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Invité Afrique

Prix Nobel d'Abiy Ahmed: «Il a eu une sorte de récompense rétrospective»

Audio 04:50
Le Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed.
Le Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed. REUTERS/Tiksa Negeri/File Photo

C'est ce lundi 10 décembre que le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed doit recevoir le Prix Nobel de la Paix 2019. La cérémonie est prévue à Oslo, en Norvège. Selon la coutume, l'heureux élu doit accorder alors une conférence de presse. Mais le numéro 1 éthiopien n'y est pas favorable. Pourquoi ce mutisme ? Est-ce le signe que son oeuvre réformatrice est en panne ? Gérard Prunier a dirigé à Addis-Abeba le Centre français d'études éthiopiennes. Aujourd'hui, il est chercheur émérite au CNRS et répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

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RFI : Est-ce que ce prix Nobel de la paix peut aider le Premier ministre dans son œuvre réformatrice ?

Gérard Prunier : Assez peu. Parce que c’est essentiellement quelque chose qui est perçue à l’extérieur du pays. À l’intérieur de l’Éthiopie, les Éthiopiens sont toujours contents que l’on soit poli avec eux, mais cela n’a pas un impact sur des choses réellement problématiques dans la situation politique éthiopienne, qui est sérieuse.

La réforme la plus récente de la part du Premier ministre, c’est la fusion de tous les partis de l’ex-coalition EPRDF au sein d’un nouveau Parti de la prospérité. Est-ce la fin du particularisme ethnique et notamment tigréen ?

La fusion est beaucoup plus une tentative de [quelque chose] que la réussite de [quelque chose]. Est-ce que cette fusion va survivre dans le temps, non seulement du côté des Tigréens, qui eux, sont frustrés de perdre le pouvoir, mais aussi chez d’autres composantes de l’EPRDF - et Dieu sait qu’il y en avait -, et même au sein de l’OPDO ? C’est-à-dire, de la partie ethnique oromo dont lui-même est issu.

Voulez-vous dire qu’Abiy Ahmed, qui est d’origine oromo, en effet, risque d’être débordé par le nationaliste oromo Jawar Mohammed ?

Oui, entre autres. Et même, il l’est par d’autres groupes moins impressionnants, moins considérables, comme par exemple les Sidamas, qui viennent de voter pour leur propre autonomie. Cela part de tous les côtés, dans tous les sens.

Avec la création de cette dixième région de la Fédération éthiopienne, la région Sidama, est-ce qu’on a ouvert la boîte de Pandore ?

Non, si ce n’était celle-là, il y en aurait une autre qui se serait ouverte. Ce qu’il y a, c’est que c’est un mouvement, un processus. Tout le monde veut une région autonome. Tout le monde veut être le chef chez soi, sans qu’il y ait encore vraiment des mouvements sécessionnistes, on n’est pas encore à ce niveau-là, mais on pourrait dire que c’est l’étape préparatoire.

En fusionnant tous les partis de l’ex-coalition EPRDF au sein d’un nouveau Parti de la prospérité, est-ce qu’Abiy Ahmed ne se donne pas les moyens, tout de même, de gagner les élections générales du mois de mai prochain contre ses adversaires les plus nationalistes ? Je pense notamment à l’Oromo Jawar Mohammed.

Nous connaissons tous ces scores magnifiques réalisés en Afrique avec des 97%. Il est trop intelligent pour le faire. S’il gagne, il gagnera avec 67%, pas 97%. Mais que ce soit une élection qui soit le pur produit du mouvement populaire, on peut en douter. Ou alors, si on la laisse être le pur produit du mouvement populaire, il y a danger que cela parte dans tous les sens. En théorie, les Amharas devraient se rallier à cette vision néo-centraliste de l’Éthiopie. Mais depuis le printemps et le choc qu’il y a eu avec la tentative de coup d’État régional qui a amené pas mal de morts et d’arrestations, ils sont un petit peu en état de stupéfaction et on ne les entend pas.

Attentat en 2018, tentative de coup d’État en 2019… Est-ce que Abiy Ahmed doit craindre de nouvelles violences, y compris contre sa propre personne ?

Bien sûr. C’est un job à haut risque.

Ce prix Nobel de la paix, Abiy Ahmed l’a reçu essentiellement à cause de la paix qu’il a réussi à conclure avec son voisin érythréen. Mais de ce côté-là, beaucoup sont déçus par les résultats de cette réconciliation de 2018.

Ce n’est pas du tout une réconciliation. Il a simplement formalisé l’état de paix, de facto, qui existait depuis vingt ans. Mais ce que tout le monde attendait et qui n’a pas eu lieu, c’est la transformation interne de l’Érythrée, qui est une dictature un peu à la coréenne. Cela n’a pas eu lieu du tout.

Donc l’ouverture avec l’Érythrée est plus symbolique qu’autre chose ?

Exactement.

Et vous restez pessimiste pour les années qui viennent ?

Tout dépend de monsieur Issayas Afeworki. Je pense que si, par exemple, il disparaissait d’une manière ou d’une autre et qu’un nouveau gouvernement - et là encore, c’est une hypothèse très friable - s’installait en Érythrée, on pourrait imaginer qu’un gouvernement décide de dégivrer le tout. C’est tout à fait faisable et les populations en seraient heureuses. Monsieur Abiy, je pense qu’il serait prêt à jouer le jeu, mais monsieur Issayas, pas du tout.

La coutume veut que tout prix Nobel de la paix donne une conférence de presse à Oslo, en Norvège. Mais le Premier ministre éthiopien n’y est pas favorable. Pourquoi, à votre avis ?

Parce qu’il sait qu’ou bien il sera obligé de mentir et que les gens qui connaissent bien l’Éthiopie hausseront les épaules et prendront un air consterné, ou bien il sera obligé de dire la vérité et ce sera un problème épouvantable pour lui. La situation est très mauvaise. Donc il a eu un prix Nobel qui est plutôt une sorte de récompense rétrospective, que quelque chose qui ouvre quelque chose pour le futur. Et il est beaucoup trop intelligent pour prendre le risque d’étaler toutes ses angoisses et ses contradictions en public devant une assemblée internationale. Je comprends très bien qu’il n’ait pas trop envie de le faire.

Avant une année 2020 de tous les dangers ?

Exactement.

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