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Invité Afrique

Jean-Yves Ollivier: «Le trafic des faux médicaments nourrit le terrorisme, spécifiquement en Afrique»

Audio 05:07
Avant, les «médicaments du trottoir» étaient vendus sur les marchés. Aujourd’hui, on les trouve dans les pharmacies.
Avant, les «médicaments du trottoir» étaient vendus sur les marchés. Aujourd’hui, on les trouve dans les pharmacies. AFP/Issouf Sanogo

Pendant deux jours, vendredi 17 et samedi 18 janvier 2020, la lutte contre le trafic de faux médicaments était au cœur d’un sommet à Lomé au Togo, avec, autour de la table sept chefs d’État du continent. Ce trafic est un fléau pour les populations - 100 000 morts par an - mais aussi pour les économies africaines, car les sommes générées se comptent en milliards de franc CFA. Jean-Yves Ollivier, président de la fondation Brazzaville, une organisation non gouvernementale internationale dédiée à la paix et à la préservation de l’environnement en Afrique, est à l’initiative de ce rendez-vous de Lomé. Il répond aux questions de RFI.

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RFI: Peut-on rappeler les risques d’une consommation de faux médicaments ?

Jean-Yves Ollivier: Les risques sont immenses. Cela va depuis l’incapacité du médicament à soigner la maladie pour laquelle on le prend, jusqu’à entraîner la mort. Dans tous les cas, la consommation de faux médicaments ne peut apporter que des désastres et des désordres sanitaires.

Pourquoi l’Afrique est-elle particulièrement concernée par ce trafic ?

C’est le prix. Le prix des médicaments officiels est tellement élevé pour des revenus qui sont faibles que les gens vont chercher ce qu’ils pensent être l’équivalent, à un prix abordable. C’est ça le problème. C’est par rapport au prix des médicaments qu’il faudra trouver la solution.

Y a-t-il également un problème de prévention ?

Le problème de la prévention, c’est qu’il n’y a aucune campagne qui soit faite de façon locale, par la radio ou par la télévision, dans les langues parlées ou bien dans les dialectes. Donc, une des choses que nous envisageons dans le suivi de notre initiative, c’est de mettre des flashs radio et de télévision à la disposition de tous les États, en dialecte aussi. Nous allons essayer de toucher l’ensemble des populations.

Quels sont les manques de la législation actuelle et des systèmes de santé en Afrique ?

La plupart du temps, ce sont les pénalités douanières. Vous importez un container de faux médicaments. Il va causer la mort de milliers de gens mais si on vous attrape, vous allez probablement terminer avec une amende douanière. S’il y a un peu de législation dans le pays, vous allez être condamné à très peu de prison, alors que vous avez importé la mort.

L’idée est donc de criminaliser davantage ?

Criminaliser, unifier les criminalisations mais aussi le droit de suite. Le problème des trafics de faux médicaments, c’est que c’est un trafic transfrontalier, c’est-à-dire que si on ne peut plus exercer dans le pays où on sème la mort, on se déplace à la frontière d’à côté. Il faut, par conséquent, pouvoir aller chercher aussi les criminels dans les frontières d’à côté.

Si l’on s’intéresse au continent africain, est-ce que l’on sait d’où viennent ces faux médicaments ? Où sont-ils produits ?

On a une vague idée, bien sûr. L’Interpol, l’OMS [Organisation mondiale de la santé]… On a identifié les grandes sources de faux médicaments. Elles se situent en Asie: la Chine, l’Inde… On y fabrique des génériques authentiques dans la journée, des faux dans la nuit et on exporte tout cela.

Nous travaillons avec des statistiques assez incertaines mais d’après les sondages, on évalue jusqu’à 70 % de médicaments faux dans certains pays dont le Nigeria (cela, je peux le citer). Le Togo où je me trouve aujourd’hui, reconnaît qu’il y a à peu près 40 % de faux médicaments en disponibilité.

Tout cela se passe, aujourdh'ui, au moment où le trafic a pris une très grande ampleur. Avant, on appelait cela les « médicaments du trottoir ». Ils étaient vendus dans les marchés. Aujourd’hui, on les trouve dans les pharmacies.

Dans les pharmacies et même parfois dans les hôpitaux, quand on lit les témoignages. Que s’est-il passé pour arriver à une telle situation ?

Le prix. Nous ne sommes pas capables de donner aux gens qui veulent se soigner des médicaments abordables. C’est le problème de la santé, en général. Le profit sur les faux médicaments est tel que… vous investissez 1 000 dollars ou 1 000 euros dans un faux médicament et, à la fin, cela va représenter un profit de 500 000 euros ou dollars.

Cet argent qui échappe aux économies nationales, sait-on à quel type d’activité il sert ? Est-ce que cela finance, par exemple, des activités terroristes en Afrique de l’Ouest ?

Nous savons aujourd’hui que le trafic des faux médicaments nourrit le terrorisme, spécifiquement en Afrique, mais ce trafic de faux médicaments va beaucoup plus loin. Il corrompt depuis la base jusqu’au plus haut niveau de l’État et, souvent, ces montants sont mis à disposition pour des campagnes électorales. C’est inimaginable le mal que fait ce trafic.

Sait-on quelles sont les portes d’entrée, sur le continent, de ces faux médicaments ?

Ils répondent au trafic du grand banditisme. Ce sont  les mêmes chaînes d’action - les triades ou des bandes organisées - qui ont toujours acheminé des produits contrefaits ou faux. Ce sont les mêmes circuits qui importent les fausses cigarettes qui ont, nous le savons, financé en grande partie le terrorisme dans le monde entier. On importe le faux avec des circuits très bien établis qui rentrent soit par les ports soit par les frontières terrestres et on réexporte l’ivoire, les cornes de rhinocéros, etc. C’est très organisé. Il a deux semaines ou trois, il y a eu 200 containers de faux médicaments qui ont été saisis dans le port de Conakry.

Justement ces dernières années, il y a eu des saisies de faux médicaments. Vous avez mentionné Conakry. Il y a eu également Cotonou, Lomé, Abidjan. Est-ce que pour vous, c’est un signe que la répression s’accentue ?

Cela démontre d’abord que le trafic est là et que ce qui a été saisi est infime par rapport à ce qui est consommé. Mais surtout, cela démontre que saisir n’est pas suffisant. Il faut pénaliser, il faut criminaliser. Si vous regardez tous les États que vous m’avez cités et qui ont fait des actions de saisie, allez leur demander ce qu’ils ont fait des criminels qui ont introduit ces faux médicaments. Il n’y en a pas un qui est en prison.

À écouter aussi : Abdou Niang : les faux médicaments « accroissent la mortalité »

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