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Invité Afrique

Karim Miské: Ce qu’on raconte dans cette fresque, c’est «l’histoire d’une libération»

Audio 04:45
Mau Mau au Kenya (photo du dossier de presse d'Arte pour accompagner la diffusion du documentaire Décolonisations de Karim Miské et Marc Ball)
Mau Mau au Kenya (photo du dossier de presse d'Arte pour accompagner la diffusion du documentaire Décolonisations de Karim Miské et Marc Ball) ©GettyImages

En cette année du soixantenaire des indépendances, la chaîne de télévision Arte propose un regard neuf sur les luttes qui ont conduit à la fin des empires. Arte programme ce mardi soir «Décolonisations», un documentaire en trois parties qui raconte cette histoire en adoptant le point de vue des colonisés. Karim Miské, l'un des co-auteurs de ce documentaire, est notre invité.

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RFI : Dans « Décolonisations », vous nous proposez une fresque passionnante des luttes qui ont permis de faire tomber les systèmes coloniaux et vous faites le choix de raconter ces luttes du point de vue des colonisés. Est-ce que c’est une perspective qui manquait jusqu’ici dans l’histoire des décolonisations ?

Karim Miské : Oui, c’est une perspective qui manquait, sans doute à cause du terme même de « décolonisation », qui finalement est un terme paradoxal. Parce que ce qu’on raconte, nous, dans cette fresque documentaire, c’est l’histoire d’une libération. Ce n’est pas comme si les Européens étaient venus, avaient colonisé et tout d’un coup s’étaient dit eh bien non, finalement on rentre à la maison et on décolonise. Non, ils sont partis parce qu’il y a eu une lutte qui a duré des décennies, comme on le montre dans ces trois films. Je veux dire que ce n’est pas de Gaulle qui a décolonisé l’Afrique et encore moins Foccart. De Gaulle n’a pas eu d’autre choix. Il avait cette intelligence politique de comprendre qu’effectivement le temps des indépendances était venu, mais si le temps des indépendances était venu, c’est juste que les Africains ne voulaient plus de la présence française. Et c’est la même chose dans les colonies britanniques, dans les colonies belges… La réalité c’est ça, c’est que les Européens ont été mis dehors par les peuples d’Afrique et d’Asie et donc si on veut raconter cette histoire, il faut la raconter du point de vue des acteurs principaux.

Cette lutte a duré des décennies. On comprend, d’ailleurs, en voyant le premier épisode de votre documentaire, que les révoltes vont éclater dès le début de la colonisation et que, du point de vue des colonisés, finalement, il n’y a pas eu d’âge d’or de la colonisation.

Non, la propagande coloniale a voulu faire croire que les colonisateurs, donc les puissances européennes, avaient instauré une paix coloniale dans les pays d’Afrique et d’Asie dont ils s’étaient emparés. Mais en réalité, il y a eu une résistance permanente, qu’elle soit par les armes, par la culture, par la désobéissance civile… Les peuples colonisés ont résisté du début jusqu’à la fin de cette histoire.

Dans ce documentaire, vous nous parlez de figures connues, comme Hô Chi Minh ou FrantzFanon, mais pas seulement. Vous nous faites découvrir des figures méconnues, par exemple, un homme qui s’appelle Lamine Senghor. Lamine Senghor, parlez-nous en un peu… C’est un tirailleur sénégalais, qui dans l’entre-deux-guerres est un acteur important de cette lutte anticoloniale.

Oui, Lamine Senghor arrive sur le front en 1916, il est gazé à Verdun. Il se rend compte qu’il y a des hommes venant de l’ensemble de l’empire colonial français, et même britannique, puisqu’il y a aussi des Indiens, et que tout le monde s’est retrouvé embarqué dans cette guerre absurde qui ne les concernait absolument pas… c’est le début de son éveil politique. Ensuite, il va s’intégrer dans le Paris populaire. Il va devenir militant communiste internationaliste, sans jamais oublier son combat. Donc, il va aussi fonder la Ligue pour la Défense de la Race nègre. Il va prononcer un discours extraordinaire à Bruxelles en 1927, qu’il va traduire en anglais et qui va vraiment marquer le monde anticolonialiste international. Et juste avant de mourir, la même année, il va publier un pamphlet qui s’appelle « La violation d’un pays », qui va avoir aussi beaucoup de succès et qui va être distribué jusqu’au port de Dakar, là où s’était allumée la flamme de sa révolte.

Et son histoire est totalement méconnue. C’est ça qui est surprenant.

C’est-à-dire que oui, on a choisi de se souvenir plutôt de Léopold Sédar Senghor, ce qui est logique. C’était un grand homme d’État, un poète, quelqu’un de très important. Mais effectivement, ce ne sont pas toujours ceux qui ont lutté avec le plus d’énergie dont on se souvient le plus.

Karim Miské, pourquoi avoir eu ce projet de constituer une galerie de portraits des héros de la décolonisation ? Pourquoi avoir voulu raconter l’histoire de cette manière-là ?

Parce que finalement, dans les pays occidentaux, en tout cas, on a eu beaucoup plus tendance à parler des Européens. Pour la question de l’esclavage, on s’est plus intéressé à Schœlcher, qui a été le porteur de la loi abolissant l’esclavage en 1848, qu’aux esclaves qui n’ont cessé de se révolter contre le sort qui leur était fait. Donc oui, il fallait créer finalement ce Panthéon des colonisés, qui se sont battus pendant plus d’un siècle et demi, comme on le raconte dans la série. C’était très important, non seulement pour les descendants des colonisés, mais aussi pour les descendants des colonisateurs.

À la fin du troisième et dernier épisode de ce documentaire, vous revenez sur la victoire en 2013 des Mau-Mau, les rebelles kenyans et leurs descendants, puisqu’en 2013, l’État britannique est contraint de reconnaître qu’il a fait usage de la torture et contraint d’exprimer des regrets. Est-ce qu’il faut y voir un message que vous adressez à d’autres pays ex-colonisateurs, notamment aux autorités françaises ?

Je pense que, ce qui est important, c’est que cette reconnaissance ait eu lieu chez les Britanniques. Ils n’ont pas eu le choix, mais ils l’ont quand même fait, donc de ce point de vue là c’est tout à leur honneur, même si c’était une manière d’essayer de faire qu’après on n’en parle plus. Et donc c’est possible de reconnaître. Et je pense que, quand on reconnaît les crimes qui ont été commis par nos ancêtres, on sort grandi de l’expérience. Il est important aussi de le faire dans les programmes scolaires. C’est important de dire que cela s’est produit. Ce n’était pas une bonne chose, ce n’est pas une belle page de l’histoire. Et maintenant, si on veut avancer et arriver aussi à avancer ensemble avec les peuples qui ont été colonisés et à les considérer réellement comme des égaux, il faut bien arriver à faire une histoire commune.

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