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Grand reportage

Cuba: la diplomatie médicale sur la défensive

Audio 19:30
Le campus de l’ÉLAM se situe sur l’ancienne base de la marine cubaine, chaque promotion compte actuellement plus de 1 000 étudiants.
Le campus de l’ÉLAM se situe sur l’ancienne base de la marine cubaine, chaque promotion compte actuellement plus de 1 000 étudiants. © Domitille Piron

À Cuba, plus de 9 000 médecins ont été rapatriés en 2019. Des médecins en mission à l’étranger et qui représentaient la première entrée de devise dans le pays.Au Brésil d’abord, puis en Équateur et en Bolivie, le rapatriement des médecins cubains apparaient comme une illustration des changements idéologiques à l’oeuvre en Amérique latine.

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Dans les couloirs de l’École latino-américaine de médecine, l’uniforme est de rigueur et l’espagnol domine, mais il n’est pas rare d’entendre des gens parler en français ou en vietnamien. Julie Kouakou n’imaginait pas, il y a quelques années, porter la blouse blanche dans l’enceinte de cette université. Quand elle a su qu’une bourse était accessible pour étudier la médecine à La Havane, la jeune femme n’a pas hésité à quitter Abidjan et sa famille durant sept ans.

En Côte d’Ivoire, « étudier la médecine coûte excessivement cher », explique Julie. Mais comme dans de nombreux pays africains, Cuba offre une bourse chaque année à un étudiant. « C’est une véritable chance pour moi d’avoir été sélectionné », s’étonne encore Julie, qui a toujours rêvé de devenir médecin.

L’étudiante, qui a gardé son foulard africain sur la tête, a d’abord, comme les autres non hispanophones, passé une année à apprendre l’espagnol avant de commencer la médecine. « La bourse nous offre l’hébergement, la nourriture, l’école et un peu d’argent à la fin du mois, 100 pesos cubains, soit l’équivalent de 4 dollars, cela n’est pas beaucoup, mais ça me suffit », dit-elle en souriant.

Pour les étrangers qui ne bénéficient pas d’une bourse, il faut compter entre 50 000 et 70 000 dollars pour le diplôme de médecine cubain. Mais pour la majorité, ces études sont gratuites, un coût que Cuba peut assumer grâce à ses coopérations médicales à l’étranger. Ces coopérations ont rapporté 6,4 milliards de dollars en 2018, mais elles sont aussi critiquées et mises à mal, car elles ne représentent plus la première entrée de devise dans le pays.

Pour ÉLAM (École latino-américaine de médecine), c’est un coup dur. Plus de 9 000 médecins cubains sont rentrés au pays, ces dernières années. Pour autant, cela ne semble pas, pour l’instant, affecter le rêve des étudiants. Tous les ans, 1 000 jeunes intègrent une nouvelle promotion.

Une médecine au nom de la solidarité

Si la vue sur la mer et les palmiers invitent plus au farniente qu’à l’anatomie, il n’en est rien. Les étudiants viennent de loin pour devenir médecins grâce à l’ÉLAM. Une école que l’on appelle ici « de science et de conscience ». Et le regard vers l’avenir du « comandante » qui s’affiche sur les murs de l’école rappelle ces étudiants à leur devoir. « Des médecins disposés à travailler où l’on a besoin d’eux, dans les coins les plus reculés du monde, où d’autres ne souhaitent pas exercer ». Cela fait partie des quelques phrases du discours d’inauguration en 1998 de Fidel Castro qui sont affichées ici.

« À l’ELAM, les étudiants disent qu’ils sont les petites Nations unies », plaisante le professeur d’humanité Josué Gomez, qui aime à rappeler que 29 000 étudiants de plus d’une centaine de pays ont été formés à l’ÉLAM.

À l’école, les difficultés matérielles et économiques que rencontre Cuba se ressentent, mais elles ne doivent pas être un frein, disent les professeurs. Pour Josué Gomez, le prix que Cuba paye au quotidien à cause du blocus économique imposé par les États-Unis est difficile à payer, mais « les conditions dans lesquelles les Cubains ont évolué depuis des années et les carences matérielles ne doivent pas être un obstacle pour poursuivre notre solidarité internationale ».

Malgré le manque de moyens, de médicaments et les conditions précaires dans lesquelles s’exerce la médecine à Cuba, les étudiants voient aussi ici de nombreuses ressemblances avec leur pays d’origine, où ils exerceront à l’avenir, et l’enseignement de la médecine se fait sur le terrain, avec une pratique dès la première année en hôpital.

L’ÉLAM se situe en bord de mer, à quelques kilomètres à l’ouest de La Havane, dans ces imposants et vieillissants bâtiments blanc et bleu, les blouses blanches ont remplacé l’uniforme vert olive, d’il y a 20 ans. Le campus de l’ÉLAM se situe sur l’ancienne base de la marine cubaine, cédée à la médecine internationaliste.

Une médecine qui n’est pourtant pas reconnue partout dans le monde. Les étudiants qui sortent de l’ÉLAM doivent parfois faire valider leur diplôme dans leur pays et nombre d’entre eux, après six années d’études gratuites à Cuba, partent se spécialiser aux États-Unis ou au Canada afin d’obtenir une qualification reconnue.

Les étudiants viennent à Cuba pour l’image qu’a le pays en matière de santé, beaucoup assurent que la médecine cubaine est la meilleure du monde, mais ils sont aussi conscients qu’il leur faudra travailler plus que les autres pour être reconnus. (Tout comme les médecins cubains en mission à l’étranger à qui il a parfois été demandé de repasser des examens avant d’exercer).

Ce manque de reconnaissance, les Cubains n’aiment pas le commenter, mais pour le professeur Josué Gomez, il s’agit surtout « de questions économiques et politiques qui rendent difficile l’insertion des jeunes formés à Cuba, des médecins qui sortent d’ici avec la vocation et la plus grande volonté de transformer la réalité de leur pays ».

Ici, on préfère mettre en avant les histoires de ces médecins formés à l’ÉLAM. Comme c’est le cas de ceux, arrivés les premiers au Pakistan après le tremblement de terre de 2005, ceux qui sont restés des mois dans les communautés indigènes d’Amazonie, ou encore ceux qui ont sauvé des vies, il y a dix ans en Haïti après le séisme. Les étudiants prennent rapidement conscience de ces réalités en arrivant à l’ÉLAM et leur formation va en ce sens.

Une formation, mais aussi un tremplin idéologique

Mais si l’étude de la médecine occupe les journées des étudiants, l’école est aussi une caisse de résonance des idéologies progressistes et humanistes de certains étudiants. Une quarantaine d’entre eux sont issus de l’ex-guérilla des FARC, après la signature à La Havane des accords de paix entre le gouvernement colombien et les FARC, Cuba a ouvert des places supplémentaires aux Colombiens. Ils ont donc quitté les armes pour venir étudier la médecine. C’est le cas d’Antonia Simon. Piercing au nez et aux oreilles, les cheveux attachés derrière une épaisse frange, l’étudiante ex-guérillero de 36 ans explique que l’ÉLAM lui permet de poursuivre son travail politique. « Ici la majorité des étudiants sont issus d’une organisation, d’un parti ou d’un mouvement progressiste ou de gauche dans leur pays. Cuba, pays socialiste, nous permet en tant qu’étudiants en médecine d’avoir une responsabilité et de nous former aussi comme des leaders et représentants politiques de nos organisations respectives dans nos pays ».

À La Havane, l’ÉLAM poursuit donc la mission de la coopération médicale à l’étranger. Si des milliers de médecins cubains ont dû rentrer au pays après diverses accusations d’ingérence politique, des milliers d’étudiants sont formés chaque année sous la bannière de la diplomatie médicale cubaine.

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