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«Le supermarché des images», les travailleurs du clic et l’environnement

Andreas Gursky : « Amazon » (2016)
Andreas Gursky : « Amazon » (2016) © Andreas Gursky / Courtesy de l'artiste et Sprüth Magers / ADAG

Nous habitons un monde de plus en plus saturé d'images et ce n'est pas sans conséquence. Dans « Le supermarché des images » au Jeu de Paume, à Paris, une cinquantaine d'artistes contemporains nous propose de réfléchir à cette économie de l'image.

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Trois milliards d'images circulent chaque jour sur les réseaux sociaux et pendant que vous lisez cette phrase deux millions d'images sont en train de circuler. Face à une telle surproduction se pose plus que jamais la question de leur stockage, de leur transport, fût-il électronique, mais aussi de leur valeur.

Des conséquences sans précédent

L'exposition s'ouvre sur une installation, un immense collage composé de milliers d'images stockées pendant trois ans dans la mémoire d'un ordinateur. Peter Szendy est le commissaire de l'exposition Le supermarché des images, titre d'un essai qu'il a publié sur la question, il y a trois ans.

« Cette nouvelle économie d’images a un impact, des conséquences sur le travail humain qui sont probablement sans précédent. On imagine souvent que cette immense circulation des images est gérée par des machines ; en fait, ce sont bien souvent des êtres humains sous-payés, exploités, qui font ça pour des salaires de misère. On les nomme des travailleurs du clic, des gens qui cliquent toute la journée et qui vendent des « likes » et font des « vues », ils taguent des images, pour les classer dans des banques de données, soit pour les censurer. Il y a des gens qui regardent des images de décapitation et de pornographie toute la journée, au service des GAFA. »

« Je m’appelle Ramya »

Les GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon) possèdent un pouvoir économique et financier considérable, parfois même supérieur au budget d’un État. Martin le Chevallier a consacré une vidéo à ces travailleurs du clic, huit minutes saisissantes, des images de pièces vides sur fond de témoignages sonores comme celui-là : « Je m’appelle Ramya, je vis à Mumbai, en Inde. Je travaille dans ma chambre. Je regarde des vidéos. J’écoute des voix. Je tape. J’écris tout ce qu’ils disent, en anglais ou en hindi, à plus de cent mots par minute. J’arrive à en vivre… à peu près. »

La vidéo de Martin le Chevallier redonne une voix à ces invisibles, dont beaucoup de femmes, payés à la tâche faisant office de modérateurs sur les réseaux sociaux.

Geraldine Juárez : « Gerry Images » (2014)
Geraldine Juárez : « Gerry Images » (2014) © Geraldine Juárez

Les yeux arrachés de Sainte Lucie

Ils visionnent à longueur de journée des images souvent atroces qu'ils doivent exclure. L'artiste Lauren Huret fait un tableau très touchant sur ce sujet : un portrait d'une travailleuse du clic aux Philippines, représentée en Sainte Lucie, une martyre condamnée à avoir les yeux arrachés, un peu comme cette femme au regard doux condamnée à trier des images toute la journée et qui porte ses yeux sur un plateau. Les dizaines de propositions faites par les artistes dans ce « supermarché des images » démolissent aussi un mythe selon lequel l'image numérique serait immatérielle.

Samuel Bianchini est l’un des artistes présents dans l'exposition. Son œuvre Visible Hand (« Main visible ») représente l'image d'une main numérique qui se matérialise sur un écran en fonction du cours de la Bourse. Une façon de rappeler que les images numériques dépendent des flux monétaires, mais aussi des énergies qui les alimentent.

L’escroquerie de « l’immatérialité »

« On parle beaucoup de cloud, de l’immatérialité du numérique, etc. En fait, on s’aperçoit que c’est une forme d’escroquerie, parce que le numérique est extrêmement consommateur d’énergie, de matière première. Le cloud, ce sont surtout d’énormes entrepôts, de serveurs qui nécessitent d’être froidis. Tout est très matériel. On commence à pointer ce régime matériel des images actuelles, mais cela ne va pas faire le jeu du fait qu’on peut consommer à outrance, puisque cela n’aurait pas d’impact sur notre environnement. Or, notre production et notre consommation plus en plus fortes d’images – on le voit avec les réseaux sociaux – cette production et consommation a un impact environnemental énorme. »

Derrière l'apparente fluidité des réseaux se cache la viscosité du pétrole, des matières premières rares qu'il faut extraire de la terre, des câbles, des climatiseurs… Beaucoup d'artistes font de remarquables propositions sur ce thème. Vous ne ferez peut-être plus défiler les images sur vos écrans avec la même désinvolture en sillonnant cette exposition ambitieuse, riche et multiple, à voir au musée du Jeu de Paume, à Paris, jusqu'au 7 juin.

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