit d’un coup d’Etat orchestré par certains services secrets ?

Vingt ans après la question reste en suspens. « Je pense que l’absence de débat sérieux sur la nature des évènements de 89 a été encouragée par l’Etat dans les premières années qui ont suivi la révolution » explique Andrei Muraru. « Ion Iliescu (le premier président) et ses proches ont voulu imposer une certaine vision de la révolution, ils ont même créé un Institut de la Révolution mais qui n’a servi à rien. D’autre part il y a ceux qui contestent de manière assez radicale le caractère spontané des évènements. Donc entre ces deux visions, révolution spontanée ou coup d’Etat à la sauce balkanique, il y a tout un tas d’opinion diverses. Dès lors il devient impossible de fêter la révolution quand la moitié de la population ne croit pas qu’il y a eu une révolution ! »

Des crimes impunis

Plutôt que de coup d’Etat, Petre Roman, qui a été le premier Premier ministre de la démocratie, préfère parler de « récupération ». Et s’il regrette lui aussi le silence officiel qui entoure cette époque, il accuse la « lâcheté des populistes » au pouvoir d’en être la cause, qui préfère le silence plutôt que de risquer heurter un électorat que l’on sait nostalgique.

La révolution roumaine restera la seule en Europe de l’Est à avoir vu couler le sang. Et la plupart des civils tués l’ont été après la chute du régime. Dès lors se pose la question de savoir qui a continué à tirer sur les manifestants. Certains estiment qu’après un début de révolution populaire, les évènements ont été « récupérés » par le deuxième niveau du pouvoir qui en a profité pour chasser le couple Ceausescu. D’autres veulent y voir la main de Moscou et d’un Gorbatchev contrarié par le dictateur roumain qui refusait d’emboîter le pas de la perestroïka. Vingt ans après deux procédures judiciaires sont totalement engluées. Aucun coupable n’a été jugé, ni même désigné.

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