Accéder au contenu principal
Chronique des droits de l'homme

Lakhdar Boumediene, ex-détenu de Guantanamo: «J'ai encore peur de voyager»

Audio 03:40
Lakhdar Boumediene à l’aéroport de Nice. Il n’a jamais quitté la France en 10 ans, par peur d’être arrêté et renvoyé à Guantanamo.
Lakhdar Boumediene à l’aéroport de Nice. Il n’a jamais quitté la France en 10 ans, par peur d’être arrêté et renvoyé à Guantanamo. © Boumediene

Cela fait exactement 18 ans que la prison de Guantanamo sur la base américaine à Cuba a été ouverte. Encore aujourd’hui, une quarantaine de détenus croupissent sans jugement, certains sont pourtant déclarés « libérables ». 780 hommes y ont été enfermés depuis 2002, la plupart ont été libérés avant l’arrivée de Donald Trump. C’est le cas de Lakhdar Boumediene, un Algérien qui vivait en Bosnie. Il a fait partie des six Algériens de Bosnie envoyés à Guantanamo soupçonnés de fomenter un attentat contre l’ambassade américaine, ce qu’il a toujours nié. Il a été reconnu innocent par les militaires américains. Et pourtant, il est resté enfermé pendant 7 ans et demi. Son nom reste lié à la décision de la Cour suprême américaine, « Boumediene contre Bush », qui a tranché en faveur du droit de tous les détenus de Guantanamo à avoir accès à la justice fédérale. Libéré en mai 2009, il est arrivé en France à la faveur d’un accord avec l’administration Obama qui souhaitait fermer le camp. 10 ans après, Lakhdar Boumediene vit toujours en France, mais il n’a pas oublié l’enfer de Guantanamo. Il livre son témoignage à Véronique Gaymard.

Publicité

Nous nous étions rencontrés il y a plus de 10 ans, en mai 2009, dans un petit hôtel de la banlieue parisienne. Lakhdar Boumediene était très amaigri, après plus de deux ans de grève de la faim pour protester contre ses conditions de détention. Sa femme et ses deux filles l'avaient tout juste rejoint.

10 ans plus tard, sa famille s'est agrandie. Lakhdar Boumediene vit toujours en France, il n'a rien oublié de son cauchemar de sept ans et demi à Guantanamo.

À lire aussi : Lakhdar Boumediene : « Maintenant je me sens vraiment un être humain »

Lakhdar Boumediene : Je suis arrivé en France le 15 mai 2009, cela fait donc plus de dix ans que je vis en France. Je suis marié, j’ai cinq enfants, et je suis grand-père.

J'ai atterri à Guantanamo au début du mois de février 2002, depuis la Bosnie, après un long voyage, les yeux bandés, des bouchons dans les oreilles. Nous avons effectué des escales dans des bases aériennes américaines, jusqu’à Guantanamo.

RFI : Vous vous souvenez du moment où vous avez ouvert les yeux à Guantanamo ?

Bien sûr ! Quand les soldats m’ont enlevé la cagoule, j’étais dans une cage, comme un animal. Pendant quatre à sept jours, j’avais des vertiges, des douleurs partout, car j’étais resté menotté, les yeux bandés, les oreilles bouchées. Et tout à coup, je me suis retrouvé dans une cage, avec le soleil, l’humidité, il faisait chaud, il y avait des insectes, j’ai même vu des serpents, des scorpions sur un matelas très fin. Il y avait deux seaux, un avec de l’eau sale pour boire, et un autre pour faire ses besoins.

Parmi les détenus que j’ai vus dans ce bloc, la plupart étaient blessés : un sans pied, l’autre sans jambes ou sans bras…

Quand vous êtes arrivé, on vous a attribué un matricule :

Mon nom, Lakhdar Boumediene, a disparu. J’étais un numéro pendant sept ans et demi, comme un objet : j’étais le numéro 10 005. Tout le monde m’appelait 10 005, jusqu’à mon départ de Guantanamo le 15 mai 2009.

Les seules personnes qui m’appelaient par mon vrai nom, c’étaient mes avocats que j’ai pu voir à partir de 2004.

Vous avez subi des tortures, privations sensorielles, enfermement…

La torture a commencé dès mon départ de Sarajevo, pieds et mains menottés. Et c’était pire quand je suis arrivé, en me retrouvant dans une cage, comme un animal, sous le soleil, sans abri pour la pluie qui nous tombait sur le corps.

Puis en 2003, j’ai subi un programme d’interrogatoires très dur. J’étais à l’isolement dans une cellule totalement métallique : plafond, sol, murs, lit, tout était en métal. Les toilettes, ce n’était qu’un trou.

La climatisation était poussée à fond, ce n’était pas pour nous rafraîchir, c’était un moyen de torture. On me laissait en short, j’avais très très froid. Je ne pouvais pas dormir. Les séances d’interrogatoire se déroulaient la journée, le soir, la nuit, pour m’empêcher de dormir.

À lire aussi : Prison américaine de Guantanamo, 18 années d'un trou noir juridique continu

Que vous reprochaient les Américains ?

Le jour de mon arrestation, lorsque j’étais en Bosnie, on m’a accusé de faire partie d’un groupe qui fomentait un attentat contre les ambassades américaine et britannique à Sarajevo. Personne ne m’a jamais rien dit à ce sujet à Guantanamo. Je demandais toujours : « Pourquoi ne me posez-vous aucune question à ce sujet » ? À partir de 2004, un inspecteur m’a enfin dit : « Nous n’avons rien contre vous. » En revanche, il voulait que je donne des noms et que je raconte que deux détenus étaient membres de groupes terroristes, d’al-Qaïda. Il me disait : « Dites n’importe quoi, car sans votre témoignage, nous ne pouvons rien contre eux. » J’ai refusé de dire n’importe quoi, de mentir.

En 2008, vos avocats réussissent à faire reconnaître par la Cour Suprême une décision qui permet aux détenus de Guantanamo d’avoir accès à la justice fédérale pour faire valoir leurs droits (décision « Boumediene contre Bush »), cela a représenté un grand changement pour vous :

Au départ, j’avais peur que mon nom soit associé à une plainte qui remontait à la Cour suprême. Finalement, j’ai accepté, et fin 2008, la bonne nouvelle de la Cour Suprême est tombée.

Vous êtes finalement libéré en mai 2009, et lorsque nous nous rencontrons pour une interview à votre arrivée en France, il y a 10 ans, vous me dites : « Je souhaite désormais vivre en paix avec ma famille et oublier ce cauchemar. » Mais vous n’avez pas oublié, Lakhdar Boumediene ?

J’ai essayé plusieurs fois. J’ai réussi à trouver un travail après cinq années en France. Je voulais construire une nouvelle vie. Mais la vérité, c’est que nous sommes en 2020 et que je n’arrive pas à oublier.

J’ai très peur, surtout quand je vois des images de guerre. Lorsque je regarde les informations à la télévision, j’ai peur. Il reste encore le stress, je n’arrive pas à oublier.

Vous avez subi des tortures, des privations, l’enfermement pendant sept ans et demi. Vous avez des séquelles ? Cela vous empêche de vivre normalement ?

Parfois quand je reste seul dans ma chambre, je me fais des films, j’imagine que si je sors, le lendemain, les Américains vont me kidnapper. Parce que je n’arrive pas à oublier.

La seule question dont j’attendais la réponse à Guantanamo pendant sept ans et demi, c’était : « Pourquoi je suis ici ? » Personne ne m’a répondu. C’est pour ça que je fais encore des cauchemars, que je stresse lorsque je vois des films avec des scènes de prison. Je n’arrive pas à oublier.

Et vous avez aussi peur de voyager à l’étranger, mais peur de quoi ?

J’aimerais bien voyager avec ma femme et mes enfants. Je travaille, j’ai un bon salaire, je suis en contrat à durée indéterminée maintenant, j’ai un passeport algérien, j’ai désormais une carte de séjour de 10 ans en France. J’ai donc tous les papiers nécessaires pour pouvoir voyager. Mais il y a encore quelque chose qui me bloque. Si je sors de France, je suis peut-être fiché ailleurs. Peut-être que les Américains ont inscrit mon nom et celui de tous les anciens détenus de Guantanamo dans les aéroports du monde entier. J’ai peur d’être renvoyé à Guantanamo, ou dans une prison secrète. J’ai très envie de voyager, mais j’ai peur. Cela fait 10 ans que je ne suis pas sorti de France.

Vous avez aussi peur qu’on oublie ce qui s’est passé à Guantanamo. Vous avez d’ailleurs co-écrit un livre à ce sujet ?

J’ai co-écrit un livre en 2017 [Witnesses of the Unseen : Seven Years in Guantanamo], c’était mon témoignage. En 2008, avant que je sorte, le président Barack Obama a pris la décision de fermer la prison de Guantanamo. Malheureusement, la prison est toujours ouverte. C’est pour cela que j’ai peur qu’un jour, peut-être demain, on me kidnappe et qu’on me renvoie à nouveau là-bas. J’espère un jour voir cette prison de torture enfin fermée.

Vous souhaiteriez obtenir des réparations pour les années d’enfermement ?

Bien sûr. Je suis innocent. Je suis resté sept ans et demi, dont deux ans et demi en grève de la faim, avec beaucoup de souffrances. Lorsque je suis enfin sorti, les Américains n’ont même pas prononcé le mot : « pardon ». Même pas d’excuses !

Je souhaiterais des indemnités, j’ai tout de même passé sept ans et demi à Guantanamo pour rien ! Ils ne sont pas allés me chercher en Afghanistan, j’étais à mon bureau à Sarajevo où je travaillais pour le Croissant Rouge. Et tout à coup, je me suis retrouvé dans une cage en métal comme un animal dans un zoo.

Qu’est-ce que vous attendez maintenant ?

J’aimerais pouvoir voyager comme tout le monde. Un être humain qui oublie Guantanamo, qui oublie le stress. J’aimerais voyager et entendre le mot : « excuses ». Un pardon, des Américains.

NewsletterAvec la Newsletter Quotidienne, retrouvez les infos à la une directement dans votre boite mail

Page non trouvée

Le contenu auquel vous tentez d'accéder n'existe pas ou n'est plus disponible.