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Invité Afrique

Libye: un migrant sénégalais raconte son calvaire

Audio 05:27
Des migrants.
Des migrants. ccfd-terresolidaire.org

Notre invité ce matin a préféré garder l'anonymat. Il a 28 ans, il est originaire du Sénégal, pays qu'il a décidé de quitter au péril de sa vie pour tenter de rejoindre l'Europe dans l'espoir d'une vie meilleure. C'était il y a presque une année et aujourd'hui il est comme beaucoup coincé à Tripoli, en Libye, dans des conditions de vie très difficile. Il témoigne au micro de RFI.

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RFI : Pouvez-nous raconter votre périple jusqu’en Libye ? Comment ça s’est passé ?

Depuis le jour où j’ai quitté le Sénégal, j’ai commencé à souffrir. Du Mali, jusqu’au Niger, tout le monde te réclame de l’argent. À chaque poste-frontière où tu arrives, on te fouille, on te frappe. On te demande de l’argent, même si tu as tous tes papiers. Moi j’avais un passeport légal.

C’est surtout au Burkina Faso, où il y a les militaires de la douane. Il faut que tu paies 25 000 francs CFA, sinon on t’enferme là-bas et on te frappe. Au Sahara c’est pire. On a mis cinq jours à traverser le Sahara. Des gens sont morts en cours de route. Ce jour-là, tu regrettes.

Pourquoi tu as pris cette route-là ?

Il y a beaucoup de gens qui arrivent jusqu’à Agadez et qui rentrent parce que c’est très dur. Et si tu n’as pas suffisamment d’argent, oh, c’est le chaos !

Et vous, pourquoi avez-vous continué coûte que coûte, au-delà d’Agadez ?

C’est ça la vie. Il faut que ça fasse mal, ça ne peut pas être facile pour réussir.

Vous saviez que ce serait difficile ? Est-ce que vous imaginiez ce qui vous attendait ?

Non, je ne savais pas que ce serait aussi difficile. Si je l’avais su, je n’aurais pas pris cette route-là.

Actuellement, vous dormez où en Libye. Etes-vous seul ou bien avec d’autres migrants ?

On est très nombreux. Dans le foyer il y a une centaine de personnes, voire 200 à 300 personnes. Dans une chambre de 4 mètres carrés, tu peux te retrouver à 5, 6, ou 7 personnes.

De quel pays proviennent-ils, majoritairement ?

Je vous dis la vérité. Les Gambiens, les Maliens et les Guinéens sont plus nombreux que les Sénégalais, ici.

Et pourquoi dit-on alors qu’il y a beaucoup de Sénégalais ?

Les Gambiens et les Guinéens se réclament Sénégalais. Surtout les Gambiens.

S’ils disent qu’ils sont Gambiens que risquent-ils ?

Vous savez, si vous êtes rapatriés en Gambie, vous allez directement en prison parce que le président a interdit [à ses concitoyens] de quitter le pays.

Donc ils ont peur d’être rapatriés en Gambie et emprisonnés, c’est ça ?

C’est pour cela.

Ils n’ont peur de rien. Tuer une personne c’est comme tuer une poule.

À quel rythme ont lieu les départs ? Est-ce qu’autour de vous il y a régulièrement des gens qui quittent la Libye pour se rendre sur les côtes italiennes ?

Chaque jour ! Chaque jour, il y a des gens qui veulent y aller. Et hier j’ai beaucoup d’amis qui sont partis. Vous savez ce n’est pas facile. Les pirogues ne sont pas bonnes et puis ils les surchargent. Et avant de partir on vous fouette. On vous frappe. On prend tout ce que vous avez emporté avec vous. Si vous avez des euros, ils prennent tout ! Alors vous partez les mains vides.

Vous- même, avez-vous tenté la traversée ?

J’étais parti pour. Cela fait deux mois. Mais notre pirogue a pris l’eau. Alors on a fait demi-tour. J’ai été à la police. On m’a emprisonné.

Combien de temps ?

J’ai fait un mois là-bas [en prison, ndlr]. On a souffert là-bas. On ne mangeait pas. Chaque jour une équipe venait. On nous fouettait. On nous frappait. On nous déshabillait. Ils tiraient des balles entre nous à cinquante centimètres. Ils n’ont peur de rien. Tuer une personne c’est comme tuer une poule. Oh ! Si j’avais su je ne serais pas venue ici. Et maintenant, traverser est plus facile que de retourner. Vous savez, c’est pour cela que les gens risquent leur vie.

Le Sahara est long de plus de 3 000 kilomètres. Et là-bas les chauffeurs sont très méchants! Alors si tu dis que tu vas passer par la Tunisie pour rentrer, une fois à la frontière on te ramène en ville. On dit que tu ne vas pas sortir parce que tu es venu pour chercher de l’argent. Et puis si tu as de l’argent on prend tout. On dit que ce n’est pas pour toi. C’est pour eux. On n’a pas le choix. C’est pourquoi les gens risquent leur vie à traverser la mer.

À l’extérieur de la prison quelles sont les difficultés auxquelles vous faites face ? Avez-vous des problèmes d’insécurité ?

Tu n’oses pas te promener dans la rue. Tu n’oses pas regarder les Libyens dans les yeux. Ils t’insultent ou ils viennent te frapper. Tu n’y peux rien. Parce qu’ils sont tous armés. Si tu ripostes, on te tue. Avant-hier il y a trois femmes qui sont venues [dans ma direction]. Je me suis arrêté. Un gars est venu et m’a dit : « Pourquoi tu regardes les femmes ? » Mais moi je n’avais pas regardé les femmes. Je m’étais arrêté pour que la voiture passe. Ils m’ont attaqué comme ça. Et puis les gens regardaient. Personne n’a rien dit !

Vous ressentez du racisme, donc ?
Beaucoup de racisme.

Est-ce que les migrants sont également visés par les jihadistes en Libye ?

Avant-hier, on a égorgé un de mes parents sénégalais. Il a été égorgé par les jihadistes, parce qu’il portait des gris-gris. Vous comprenez ? Eux, ils n’acceptent pas cela. Pour eux, si tu portes des gris-gris, c’est que tu n’es pas musulman.

Et donc ils l’ont tué pour cette raison ?

Ils l’ont égorgé. Directement.

Combien demandent les passeurs libyens pour vous amener à Lampedusa ?

1000 dollars, 500 dollars, etc.

Et comment vous faites pour essayer de rassembler cet argent ?

Si tu tombes sur un bon patron, chaque mois tu peux gagner 500 dollars. Mais tu peux travailler un mois et on ne te paie pas. On te fout à la porte. Alors, il te faut recommencer à zéro. Tu n’oses pas réclamer ton argent [sinon] on t’amène à la police. Une fois à la police, il faut que tu donnes de l’argent : 500 dollars, ou plus. Alors vraiment c’est catastrophique. C’est pourquoi les gens risquent leur vie à traverser la mer.

Et vous ça fait dix mois que vous êtes là et vous pensez retenter la traversée bientôt ?

Je voulais, mais bon, c’est décourageant. Je ne veux plus. Je vois ceux qui partent en Italie, ils sont très nombreux là-bas. Alors moi, vraiment je devrais me débrouiller pour avoir un peu d’argent et retourner au Sénégal.

Donc aujourd’hui finalement vous souhaitez rentrer au Sénégal ?

Ce que je veux, c’est du travail. Ils sont très nombreux maintenant en Europe. Tout le monde ne peut pas aller y travailler. Ce n’est pas possible.

 

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