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Invité Afrique

Jean-Michel Sévérino: «Emmanuel Macron consacre beaucoup de temps sur le terrain africain»

Audio 07:41
Jean-Michel Severino.
Jean-Michel Severino. © Jeune Afrique/Vincent Fournier

Macron et l’Afrique, quel changement ? En ce jour anniversaire de l’élection d’Emmanuel Macron, un proche du nouveau président français se confie à RFI. Jean-Michel Sévérino a dirigé l’Agence française de développement de 2001 à 2010. Aujourd’hui, il préside Investisseurs et Partenaires, une société privée consacrée aux PME et aux start-ups africaines. Il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

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RFI : Qu’est-ce qui a changé dans la politique africaine de la France depuis un an ?

Jean-Michel Severino : Il y a certainement une incarnation et un engagement beaucoup plus important que cela avait été le cas, en tout cas dans les deux derniers mandats présidentiels précédents, en particulier et pas uniquement sur les questions sahéliennes. Et je crois qu’Emmanuel Macron consacre beaucoup de temps, d’énergie et de présence sur le terrain africain.

Et au Sahel justement, n’y a-t-il pas une volonté d’Emmanuel Macron de désengager la France et de retirer les militaires français d’ici deux ou trois ans ?

Je ne crois pas qu’il y ait une volonté de désengager la France d’une manière générale parce que le sujet s’est bien clairement identifié comme étant un sujet de première priorité en termes de développement, en termes de terrorisme, comme en termes d’émigration. Maintenant, les formes de l’engagement de la France sur ce terrain-là ont forcément varié avec le temps. Il faut clairement espérer que la situation sécuritaire permette d’engager, moins les forces françaises sur le plan purement militaire et de travailler davantage avec les instruments de la diplomatie et du développement. Dans cette question sahélienne, on fonctionne avec les fameux 3D,  Défense-Diplomatie-Développement. Il est clair qu’il faut que le pilier de défense et sécurité pure soit le moins employé possible, compte tenu des circonstances.

Les grands projets de développement qui sont déployés dans le cadre de l’alliance pour le Sahel, n’est-ce pas illusoire, vu la corruption qui règne au Mali ?

Non, les pays de la région sont des institutions qui sont faibles depuis très longtemps, et c’est bien connu. Donc la qualité d’exécution des politiques publiques, elle est moins bonne on va dire qu’en Suisse. Mais s’il n’y a pas de projet de développement, pas d’investissement, ces appareils institutionnels ne progresseront plus jamais.

Concrètement en 2014, l’Union européenne a injecté deux milliards d’euros en faveur du Mali. Et 4 ans après, beaucoup disent : « Rien n’a été fait ». Que sont devenus ces deux milliards d’euros ?

C’est vrai que les rythmes d’exécution dans le Sahel sont lents.

Cela fait quatre ans…

Parce qu’effectivement, les administrations ont du mal à mettre en œuvre les appels d’offres.

En l’occurrence, l’administration malienne…

En l’occurrence, l’administration malienne, mais c’est un phénomène qui est vrai de toute la région. C’est vrai du Niger, c’est vrai du Burkina, c’est vrai du Tchad. C’est un phénomène qui est lié à la faiblesse en nombre d’hommes et en qualité technique des administrations et des institutions publiques de la région. Donc on ne peut pas se contenter de financer des grands travaux. Il faut pouvoir, il faut faire en sorte que le ministère de l’Equipement de tel ou tel pays, ou la société des eaux ou la société d’énergie dispose de cadres performants et qui soient capables de travailler. Donc cette construction institutionnelle, qui est fatalement un travail de long terme, est indispensable dans cette région.

En privé, l’entourage d’Emmanuel Macron est très critique à l’égard du régime d’Ibrahim Boubacar Keïta. Est-ce que vous pensez que Paris souhaite une alternance à l’occasion de la présidentielle de juillet prochain ?

Je crois que la seule position de bon sens, c’est de prendre acte de la volonté des peuples. Les Maliens éliront qui ils souhaiteront. Et la France ne pourra que travailler avec qui les Maliens auront choisi.

Cela est le discours officiel. Mais en privé, est-ce qu’il n’y a pas des souhaits quand même ?

Je n’en suis pas au courant. Telle ou telle personne peut avoir tel ou tel avis sur tel ou tel dirigeant, comme n’importe quelle personne. Et je ne peux pas imaginer une position institutionnelle de la France qui soit autre que le fait de prendre acte des évolutions démocratiques. La France n’a pas à se mêler du choix des dirigeants.

Sur les pays en crise politique comme le Congo-Kinshasa et le Togo, beaucoup d’Africains regrettent l’effacement d’Emmanuel Macron. Est-ce que vous partagez leur point de vue ?

Non. D’abord, je crois que le président se consacre aux priorités. Aujourd’hui, la première priorité, c’est le Sahel. Mais je ne crois pas par ailleurs que, une fois cette priorité traitée, le président soit indifférent et inactif sur tous les autres terrains diplomatiques africains. Mais sa présence, en particulier sa présence physique, est moins marquée. C’est normal, il ne peut pas être partout.

A l’égard de Joseph Kabila par exemple, François Hollande ne mâchait pas ses mots. Est-ce qu’il y a un tournant avec Emmanuel Macron : la stabilité d’abord, la démocratie après ?

Non, non, je ne crois pas que ça puisse du tout se caractériser comme cela. Pas du tout un rebasculement de priorité. Et nous sommes bien obligés de tenir compte à la fois d’impératifs de démocratie et de droits de l’homme qui correspondent à nos valeurs, et d’autre part faire attention aux questions de stabilité. Nous sommes partout dans le monde, en tant que démocratie, confrontés à ce dilemme. On l’a bien vu précédemment dans les affaires libyennes, on l’a bien vu au Moyen-Orient. Et on voudrait continuer à devoir tracer des lignes de compromis et de pragmatisme sur ces sujets.

Voulez-vous dire qu’avec Emmanuel Macron, il y a plus de « real politik » qu’avec François Hollande ?

Je suis incapable de formuler un jugement de ce type comparatif entre les deux. Je crois tout simplement que le président est très ferme dans ses valeurs et aussi réaliste sur ce qu’est l’état du monde,  et sur ce que nous pouvons faire. Vous voyez, on s’est parfois engagés de manière véhémente dans des causes qui, par ailleurs, étaient complètement légitimes. Personne ne pouvait soutenir le régime de Mouammar Kadhafi. Essayer de soutenir des oppositions démocratiques émergentes [en Libye] était une belle cause. Et voyons tout ce qui est arrivé par la suite. Il faut que nous soyons encore une fois très prudents et pragmatiques dans ce que nous voulons faire.

Sur RFI, le 16 avril, le ministre de l’Economie et des finances français, Bruno Le Maire, a dit qu’il était ouvert à des discussions sur le franc CFA, notamment sur le nom de cette monnaie, sur son élargissement et sur le système de dépôt des avoirs. Est-ce la mort annoncée du franc CFA ?

Non, je ne crois pas. Le franc CFA, il y a eu des réformes successives, mais il n’a pas bougé dans ses fondements depuis maintenant extrêmement longtemps. Il faut l’adapter au temps qui change. Cette devise commune entre les pays d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale est très importante en termes de développement. Elle leur rapporte des avantages comparatifs significatifs, et est importante pour elles. Mais il est important aussi que cette devise soit davantage africanisée, qu’elle soit moins perçue comme la devise de l’ancien colonisateur, ce qu’elle n’est pas ! C’est pour cela que je trouve, à titre personnel, qu’africaniser cette dénomination, poursuivre l’entreprise d’appropriation et d’africanisation de sa gouvernance qui est engagée maintenant par étapes depuis trente ans  est très important. Mais je trouve que ce serait un véritable retour en arrière s’il y avait une désagrégation de ces unions monétaires.

Faut-il revoir le système de dépôt de 50% des réserves de change auprès du Trésor français ?

Encore une fois à titre personnel, je pense qu’il est raisonnable d’avoir des assouplissements. Le dépôt de tout ou partie des réserves de change dans un compte sécurisé, c’est une contrepartie légitime à la garantie de parité, et à la garantie de convertibilité qui est octroyée par le Trésor français. Maintenant, la question de la quotité de dépôt peut se discuter. Il n’y a pas de pourcentage magique ou scientifique qui peut être calculé. Donc ces 50% certainement ont des  paramètres techniques sur lesquels les discussions entre les Etats de la zone et de la France peuvent bouger.

Et faut-il éventuellement que la future monnaie africaine ne soit plus fixée à l’euro, mais à plusieurs grandes devises internationales, comme le dollar ou le yen ?

C’est possible. Il y a des avantages et des inconvénients à cette formule. Ce qui me paraît fondamental à propos du franc CFA, c’est que l’Union monétaire ouest-africaine d’un côté et l’Union monétaire d’Afrique centrale de l’autre conservent leur devise commune. Au fond, c’est cela le sujet principal. C’est ce qui est un instrument d’intégration économique et de stabilité particulièrement puissant. Avec toutes les autres formules de fixation de taux de change, qui ont leurs avantages et leurs inconvénients, ou avec la formule actuelle, ou avec toutes les autres que l’on peut imaginer. Donc on est plus dans le domaine à mon sens du politique et du symbolique que du véritable impact économique.

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