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Invité Afrique

M. Mbodj: «Il faut préserver les jeunes du phénomène de la corruption»

Audio 05:01
Mouhamadou Mbodj.
Mouhamadou Mbodj. Forum civil Sénégal.

Police, justice, administration, secteur privé... Pour la majorité des Africains, la corruption s'est aggravée dans leur pays. C'est la conclusion d'un rapport d'Amnesty international. L'organisation a mené une enquête auprès de plus de 43 000 personnes issues de 28 pays de l’Afrique subsaharienne, entre mars 2014 et septembre 2015. Les Africains ne se font pas d'illusions sur les moyens déployés pour combattre le phénomène : 64% estiment que les mesures anti-corruption sont inefficaces. Quelles seraient les bonnes solutions ? Anthony Lattier interroge Mouhamadou Mbodj, coordinateur du Forum civil au Sénégal.

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RFI : Plus d’un Africain sur deux estiment que la corruption s’est aggravée dans son pays. C’est donc un problème que l’on n’arrive pas à résoudre sur le continent. Pour quelle raison ?

Mouhamadou Mbodj : Le premier levier pour aller vers une stratégie centrée sur des résultats dans la corruption, c’est une forte volonté politique manifestée au sommet de l’Etat pour lutter contre la corruption. Parce qu'en effet, c’est au niveau de l’élite, dans ses différentes distributions, au niveau de la haute administration - moyenne comme petite administration - et principalement dans l’exécutif, que se joue le phénomène. Ce sont donc ceux qui doivent manifester cette volonté qui sont, en même temps, dans la corruption. C’est donc une posture contradictoire car souvent, on fait semblant qu’on prend des lois qu’on ne va pas appliquer ou qu’on va affaiblir. Donc, c’est l’élément clé.

Mais aujourd’hui tous les exécutifs disent qu’ils luttent contre la corruption. Comment faire « le tri », ou comment savoir qui agit vraiment contre la corruption ?

C’est une pétition de principe car, comme nous sommes des pays économiquement faibles, nous avons besoin de l’aide publique au développement et nous avons également besoin d’attirer les investissements. Dans les deux cas, nos interlocuteurs ont comme exigence d’avoir un système de gouvernance publique intègre et propre. Donc, on ne peut pas et on ne pourra jamais rencontrer un discours d’apologie sur la corruption. On essaie toujours de convaincre. Il y a un jeu d’acteurs sur cette question.

Ceci étant, on peut sentir qu’il y ait un engagement, pour des raisons historiques, idéologiques, à aller lutter contre la corruption et à instaurer l’intégrité dans la gestion des affaires publiques dans les pays africains. Mais, c’est la question la plus difficile car il faut, en effet, mobiliser l’opinion en termes de sensibilisation et il faut sensibiliser surtout des jeunes qui montent. Il y a des gens qui sont incrustés dans le système, qui connaissent la corruption mais qui ont pourtant fait le choix d’être corrompus. C’est donc sur les générations montantes qu’il faut miser. Nous sommes des pays à forte dominante jeune avec près de 50, 65 % de la population. Il faut que ces générations qui seront amenées à exercer des responsabilités dans la gouvernance publique dans quelques années soient préservées du phénomène de la corruption.

La lutte contre la corruption, c’est un thème central des élections ces dernières années. Des organismes de lutte contre la corruption sont créés dans beaucoup de pays, la communauté internationale est de plus en plus regardante. On a l’impression que tout ça ne sert à rien finalement.

Si ! Je crois que ces mesures commencent à poser les premiers jalons pour aller vers l’efficacité dans la lutte contre la corruption. Il faut comprendre que l’Etat présente un double visage. En même temps qu’il met en perspective des personnalités élues légalement pour lutter contre la corruption et développer le pays, l’Etat, en même temps, est aussi le lieu d’enrichissement de l’élite.

Déjà, il y a, dans le camp de la Haute Autorité, des luttes d’influence et des jeux d’acteurs pour orienter les choses, moins vers l’intégrité que pour tirer beaucoup plus vers les possibilités d’enrichissement personnel. Certains vous diront que c’est comme un investissement à la politique. Nous avons vendu nos propriétés, nous avons fait ceci, il faut donc un retour d’investissement. Et le meilleur lieu d’enrichissement dans des pays sous-développés en Afrique, c’est l’Etat !

Ce n’est pas d’avoir une entreprise qu’il faut monter, un business land, trouver des prêts au niveau des banques locales. Non. Ce serait sur un cycle d’un quart de siècle alors que là, c’est vite fait. Vous ne payez pas d’impôts, l’argent est souvent mis ailleurs, dans des paradis fiscaux, et vous garantissez votre avenir, celui de votre famille et peut-être même celui de votre clan. On peut trouver, au début, des gens déterminés, souvent minoritaires, la grande masse pensant qu’on a fait de la politique, on a fait campagne, on a mis de l’argent, c’est donc pour avoir un retour d’investissement en prélevant dans les caisses de l’Etat.

La pression, peut-être qu’elle peut venir aussi de la rue...

De l’opinion.

Oui, bien sûr. On a vu récemment un chauffeur de taxi qui s’immole à Lubumbashi pour protester contre les rackets de policiers, des femmes qui protestent nues à Libreville, au Gabon. Comment expliquez-vous que ce ras-le-bol s’exprime en ce moment ?

Cela peut être juste une forme de colère populaire qui n’est pas encadrée. Mais il faut que ces pressions durent. Il faut aussi une meilleure organisation et plus d’efficacité car le citoyen électeur est un contribuable et il est interpellé parce que c’est son argent qui est détourné. Il faut travailler sur des pressions réelles et sur des sanctions par le vote pour les régimes corrompus. Il faut travailler sur le comportement des acteurs, faire comprendre les coûts, en termes d’externalités négatives de la corruption, sur les stratégies de développement ou encore sur le vécu des populations. Là où on devrait mettre un hôpital, un fonctionnaire a mis la moitié du budget dans sa poche et l’hôpital restera inachevé pendant des années. Cela a un coût social extraordinaire !

Qu’est-ce que cela veut dire « les externalités négatives », pour ceux qui nous écoutent ?

Ce sont les conséquences négatives induites par une corruption généralisée, dans un pays, dans les différents secteurs de la vie nationale.

La corruption freine le développement, ç’est ça ?

Tout à fait ! C’est tellement clair que ça ne freine pas seulement. Cela détruit aussi l’économie d’un pays.

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