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Invité Afrique

Léonard Vincent, auteur de l'ouvrage «Les Erythréens»

Audio 09:23
© RFI

« Le peuple érythréen est assez peu présent dans l’imaginaire collectif mondial. C’est un petit peuple discret dans son coin de la Corne de l’Afrique, indépendant depuis une vingtaine d’années seulement. »Lire la version écrite de l'entretien ci-dessous.

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Léonard Vincent s’est intéressé à l’Erythrée alors qu’il était le responsable Afrique de l'ONG Reporters sans frontières. Il n’a pas été en mesure de se rendre dans le pays. Mais c’est au travers des témoignages de ceux qui ont fui qu’il nous livre aujourd’hui le portrait de ce pays méconnu. Il faut savoir qu’un Erythréen sur cinq vit aujourd’hui hors des frontières de son pays. Léonard Vincent répond aux questions de RFI.

RFI : Léonard Vincent, bonjour. Vous venez de publier un livre aux éditions Payot & Rivages, intitulé Les Erythréens, un livre passionnant. Vous êtes connu de nos auditeurs car vous avez été longtemps le responsable Afrique de Reporters sans frontières. Et c’est notamment dans le cadre de cette fonction que vous avez eu l’occasion de travailler sur l’Erythrée. C’est un pays aussi fermé que la Corée du Nord, mais on en parle beaucoup moins. Comment peut-on aussi facilement oublier l’Erythrée ?

Léonard Vincent : D'une part, l’Erythrée n’a pas un intérêt géostratégique important en Afrique, en tout cas d’un point de vue des grands ensembles. Ce n’est pas le Nigeria et son pétrole. Ce n’est pas l’économie sud-africaine. Il n’y a pas de rapport particulier avec une grande puissance européenne, une puissance anciennement coloniale, comme peuvent avoir les pays francophones de l’Afrique de l’Ouest. Il n’y a pas vraiment de points de crispation autour duquel des diplomaties internationales pourraient vraiment prendre la question de l’Erythrée à bras-le-corps. Par ailleurs, c’est une espèce d’ovni l’Erythrée. Personne ne connaît la culture, l’histoire, même récente de ce pays. Le peuple érythréen est assez peu présent dans l’imaginaire collectif mondial. C’est un petit peuple discret dans son coin de la Corne de l’Afrique, indépendant depuis une vingtaine d’années seulement. Ils se font tout petits et ils ne comptent pas pour grand-chose.

RFI : C’est un pays qui est extrêmement fermé avec un gouvernement qui contrôle l’information et il y a une anecdote frappante dans votre livre à ce propos. C’est le cas de Joshua [Fessehaye Yohannes, NDLR]. Il avait fait partie de la rébellion. C’est un célèbre journaliste. Il avait aussi créé un cirque qui avait sillonné les grandes capitales occidentales. En 2007, vous annoncez dans un communiqué sa mort et vous apprenez qu’en fait qu’il est mort depuis 2002. Comment est-ce possible que la mort d’un personnage comme Joshua peut mettre cinq ans à être reconnue ?

<i><b>Les Erythréens, </i></b>. Léonard Vincent. Editions Payot & Rivages.</b>
<i><b>Les Erythréens, </i></b>. Léonard Vincent. Editions Payot & Rivages.</b> © Editions Payot & Rivages

L. V. : En fait, Joshua est un personnage emblématique des prisonniers politiques érythréens. Depuis septembre 2001, une semaine après les attentats du 11 septembre aux Etats-Unis, le pays est totalement fermé. Et toute la dissidence, toutes voix discordantes, tous les intellectuels, tous les réformistes sont en prison, dans des bagnes dans les montagnes, sans contact avec l’extérieur, et encore pire sans contact entre eux, à l’isolement. Joshua a passé le temps qu’il avait pu passer dans ces conditions absolument apocalyptiques pour un être humain. Et puis à un moment, il s’est suicidé. Mais il s’est suicidé comme d’autres, comme le général Ogbe Abraha qui était un grand général, un chef d’état-major de l’armée érythréenne. Joshua  Fessaye Yohannes était une personnalité assez proche du régime. Il n’avait pas été arrêté. Il s’est rendu à la police par solidarité avec ses confrères. Il voulait protester d’une manière existentielle profondément métaphysique ,contre ce que lui infligeait son frère d’armes, Issayas Afeworki, le président. Je pense que c’était un message tellement fort que tout a dû être fait pour garder sa mort secrète, y compris auprès de sa famille.

RFI : L'Erythrée est devenue indépendante en 1993. Et ensuite, il y a vraiment un moment où il y a une crispation totale du régime, quelques jours après le 11 septembre 2001. Qu’est-ce qui fait qu’à ce moment-là, à un moment propice d’ailleurs puisque le monde a les yeux tournés vers les Etats-Unis, le régime est à ce point dans une situation de stress qu'il fait arrêter tout le monde depuis les réformateurs jusqu’aux journalistes ?

L. V. : Pour une raison très simple : Issayas Afeworki, le président, allait tomber Ses plus proches alliés, ses amis d’enfance, ses amis de lycée, ceux qui avaient lancé la guérilla avec eux, les hommes les plus populaires et les plus puissants d’Erythrée, s’étaient ligués contre lui parce qu’ils se rendait compte qu’il était en train de devenir un despote autoritaire, irrationnel et alcoolique. C’est ce qu’on appelait le « groupe des 15 », le G 15. Les 15 personnalités importantes du pays ont cosigné en mai 2001 une lettre ouverte au parti unique et donc au président Issayas Afeworki pour lui demander d’ouvrir enfin le pays. La guerre avec l’Ethiopie de 1998 à 2000 avait été désastreuse et pour l’Erythrée et pour l’Ethiopie, particulièrement pour l’Erythrée et son économie. Les réformistes estimaient qu’il était temps maintenant d’ouvrir enfin le pays et de répondre à l’espoir qui avait été l’espoir érythréen pendant trente ans de guérilla de maquis contre la puissante machine de guerre éthiopienne. Sa chute imminente a précipité le président  Afeworki et son petit cercle de conseillers autour de lui, les plus cruels, les plus radicaux de la milice qu’il avait créée dans les montagnes, les plus maoïstes de son entourage, a fait incarcérer et jeter aux oubliettes ce que le pays comptait comme forces dynamiques qui pouvaient le porter vers un avenir que tout le monde espérait.

RFI : Depuis 2001, c’est l’hémorragie. Vous écrivez qu’un Erythréen sur cinq vit à l’extérieur des frontières de son pays et c’est d’ailleurs ce qui vous permet d’écrire ce livre, puisque ce livre est basé sur des témoignages de gens qui sont sortis lorsque vous, vous n’avez pas eu la possibilité de vous rendre en Erythrée ?

L. V. : Non. Tout ce qui est journaliste, étranger ou ONG –j’ai travaillé à Reporters sans frontières vous l’avez dit- est considéré comme une officine de la CIA. Non, je n’ai pas pu aller en Erythrée mais il était important quand même de parler de ce pays. Et la seule manière, c’était à travers les voix des Erythréens, de ceux qui étaient partis, de ceux qui étaient là avec leur pays dans leur poche, qui se cachaient parfois même d’être érythréen tellement ils avaient honte de la situation. C’est quelque chose que j’ai voulu rassembler pour eux et puis, pour nous, pour le public français francophone et pour tous ceux qui liront le livre, pour essayer de montrer qu’il y a un désastre éclaté en l’archipel aujourd’hui qui s’appelle l’Erythrée et que ce sont ces petits individus qu’on peut croiser dans la rue qui sont chauffeurs de taxis aux Etats-Unis, qui sont épiciers en Allemagne, qui sont porteurs de ces petits morceaux de leurs pays.

RFI : Dans votre livre, vous évoquez les rafles, en disant que les Erythréens ont peur de sortir pendant leurs jours de repos. Ils ont peur de se faire rafler par la police et de disparaître du jour au lendemain...

L.V. : Les guifa. Vous êtes dans un quartier en train de faire vos courses. L'armée arrive et boucle tout. Plus personne ne bouge. Il s'agit d'enrôlement de force dans l'armée. Il faut savoir que pour valider sa dernière année de lycée, à 17 ans, on part en camp militaire et pas un camp militaire à l'occidentale ! Officiellement, vous ne pouvez être démobilisé qu'à l'âge de 45 ans. Vous entrez dans l'armée à perpétuité, vous n'êtes pas payé. Vous travaillez sur des chantiers, dans les champs au bénéfice des barons du régime, des mandarins du parti. On essaie donc d'échapper à tout prix à ça. Quand on est raflé pour un papier qui n'est pas en ordre, on est envoyé dans le camp d'Ad Abeito, dans la banlieue nord d'Asmara. Ce camp est une épouvante. Ce sont des cellules collectives de 200-300 personnes. Ceux qui meurent, on les jette à la poubelle, littéralement.

RFI : On comprend que dans ces conditions, il y a des candidats au départ. Ce sont eux que vous faites parler. Toute personne qui part fait peser la responsabilité du départ à sa famille.

L.V.: C'est un grand classique. J'ai un très bon ami qui vit à Paris, qui a vu ses deux soeurs jumelles incarcérées le jour où il a demandé l'asile politique en Europe. L'une d'elle est morte en prison. Il porte cette culpabilité. Le président Issayas Afeworki dit dans ses interviewes que ceux qui partent ont été leurrés par la CIA. Il a répondu d'une manière obscène à une remarque sur les raisons du départ de la jeunesse erythréenne du pays, qu'ils étaient partis en pique-nique et qu'ils vont revenir. Il les considèrent comme des traitres qui vont se mettre au service des Ethiopiens, des Américains ou des ennemis imaginaires.

 

 

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