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Portrait

Sahraa Karimi: «Je ne veux pas faire d’enfants, je veux raconter des histoires»

La réalisatrice afghane Sahraa Karimi, venue présenter son dernier film «Hava, Maryam, Ayesha», lors du festival des Cinémas d'Asie de Vesoul le 13 février 2020.
La réalisatrice afghane Sahraa Karimi, venue présenter son dernier film «Hava, Maryam, Ayesha», lors du festival des Cinémas d'Asie de Vesoul le 13 février 2020. RFI/Marine Jeannin

La réalisatrice afghane Sahraa Karimi était invitée au festival des Cinémas d’Asie de Vesoul jeudi 12 février, pour présenter son long-métrage Hava, Maryam, Ayesha lors de sa première française. Portrait.

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De notre envoyée spéciale à Vesoul,

« Le problème avec les hommes afghans, c’est qu’ils n’aiment pas les femmes fortes. » D’emblée, Sahraa Karimi donne le ton. Nouvelle étoile du cinéma indépendant afghan, la réalisatrice arrive à peine au milieu de sa trentaine, mais a déjà une dizaine de films à son actif. Le dernier, Hava, Maryam, Ayesha, a été présenté l’an dernier à la Mostra de Venise. Coupe au bol et sourire poli, mais sans affectation, c’est une résolue qui se réclame de Simone de Beauvoir et de Virginia Woolfe. Sa principale source d’inspiration ? Sa mère, Zibaa. « Elle a surmonté la guerre, la mort de mon père et l’immigration, énumère-t-elle. Elle n’a jamais cessé de se battre. »

Sahraa Karimi appartient à la deuxième génération de réfugiés afghans nés en Iran. Elle étudie à Bratislava, en Slovaquie, et devient la première femme afghane à obtenir un doctorat de cinéma. En 2013, elle décide de partir d’Europe pour revenir dans son pays d’origine, qu'elle ne quittera plus. Sa mission : « Raconter des histoires de femmes. »

« J’ai traversé beaucoup de villages afghans pour tourner mes documentaires », confie-t-elle. Karimi s’aperçoit vite que sa position duale, à la fois afghane et étrangère, est idéale pour obtenir les confidences des femmes des villages. Femme, elle n’est pas perçue comme une menace par les hommes, qui la laissent entrer dans leur foyer. Persanophone et élevée dans la culture afghane, elle comprend les problèmes de ces mères, veuves et jeunes filles qui ne demandent qu’à s’épancher. Surtout, elle vient d’ailleurs : les femmes savent que leurs secrets seront bien gardés. « Elles n’avaient personne à qui parler de leurs souffrances, de leurs combats ou de leurs rêves. Elles étaient condamnées au silence. J’ai compris qu’en tant que réalisatrice, je pouvais leur donner une voix. »

Hava, Maryam, Ayesha

Hava, Maryam, Ayesha, qui sort en France le 15 février, est la première fiction de Sahraa Karimi. Ce triptyque raconte les histoires de trois femmes kabouliennes, de milieux et d’âges différents. Hava, femme au foyer traditionnelle, rabrouée sans cesse par son mari et son beau-père, a pour seule joie de parler à son enfant à naître. Maryam, trentenaire indépendante et cultivée, présentatrice de télévision, est sur le point de divorcer de son mari infidèle lorsqu’elle apprend qu’elle est enceinte. Ayesha, tout juste sortie de l’adolescence, accepte un mariage arrangé avec son cousin, après que son petit ami l’a abandonnée en apprenant sa grossesse accidentelle. « Ce film est un hommage aux femmes afghanes, explique la réalisatrice. Je voulais montrer leurs vies derrière les clichés. Que leurs problèmes, ce n’était pas seulement les bombes ou les burqas. »

Ce long-métrage est l’un des premiers à avoir été tournés entièrement à Kaboul, par une femme qui plus est. « En 40 jours de tournage, il y a eu cinq grosses explosions, raconte Karimi. Et puis les gens n’ont pas l’habitude de voir des équipes de tournage dans la rue, on n’était pas à l’abri d’un fou qui déboulait pour nous frapper. C’était dangereux, mais finalement, ça n’était pas impossible ! Et puis, j’aime le risque. »

La réalisatrice avait l’intention de tourner avec une équipe féminine locale, souligne-t-elle, « pour donner du pouvoir à des jeunes filles de Kaboul », mais a dû se résoudre à travailler avec une majorité d’hommes. Même du côté des actrices, une seule, l’interprète d’Ayesha, exerçait ce métier avant le tournage. « C’est difficile de recruter des femmes pour tourner un film en Afghanistan, explique Karimi. L’image du cinéma n’est pas très positive par chez nous. En fait, les gens ne connaissent que Bollywood. Ils pensent que je vais embaucher des actrices pour les faire danser et chanter. Alors les hommes ne veulent pas laisser leur sœur, leur femme ou leur fille se présenter au casting. »

« La maternité devrait être un choix, pas une obligation »

Le film aborde nombre de thématiques féministes, un pari osé pour un pays aussi conservateur : le mariage de raison, l’amour, les relations sexuelles hors mariages, et surtout, la grossesse non désirée et l’avortement. « C’est encore un tabou en Afghanistan, pointe la réalisatrice. D’ailleurs, c’est encore illégal. » Deux des personnages principaux choisissent pourtant pour cette option, dont la journaliste en instance de divorce, Maryam, qui refuse de laisser une grossesse accidentelle entraver son indépendance. C’est à elle que Sahraa Karimi s’identifie le plus, reconnaît-elle. « Ici, quand vous vous mariez, vous devez enfanter, c’est automatique. Si vous voulez être respectée, avoir une place dans la famille et dans la société, vous devez être mère. Mais pour moi, ça devrait être un choix, pas une obligation. C’est pour cela que j’ai fait ce film. »

Ce choix, elle le revendique encore lors de l’échange qui suit la projection, alors que pas un spectateur n’a quitté son fauteuil. « Quand je dis que je ne veux pas d’enfant, on me répond souvent que je ne sers à rien, que je n’ai pas ma place dans la société, raconte Sahraa Karimi, l’ombre d’une larme dans le regard. Mais moi, je suis là pour raconter des histoires. J’ai donné naissance à quelque chose : mon film. » Elle rend le micro sous une salve d’applaudissements.

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