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Grand reportage

Retour à Vélès, capitale mondiale de la «fake news»

Audio 19:29
La ville a du mal à se relever de l’éclatement de la Fédération yougoslave, au début des années 90.
La ville a du mal à se relever de l’éclatement de la Fédération yougoslave, au début des années 90. © Marie Normand

C‘est une ville du centre de la Macédoine, qui s’est brutalement retrouvée sous le feu des projecteurs fin 2016. Donald Trump vient alors d’être élu président des Etats-Unis, à l’issue d’une campagne électorale marquée par un flot ininterrompu de fausses informations en sa faveur sur les réseaux sociaux. Surprenant : des milliers de sites web relayant ces « fake news » étaient pilotés de Macédoine, un petit pays de l’ex-Yougoslavie. Une centaine de jeunes de la ville de Vélès seraient impliqués. Pourquoi ont-ils ciblé les Américains ? Ont-ils été téléguidés ? Pourraient-ils recommencer ? Plongée dans le monde des fausses informations et son modèle économique.

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« "Obama a donné à la campagne d’Hillary Clinton 300 millions de dollars piqués aux vétérans". Ça, c’est un article qui a bien marché ! ». Goran, ce n’est pas son vrai nom, pianote sur son clavier. Il soutient avoir participé, comme une centaine d’autres jeunes de Veles, à la production massive d’informations bidons en faveur de Donald Trump, qui ont pollué la fin de la campagne électorale américaine fin 2016. « Le journalisme, c’est transformer une mouche en éléphant », explique-t-il, sûr de lui. « Tu dois écrire des choses du style « BREAKING », « CHOQUANT », « OH MON DIEU », « Tu DOIS lire ça », pour que tout le monde ait envie de cliquer ».

Une activité juteuse

Le jeune homme de 19 ans habite toujours à Veles, à une cinquantaine de kilomètres de Skopje, la capitale. Une commune de 55 000 habitants, a priori sans histoire, jumelée depuis peu à la ville de Cherbourg en France. Le maire, Ace Kocevski, regrette que sa ville, « si moderne, si innovante », voie sa réputation ternie par les fake news. « Veles s’est déjà retrouvée dans les médias étrangers pour une histoire de trafic de drogue en Allemagne. J’estime que c’est le résultat d’une transition difficile, longue et éprouvante pour la ville ».

Il n’y a pas si longtemps, Veles était l’une des villes les plus industrialisées de Yougoslavie, championne de la porcelaine et de la brique. Elle ne s’est jamais complètement relevée de la période dite de transition, après l’éclatement de la fédération, au début des années 90. « Aujourd’hui un cinquième de la population active est au chômage, explique le professeur d’économie Ljupcho Vchkov. Il y a des emplois, mais ils sont payés environ 300 euros par mois, alors les jeunes n’en veulent pas ».

Orce Jovev, 22 ans, n’a pas cédé aux sirènes des fake news. Mais comme tout le monde ici, il a un voisin, un ami ou un frère, qui a profité de ce juteux business. Grâce aux recettes publicitaires, quelques commerces ainsi qu’une boite de nuit ont fleuri à Veles après la présidentielle américaine. « C’est de notoriété publique ! C’est bien pour la ville, ça fait consommer », consent-il. Nous n’avons pas trouvé grand monde pour critiquer cette ruée vers l’or numérique. « C’est une bonne opportunité pour les jeunes, renchérit Martha, la quarantaine, mère de deux adolescents. De toute façon, la politique, c’est toujours des mensonges ! »

Cibler les Américains et leur portefeuille

Grâce aux fake news, qui lui ont rapporté 10 000 euros par mois en moyenne pendant 6 mois, Goran s’est payé des vacances, un nouvel ordinateur et a investi dans plusieurs sociétés. Il dit avoir « fleuré le filon » et commencé à publier des articles politiques trois mois avant la présidentielle américaine. « Google’s AdSense nous paye pour placer des publicités sur notre site web et c’est quand un Américain clique qu’on est le mieux payé ».

Mais Goran écrivait-il lui-même ces articles ? Il consent avoir eu recours aux services de « journalistes » macédoniens et étrangers. « La plupart de ces jeunes ne parlaient même pas anglais », sourit Ubavka Janevska, rédactrice en chef du site d’information Duma à Veles. Elle a identifié plusieurs équipes, une centaine de jeunes de 18 à 25 ans. « Nous supposons que les textes étaient fournis par des cabinets de conseil. Les jeunes ne faisaient que les reprendre, changer le titre, et les poster. »

Implication du précédent gouvernement ?

Pour le journaliste d’investigation Xhelal Neziri, ces jeunes ont surtout couvert les activités de personnes plus haut placées, au sein du VMRO, le parti nationaliste qui vient de quitter le pouvoir après 10 ans aux manettes. « Notre enquête montre que cette opération a été coordonnée par le précédent gouvernement, explique le rédacteur en chef du Centre pour le Journalisme d’Investigation en Macédoine (Scoop). Une plateforme de jeunes qui publiaient déjà des articles bidon dans le domaine de la santé a été utilisée pour relayer des opinions politiques lors des élections parlementaires macédoniennes, puis lors de la présidentielle américaine ».

« Beaucoup de ceux qui ont publié ou partagé des contenus étaient des fonctionnaires locaux ou gouvernementaux », avance-t-il. RFI n’a pas pu vérifier ces informations. Une chose est sûre, c’est que les recettes publicitaires - colossales - étaient déclarées et soumises à l’impôt, donc connues de l’administration.

« Ils avaient des contrats, ils payaient des impôts »

L’actuel gouvernement explique qu’il n’y a pas eu d’enquête. « Aucune loi macédonienne n’a été violée », insiste Damjan Manchevski, le ministre de la Société de l’Information et de l’Administration, qui a reçu RFI à Skopje. « Ces personnes avaient des contrats avec des entreprises étrangères, ils payaient des impôts. Ceux qui les ont employés se cachent généralement dans des compagnies off-shore. Comme nous sommes un petit pays, nous ne pouvons pas les atteindre. Cela relève d’une approche mondiale. Il doit y avoir un dépôt de plainte pour que l’on puisse, sur cette base, demander un accès à des informations sur le plan international ».

Goran, le jeune producteur de fake news, explique qu’il réfléchit déjà à la prochaine présidentielle en 2020. Mais Facebook lui a mis des bâtons dans les roues : son compte personnel a été désactivé du jour au lendemain. « Aucun avertissement, rien !, peste Goran. 10 ans de photos, d’amis, de messages, tout a disparu ». Contacté par RFI, Facebook n’a pas donné suite à nos demandes d’interview.

Son service de presse français assure que les suppressions de comptes « ne sont pas spécifiques à une ville, à un pays, mais sont sujettes à une politique globale ». Pourtant en mars 2018, le patron du réseau social, Mark Zuckerberg, expliquait dans le New York Times, qu’un nombre important de profils macédoniens tentant de répandre des fausses nouvelles avaient été identifiés et éliminés.

La « contre-attaque » de Facebook

Facebook a mis en place dès 2017 des mesures pour lutter contre la désinformation, qualifiée de « zone grise ». « Les clickbait (pièges à clic), ne violent pas les règles de la communauté, mais peut-être que certaines personnes ne veulent pas les voir. Nous diminuons largement leur visibilité », explique le réseau social dans une vidéo.

« C’est une politique récente, sourit Goran, un peu amer. Facebook a tué mon business, mais seulement deux après, pas au moment où je lui faisais gagner de l’argent ». Photo à l’appui, il affirme même que le prix des encarts publicitaires pour les contenus politiques a brutalement baissé quelques jours avant la présidentielle fin 2016. Interrogé sur ce point, Facebook ne nous a apporté aucune réponse.

Aujourd’hui, faire la promotion de tels contenus est beaucoup plus compliqué, pour « limiter les gains financiers des auteurs de fausses informations », écrit Facebook. « Je vais devoir trouver un autre moyen de promouvoir mes pages, explique Goran. Il y a beaucoup d’autres moyens de le faire, il n’y a pas que Facebook ! »

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