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Tiphaine Samoyault: «Roland Barthes, un intellectuel français pas comme les autres»

Roland Barthes.
Roland Barthes. Michel Delaborde/ Wikimedia Commons

Le 26 mars 1980, il y a quarante ans, disparaissait Roland Barthes. Philosophe, critique littéraire et sémiologue, l’homme fut l’une des hautes figures de l’intelligentsia française des années de l’après-guerre. Il s’était fait connaître du grand public en publiant en 1957 Mythologie (Seuil), un recueil d’essais ironiques et perspicaces sur les pratiques culturelles des Français.

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Percuté par un après-midi de février 1980 par une camionnette de blanchisserie à l’entrée du Collège de France, à Paris, où il occupait depuis quatre ans la chaire de sémiologie littéraire, Roland Barthes s’est éteint un mois plus tard, des suites de son accident. Sa disparition brutale et précoce à l’âge de 64 ans, a privé la pensée française d’un intellectuel doublé d’un théoricien de la littérature qui avait su renouveler les études littéraires. Auteur d’essais percutants et inventifs sur la littérature, mais aussi sur des faits de société, la mode, la photographie ou la science des signes (1), Barthes s’apprêtait à publier, au moment de sa mort, son premier roman afin de réaliser son rêve de laisser sa marque dans le champ littéraire en tant qu’écrivain.

Retour sur les fulgurances et les influences de cette pensée plurielle et ouverte sur le monde et les disciplines, avec l’universitaire Tiphaine Samoyault (2), auteur d’une magistrale biographie de plus de 700 pages du maître, parue à l’occasion du centenaire de ce dernier en 2015 et traduite depuis en une dizaine de langues.

RFI : Roland Barthes meurt à l’âge de 64 ans alors que sa carrière d’écrivain n’avait pas encore réalisé toutes ses promesses. En commençant votre biographie par sa mort, vous semblez nous dire que cette fin brutale de l’écrivain détient les clefs de sa vie et de son œuvre.

Tiphaine Samoyault : La mort de Roland Barthes, il y a 40 ans, a été vécue par beaucoup de gens comme une énigme. D’où sans doute cette vie posthume que l’essayiste connaît à travers la foultitude de reprises romanesques transformant sa personne en personnage littéraire, voire en personnage de légende. La légende barthésienne a été amplifiée par l’œuvre posthume très importante de l’écrivain, dont ses textes personnels tels que son Journal de deuil (Ndlr : qui réunit les notes prises par Barthes après la mort de sa mère en 1976) ou son Journal de voyage en Chine (Ndlr : en 1974). En ouvrant la biographie de Roland Barthes par sa mort, j’étais guidée par la nécessité d’en finir avec les légendes qui avaient été construites autour de cette mort et autour de Barthes posthume afin d’arriver à retrouver l’authenticité du personnage qui se trouve au coeur de sa vie, pas dans sa mort justement. D’une certaine façon, pour pouvoir entrer dans le vécu de mon sujet, il me semblait qu’il fallait traverser la mort qui a transformé la vie en légende.

C’était une vie exceptionnelle, accomplie à travers des livres, à travers des débats d’idées, sans que pour autant l’homme fût au cœur de la vie intellectuelle de son temps comme pouvait l’être un Sartre ou un Camus. Comment définir Roland Barthes ?

Roland Barthes n’était pas un intellectuel comme les autres intellectuels de la période de l’après-guerre. Cela s’explique par son itinéraire personnel. Il vient d’un milieu social beaucoup moins privilégié que Sartre, Simone de Beauvoir ou les autres grandes figures de cette période. Il a perdu son père très tôt. Son enfance et son adolescence sont marquées par la pauvreté et la privation. Par ailleurs, comme il souffrait de tuberculose, il passe presque six années de confinement médical dans un sanatorium, entre 1941 et 1946. Cette expérience de réclusion lui permet d’acquérir une manière autonome de penser car il ne sera pas formaté, comme l’ont été ses pairs, qui étaient des produits des grandes écoles. Barthes, il a dû trouver sa voie seul, de manière un peu circonstancielle : à travers la sociologie parce qu’il lisait Marx, à travers l’histoire parce qu’il lisait Michelet, à travers la littérature parce qu’il lisait Gide, Proust et les autres grands classiques de la littérature française. Or chaque fois, il transforme ce savoir en quelque chose de très personnel, ce qui lui permettra de s’imposer dans le débat d’idées de son époque par son originalité en tant que chercheur, en tant qu’intellectuel et théoricien.

On a pu toutefois lui reprocher d’être un intellectuel touche-à-tout…

Il s’est en effet intéressé à une pluralité de disciplines et de pratiques, allant des sports de combat à la musique, en passant par la photographie, le cinéma, la culture de masse, le vedettariat. Ce qui le sauve, c’est sa très grande intelligence analytique, lui permettant de parler du monde de pleins de manières différentes, mais toujours avec empathie et goût pour le monde.

Dans le champ littéraire de l’après-guerre où Roland Barthes fait irruption dans les années 1950 avec ses premiers livres Le Degré zéro de l’écriture (1953) ou Michelet par lui-même (1954), comment se situe-t-il par rapport à ses contemporains, notamment par rapport à l’incontournable Sartre ?

La période de l’après-guerre était un moment particulièrement fécond de la vie intellectuelle française. On assiste à un renouvellement de la pensée, de ses codes et de ses langages. C’est dans ce cadre que s’est déroulée la rencontre entre Roland Barthes et Jean-Paul Sartre, une rencontre qui se situe d’emblée sur le mode d’opposition. C’était très stratégique de la part de Barthes car les places étaient déjà prises quand il fait irruption sur la scène littéraire. Les années passées au sanatorium l’avaient coupé des engagements intellectuels de son temps. Pour rattraper le temps perdu, il doit manifester une certaine radicalité à l’égard des forces en présence, notamment par rapport à Sartre dont la pensée domine à l’époque la vie littéraire française. Son livre Le Degré zéro de l’écriture qui fait l’éloge de la littérature blanche ou neutre, est un véritable pavé dans la mare. Ce livre interpelle la doxa sartrienne fondée sur l’engagement. Sur le plan politique également, le marxisme anticommuniste que professe Barthes est une manière d’interpeller la pensée sartrienne pro-soviétique, appelant de ses vœux « la dictature du prolétariat ».

Biographie de Roland Barthes, par Tiphaine Samoyault (Seuil 2015)
Biographie de Roland Barthes, par Tiphaine Samoyault (Seuil 2015) RFI/Chanda

Vous rappelez dans votre biographie que Mythologie, qui paraît en 1957, demeure le livre de Barthes le plus lu aujourd’hui. Qu’est-ce qui fait la force de ce livre ?

Ce livre est une collection de textes brefs qui analysent les mythes de la vie quotidienne des Français. C’est en ethnologue du quotidien que Barthes parle aux Français de leurs propres pratiques culturelles et sociales, épinglant la transformation de ce qui est culturel en naturel, érigé en définitoire et essentialisant. L’ennemi, c’est la doxa, les préjugés qui sont maintenus à travers des représentations collectives et qui participent à la construction de ce que Barthes appelle « le mythe aujourd’hui ». Ce qui fait l’originalité de ce livre, c’est la fascination pour les objets dont il s’empare et qu’il laisse poindre derrière la critique. Par exemple, dans son essai ironique sur le catch, sport qui faisait partie de l’underground homosexuel de l’époque, le lecteur ressent l’attrait et l’effet de magie. La force de ces textes réside aussi dans leur concision synthétique, maîtrisée. Barthes était l’homme des formes brèves par excellence.

Lors des interviews que vous avez accordées à la publication de votre biographie en 2015, vous avez déclaré que les livres de Roland Barthes ont beaucoup compté pour vous dans votre propre parcours de lectrice et de future universitaire. Quel est l’ouvrage par lequel vous êtes entrée dans cette œuvre ?

Je suis rentrée dans cette œuvre par Le Plaisir du texte qu’un professeur de philosophie dans les classes terminales m’a fait lire. Ce texte m’a frappé parce qu’il n’avait pas l’autorité écrasante des autres textes qu’on lit en philosophie, mais aussi en critique et en théorie littéraire en général. J’avais l’impression d’être face à une pensée souple qui accorde au langage toute sa valeur. Si je me sentais en accord avec cette écriture, c’était aussi parce qu’elle me semblait beaucoup plus inclure le féminin et n’incarnait pas la Loi. Il s’agissait d’une écriture à la fois sensible, intelligente et ouverte qui relativisait le statut de l’auteur, érigeant le lecteur ou la lectrice que j’étais en co-auteur du processus de création littéraire.

Ce qui frappe dans le parcours de Roland Barthes que vous avec si magistralement retracé, c’est l’absence d’engagement anti-colonial. Il ne participe pas aux manifestations ou aux protestations anticoloniales. Comment s’explique ce silence, alors que dans la période de l’après-guerre la lutte contre la colonisation était devenue la cause célèbre des intellectuels de gauche dont Barthes se revendiquait ?

Je ne suis pas d’accord avec vous. Je vous inviterais à relire Mythologie qui est, pour moi, un véritable manifeste anticolonial. Ce livre était aussi l’occasion pour Roland Barthes de régler ses comptes avec son grand-père qui n’était autre que Louis-Gustave Binger, le premier gouverneur civil de la future Côte d’Ivoire. Les essais de Mythologie ont un sous-texte anticolonialiste évident quand, par exemple, l’auteur compare le totalitarisme soviétique et le totalitarisme colonial dans l’essai intitulé « La croisière de Batory » ou quand il décrypte l’idéologie coloniale dissimulée derrière la phrase et phraséologie dans le vocabulaire officiel du gouvernement français. L’ouvrage fourmille d’exemples de la haine de l’idéologie coloniale chez Barthes. On lui avait effectivement reproché de ne pas avoir signé le « Manifeste des 121 » contre la torture en Algérie, oubliant de dire qu’il avait signé beaucoup d’autres pétitions contre la guerre d’Algérie. Force est de rappeler que la forme que prenait l’engagement politique, anti-colonialiste et anti-droite gaullienne, chez Barthes était très différente des interventions publiques de celle des autres intellectuels de son époque. Il ne se reconnaissait pas dans la « théâtralité » de l’engagement de ses contemporains qu’il avait dénoncée ouvertement.

« Vita Nova » est le titre que Roland Barthes avait choisi pour le roman qu’il n’a pas eu le temps d’écrire. En empruntant ce titre pour le chapitre final de votre biographie, est-ce que vous vouliez suggérer que l’œuvre barthésienne reste incomplète à tout jamais ?

Les œuvres sont toujours incomplètes puisqu’elles se terminent par la mort de l’écrivain, quel que soit l’âge auquel l’auteur meurt. Dans le cas de Barthes, elle est particulièrement incomplète parce qu’il y manque quelque chose que ce dernier avait toujours rêvé de faire : écrire une grande œuvre littéraire, dans le sens classique du terme. Or, la conception de la littérature ayant évolué au cours des dernières décennies, les lecteurs de Barthes ont de plus en plus tendance à penser que cette œuvre littéraire il l’avait faite, certes dans des formes inédites, qui n’étaient pas forcément considérées comme étant typiquement littéraires à son époque, mais qui lui valent aujourd’hui le statut d’écrivain à part entière.


(1) Lire Roland Barthes : Le Degré zéro de l’écriture (1953), Michelet par lui-même (1964), Mythologie (1957), Essais critiques (1964), Eléments de sémiologie (1965), Critique et vérité (1966), Système de la Mode (1967), L’Empire des signes (1970), Nouveaux essais critiques (1972), Le Plaisir du texte (1973), Roland Barthes par Roland Barthes (1975), Fragments d’un discours amoureux (1977), La Chambre noire : note sur la photographie (1980)

(2) Tiphaine Samoyault est écrivain, critique littéraire et professeur de littérature comparée à l’université Sorbonne Nouvelle-Paris 3. Son dernier livre Traduction et violence est paru le 12 mars 2020, aux éditions du Seuil.

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