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ENTRETIEN

Dominique Bourg: le coronavirus «troublera nos sociétés sur le temps long»

Un homme portant un masque passe devant le Colisée à Rome le 10 mars 2020.
Un homme portant un masque passe devant le Colisée à Rome le 10 mars 2020. Alberto PIZZOLI / AFP

Philosophe et professeur honoraire à l'Université de Lausanne, ancien président du conseil scientifique de la Fondation Nicolas Hulot, Dominique Bourg revient pour RFI sur les changements impulsés par la pandémie de coronavirus dans nos sociétés.

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RFI : Le Covid-19 touche les classes aisées comme les plus pauvres. Ne pourrait-on pas y voir là l’occasion de retrouver un sens du commun ?

Dominique Bourg : Effectivement, le coronavirus ignore le compte en banque. Mais la réaction de la société, elle, est très liée aux classes sociales. Il n’y a que les gens qui travaillent avec leurs mains qui vont bosser. Quand vous êtes confiné avec une famille nombreuse dans un petit appartement, vous n’êtes pas dans la même situation qu’une personne plus aisée dans une maison avec jardin. Et puis la tension retombe sur les femmes battues, les enfants maltraités…

Vous pensez que cette situation de crise va se pérenniser ?

Le virus ne va pas disparaître du jour au lendemain, c’est certain. Si on regarde les prévisions, la courbe en France redescend vraiment à la fin du mois de juillet. Et après ? On a du mal à trouver des médicaments qui soient concluants et sans effets secondaires. Si on trouve un vaccin, il faut au moins un an et demi pour le produire, et vacciner huit milliards d’êtres humains ne se fera pas en un claquement de doigts. On en a au moins pour deux ans, de cette affaire. Évidemment, pas deux ans de confinement strict, mais deux ans à trouver des moyens de lutter contre le virus, à s’adapter… C’est une crise momentanée, mais qui va troubler nos sociétés et nos économies sur le temps long.

À quels changements structurels peut-on s’attendre ?

Sur le plan sanitaire, le port du masque dans les pays occidentaux deviendra probablement une habitude, comme en Asie. Il est possible qu’on s’aligne sur le Japon, par exemple, qui a une hygiène et un respect des règles sanitaires extrêmement stricts, et qui est beaucoup moins touché que les autres. 

Il y a aussi des remises en cause très claires sur le plan politique. En France, on voit bien que l’État n’a pas reconstitué de stocks, n’avait rien de prévu, qu’il a supprimé systématiquement les lits d’hôpitaux depuis une décennie… Tout ça est d’une destructivité extraordinaire. Aux États-Unis, cela va être encore plus sévère, parce que les gens ne sont même pas assurés. Ceux qui sont assurés le sont par le travail, mais là, il y a 10 millions de chômeurs d’un coup en plus ! La catastrophe sanitaire va être gigantesque. Le seul Covid-19 remet complètement en cause le lessivage intellectuel effectué par les néolibéraux.

Et puis on aura d’autres pandémies, puisqu’on détruit les écosystèmes et l’habitant de certaines espèces. Jusqu’à maintenant, ce sont les chauves-souris qui nous ont fait des tracasseries, mais elles pourront venir d’ailleurs. On sera beaucoup plus sujets aux maladies infectieuses vectorielles [maladies infectieuses transmises par des vecteurs, essentiellement des insectes et des acariens, comme le paludisme, NDLR]. Nous entrons dans une période de fragilité sanitaire et de conscience de cette vulnérabilité dont nous ne sommes pas près de sortir.

À lire aussi : Coronavirus: la crise sanitaire peut-elle provoquer un réveil écologique?

Peut-on lire ce qui nous arrive comme une forme d’avertissement de la nature ?

Oui. Nous ne pouvons interpréter ce qui nous arrive que comme une conséquence des destructions que nous lui avons infligées. Il y a un lien direct entre destruction de l’environnement, changement climatique et pandémies. Mais ce n’est pas encore passé dans le public : les gens ont du mal à comprendre que c’est un problème écologique. On a toujours pensé qu’on était au-dessus de la nature, et que par notre technique, par notre économie, on pouvait s’en émanciper. Et aujourd’hui, nous sommes rappelés à notre vulnérabilité. Mais ce rappel-là, cette crise sanitaire, aussi horrible et meurtrière soit-elle, ce n’est pas grand-chose par rapport à ce qui nous attend.

Ce qui nous attend ?

Compte tenu de ce que nous avons déjà émis, l’augmentation de la température moyenne sur Terre sera de 2 degrés d’ici 2040. Pour le moment, nous sommes à 1,1 degré. 2 degrés, cela veut dire que dans certaines régions, plusieurs jours par an, la chaleur et l’humidité pourraient se cumuler de telle sorte qu’elles saturent les capacités de régulation thermique des habitants. En d’autres termes, votre température monte, vous n’arrivez plus à évacuer la chaleur de votre corps : et vous mourrez. Ça risque d’arriver dans certaines régions entre les tropiques, Inde, Brésil, certains pays d’Afrique… Et si vous êtes entre 3,5 et 4 degrés de plus, soit la tendance sur laquelle on est, cette période s’étendra sur plusieurs semaines, et dépassera largement la zone intertropicale.

Aujourd’hui, on craint que la nourriture ne nous parvienne plus, on ne craint pas qu’elle soit produite insuffisamment. Mais si vous regardez les récoltes de sorgho et de riz en Australie aujourd’hui, à l’issue de leur saison estivale, elles ont baissé de 66 %. Donc imaginez avoir ça dans plusieurs endroits au monde ? Là, on pourrait vraiment être en pénurie. Et cette pénurie-là, plus la température du globe augmente, plus elle devient probable.

Comme la crise sanitaire, la crise écologique va frapper le monde entier. Ne pourrait-on envisager une réponse globale ?

Pour le coronavirus, on tourne pour l’instant au ralenti, mais on s’attend ensuite à un retour à la normale. Pour la crise écologique, c’est autre chose ! Si on voulait éviter ce réchauffement de deux degrés, selon le Giec, il faudrait réduire au moins de moitié les émissions mondiales en 10 ans. Ce n’est pas un coup de frein à main, cette fois. C’est carrément la puissance du moteur qu’il faut réduire de façon drastique en 10 ans. Mais vous connaissez un gouvernement qui va faire ça ? Vous croyez qu’un Trump va faire ça ? Un Bolsonaro ? Même un Macron ? Il va falloir qu’une partie de la société civile, qui a compris que ce qu’elle a vécu là n’était qu’une simple répétition de ce qui nous attend, se manifeste, pour qu’on arrive à faire autre chose. Ce qu’il faudrait, c’est décélérer, fort, sur plusieurs années, et c’est déjà un changement énorme. Ensuite, il faudrait trouver un rythme de croisière avec une structuration de l’économie et de la consommation qui n’a plus grand-chose à voir avec aujourd’hui. Vous auriez beaucoup moins de petits produits, de jetable, et des biens plus sophistiqués qui eux, seraient durables, mutualisables. Ce serait une économie de guerre dans un premier temps, en changeant complètement et rapidement l’appareil de production, et puis, dans un second temps, un changement durable de mode de vie. L’enjeu est gigantesque.

Je pense que les gouvernements ne voudront pas aller dans ce sens, mais de plus en plus de gens ne seront plus d’accord avec la direction qu’on veut leur donner. On pourrait imaginer à l’avenir une vague « verte » beaucoup plus importante que ce qu’on a connu jusque-là, ou une élection présidentielle où aucun des deux prétendants « classiques » ne passe, ou encore que les gouvernements européens changent complètement leur fusil d’épaule. Ce n’est pas du tout le scénario le plus probable, mais c’est celui pour lequel on doit se battre.

Plus de la majorité des Français ne veulent pas revenir à la situation antérieure. Ils veulent changer la société. On l’a vu dans trois sondages publiés entre novembre et début janvier, qui montraient bien que même avec des questions différentes, on retombait sur environ 59 % de la population qui avaient compris qu’on n’échappera pas à la sobriété. C’est énorme ! Il va y avoir un rapport de force entre ces gens-là et ceux qui ne veulent rien comprendre. Une partie va devenir violente, parce qu’elle a compris qu’on va la faire crever. Et à ce moment-là, on va devenir presque nostalgiques des confinements.

Peut-on voir dans ce qui se passe aujourd’hui les prémices d’un effondrement ?

Je ne parle jamais d’effondrement au singulier, mais d’effondrements au pluriel. En Italie du sud, ces jours-ci, il y a eu des émeutes dans des supermarchés. C’est typique d’un scénario d’effondrement tel qu’on nous l’a vendu. Il pourra y avoir des zones qui s’effondrent dans certains pays, oui. On n’en est pas là, mais on ne peut pas écarter cette hypothèse d’un revers de main. 

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