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Cinéma

Cinéma: «On est vivants», la profession de foi de Carmen Castillo

Fadela, Fatima et Karima, Marseille.
Fadela, Fatima et Karima, Marseille. DR

Voilà un titre auquel on aurait pu ajouter un point d'exclamation. « On est vivants ! » malgré la répression, malgré la maladie, malgré les sorts contraires, et on continue à se battre. Voilà un documentaire qui, au-delà de l'hommage qu'il rend au philosophe et ami Daniel Bensaïd, et à tous ceux qui croient encore qu'un monde meilleur est possible, explore dans le fil des précédentes réalisations de Carmen Castillo, sur le Chili notamment, les champs de l'engagement et du politique.

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Le film - qui sort ce mercredi 29 avril sur les écrans français - s'ouvre sur des images des manifestations de mai 1968 et glisse sur le bureau de la réalisatrice, par ailleurs historienne et écrivain, Carmen Castillo. Des livres y sont posés, de Daniel Bensaïd, de John Berger, et des photos, celle de Miguel Enriquez, son compagnon et un des chefs du MIR chilien, mouvement d'extrême-gauche guévariste. On est à la fin des années 1960 et au début des années 1970, celles de tous les possibles pour ces jeunes qui, en France, scandaient alors « les luttes sont les mêmes à Sochaux et à Harlem, à Paris et à Phnom Penh ». Celles de tous les possibles, aussi, dans le Chili de Salvador Allende, pays d'origine de la réalisatrice - également militante du MIR - qui dans de précédents documentaires, comme Calle Santa Fé, explorait le fracas qui suivit la chute du gouvernement d'Allende et la terrible répression qui s'ensuivit.

Mais ces années-là, tant au Chili qu'en France, sont loin derrière et le « temps des certitudes » est révolu. « Quand les grandes espérances ont du plomb dans l'aile, les petites repoussent à ras de terre sur un sol dévasté, dans des résistances sans cesse recommencées et des conquêtes toujours remises en question », écrit le philosophe et militant trotskiste Daniel Bensaïd. La nostalgie de ces luttes et de cette « génération insolente » peu à peu rentrée dans le rang est improductive. « Nous qui étions pressés, poursuit Bensaïd, nous avons dû nous plier à la rude école de la patience et apprendre la lenteur de l'impatience... Changer le monde apparaît comme un but non moins urgent et nécessaire, mais autrement plus difficile que nous l'avions imaginé ».

Ses mots se déploient dans le film sur de larges et beaux plans, des toits de Paris aux douces collines du Paranà, comme pour permettre à la réflexion de prendre du champ. Comme pour prendre de la hauteur aussi, peut-être, par rapport aux difficultés des luttes quotidiennes ? Les deux récits, les textes de Daniel Bensaïd et le questionnement de la narratrice, très écrits l'un et l'autre, se font écho. Les mots sont précis, pesés, nourris des oeuvres de Victor Serge et de Mariàtegui, et de poésie, loin des dogmes incantatoires.

De nouveaux mondes possibles

Carmen Castillo: «Je ne peux pas vivre sans politique au sens profond du terme»

Le documentaire est composé de séquences tournées entre la France et l'Amérique latine à la rencontre de gens qui refusent le « cours inéluctable du monde » et résistent pour des causes aussi élémentaires et nécessaires que le droit à la terre, au logement, à l'eau, au travail, à la reconnaissance de leurs droits et de leur culture, le droit à une meilleure vie dans leur quartier. Carmen Castillo a choisi, au gré de ses voyages et de ses rencontres, quelques unes de ces luttes. Celles qui témoignent en creux de la dureté d'un monde en quête des meilleurs profits. Celles qui racontent explicitement, cette fois, à quel point se battre collectivement peut être difficile, mais aussi structurant et même joyeux.

El Alto, banlieue pauvre de La Paz en Bolivie, un quartier qui fut au coeur de nombreuses luttes sociales
El Alto, banlieue pauvre de La Paz en Bolivie, un quartier qui fut au coeur de nombreuses luttes sociales DR

Du Chiapas à Saint-Nazaire en passant par Marseille, la Bolivie ou le Brésil, elle dresse des portraits d'hommes et de femmes qui ont remisé leur peur pour aller au front et réfléchit à ce que l'engagement veut encore dire. Le point de départ du film et des luttes « à ras de terre », c'est la révolte de janvier 1994 au Chiapas. Ces Indiens qui « sans Bible ni grand frère » se sont mis en marche totalement à contre-courant de l'histoire de la « mondialisation heureuse », alors que leur pays entrait dans le Marché commun nord-américain avec les Etats-Unis et le Canada. A l'heure, donc, du libéralisme triomphant.

Une épopée que Carmen Castillo avait racontée dans un précédent documentaire, La véridique légende du sous-commandant Marcos et qui marque comme la résurgence d'une espérance. Ces luttes « à ras de terre », ce sont aussi ces femmes boliviennes qui, à Cochabamba, se sont battues pour empêcher la privatisation de l'accès à l'eau. Elles se définissent elles-mêmes comme des « comadres que van a la guerra », des copines en guerre. Parce que dans ces batailles-là, il y a non seulement des coups à prendre mais aussi des balles. La guerre de l'eau a fait des morts et des blessés en Bolivie.

Carmen Castillo : «Les femmes de Marseille sont les héroïnes des temps contemporains»

Autres luttes et autres femmes, à Marseille cette fois. Fadela, Fatima et Karima habitent les quartiers Nord de Marseille « où le chiffon rouge des crimes et faits divers agité sous nos yeux » cache la réalité des lieux et de ceux qui les habitent. Trois femmes qui se bagarrent pour recréer des solidarités et réinventer une dignité, dans ces quartiers périphériques de la grande métropole méridionale abandonnés des pouvoirs publics. Et l'on sent dans les images une empathie très forte pour ces femmes, leur complicité et leurs rires partagés.

Ces luttes sociales permettent aussi de tisser des liens forts. Les sans-logis qui, à Paris et ailleurs, occupent des immeubles vides, et campent sur les trottoirs, racontent avec émotion et force combien leur lutte peut être une colonne vertébrale. « A leur manière, les mouvements sociaux ont toujours produit de la politique, analyse Bensaïd. Les mouvements de femmes ou de sans-papiers produisent de la politique quand ils obligent à reconsidérer la notion de citoyenneté ».

Ce n'est pas de « déchiffrer la machine » néolibérale qui intéresse la réalisatrice, mais de faire une place à ceux qui inventent de nouvelles solidarités, de nouveaux mondes possibles et parmi ces groupes, le Mouvement des sans-terre (MST) au Brésil. « Je dis à tout le monde : allez étudier les sans-terre », explique à RFI Carmen Castillo qui nous emmène sur les pas de Daniel Bensaïd toujours, dans les collines rouges du Paranà, où le MST occupe les domaines en jachère des « latifundistas » - aux cris de « ocupar, resistir, producir ! » et invente depuis trente ans de nouvelles formes d'organisation.

Une bataille sans cesse recommencée

Le documentaire interroge les différentes formes d'organisation, sociales ou politiques et leur lien avec le pouvoir. Au Brésil, Lula da Silva issu du Parti des travailleurs (PT) et des luttes populaires, est élu à la présidence en 2003 et en Bolivie, Evo Morales, Indien cultivateur de coca, arrive au pouvoir en 2005. Mais, malgré ces victoires symboliques et le chemin parcouru, beaucoup reste à faire. « Je voulais une victoire et je l'avais avec la Bolivie », explique à RFI, Carmen Castillo. Mais il faut se demander aussi « pour quoi on arrive au gouvernement, demande une jeune militante bolivienne, la discussion n'est pas finie ». « Il ne suffit pas de gagner une élection » rappelle Gégé, militant des Sans-terre et fondateur du PT. Beaucoup reste à faire, il faut savoir faire preuve d'une « lente impatience ».

« Lutter pour s'épargner la honte de ne pas avoir essayé »

Christophe était l'un des leaders de la grève à la raffinerie de Donges
Christophe était l'un des leaders de la grève à la raffinerie de Donges DR

Autre bataille exemplaire, celle des ouvriers de la raffinerie de Donges, dans l'ouest de la France. Elle s'est soldée par une défaite, mais celle-ci a un goût de victoire. « Les gens que j'ai rencontrés [dans le cadre deces luttes], je sais que ce sont des gens sur lesquels je vais pouvoir compter toute ma vie, raconte un leader syndical... Alors pour moi, c'est une vraie victoire : on a progressé, je connais plus de camarades que je n'en ai jamais connu, et la prochaine fois, ils ne nous battront pas ! » L'envie de changer le monde est souvent pressante et l'espoir d'y parvenir à court terme peut être bien mince. Mais ce qui compte, c'est de « rester fidèle à ce qu'on fut, c'est ne pas céder à l'injonction des vainqueurs, ne pas rentrer dans le rang », explique Daniel Bensaïd.

Le plus grave, conclut-il, « ce sont les défaites de l'intérieur, par abandon, par désenchantement, reniement et trahison ; les défaites sans combat qui sont d'abord et avant tout des débâcles morales ». Voilà donc un film, et des histoires, dans lesquels il ne peut y avoir de mot «Fin ».

→ Retrouvez Carmen Castillo dans l'entretien réalisé avec Julio Feo (en espagnol)

Les Indiens de Cochabamba se sont battus contre la privatisation de l'eau en Bolivie.
Les Indiens de Cochabamba se sont battus contre la privatisation de l'eau en Bolivie. DR

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