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Invité Afrique

Libye: «Haftar sort gagnant de Berlin»

Audio 09:01
Le maréchal Haftar (à gauche) rencontrant l'ambassadeur américain en Libye Richard Norland en marge du sommet de Berlin en Allemagne.
Le maréchal Haftar (à gauche) rencontrant l'ambassadeur américain en Libye Richard Norland en marge du sommet de Berlin en Allemagne. AFP/LNA War Information Division

Qui sort gagnant de la conférence de Berlin de dimanche dernier sur la Libye ? Pour le professeur Moncef Djaziri, de l'Institut d'Études politiques de Lausanne, en Suisse, il n'y a pas de doute.

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RFI : Vous qui êtes souvent sceptique sur les initiatives de paix, que pensez-vous de cette conférence de Berlin ?

Moncef Djaziri : La conférence de Berlin est un point positif en soi. C’est toujours important de réunir les grandes puissances et d’essayer de trouver des points de convergence. Malheureusement [concernant] cette conférence, il y a toute une série d’objectifs à atteindre qui doivent être atteints simultanément. Donc, il n’y a pas de hiérarchisation de ces objectifs.

Sur le plan extérieur, il est prévu une future résolution du Conseil de sécurité de l’ONU. Est-ce que cela n’aura pas le mérite d’engager les grandes puissances ?

Il n’est pas sûr que les parties respecteraient finalement leur engagement. Après tout, il y a eu toute une série de résolutions, y compris celles qui imposent l’embargo des armes et cela n’a pas empêché certains pays finalement de ne pas respecter ces résolutions.

Mais justement, il est prévu un mécanisme de surveillance du respect du futur embargo ?

En fait, il est prévu simplement de donner plus de moyens au comité d’experts qui existe déjà. Donc, il n’y a pas à proprement parler de mécanisme réel. Et c’est peut-être un des problèmes et c’est la raison pour laquelle, d’ailleurs, l’Union européenne demande un mécanisme de surveillance des embargos sur les armes.

Êtes-vous pour ou contre une force d’interposition à composition étrangère sur le terrain ?

Alors, que je sois pour ou contre, il faut être cohérent. Si l’on parle de cessez-le-feu au sens strict du terme, il faut qu’une tierce partie en quelque sorte puisse contrôler le cessez-le-feu. Donc, en toute logique, tout cessez-le-feu implique une troisième partie extérieure et neutre qui contrôle ce cessez-le-feu. Et c’est un peu aussi la raison pour laquelle je ne comprends pas très bien pourquoi l’envoyé spécial, M. [Ghassan] Salamé, considère aujourd’hui par exemple qu’il est contre toute mission internationale d’interposition et de contrôle de cessez-le-feu. Parce que lui-même disait que le cessez-le-feu impliquait justement un contrôle extérieur et une force en quelque sorte d’interposition. Il faudra aller nécessairement vers une force d’interposition qui peut être celle de l’ONU ou l’ONU conjointement avec l’Union africaine ou encore celle de l’Union européenne pour autant que les pays européens arrivent à se mettre d’accord là-dessus.

►À lire aussi : Libye, les impacts des engagements pris à Berlin sur l’évolution du conflit

Ce que craignent beaucoup d’observateurs, c’est que cette force d’interposition ne soit contrôlée par les Turcs et les Russes…

Ça, c’est bien entendu le risque. Et ça ne serait pas une force d’interposition dans la mesure où ces deux parties ne sont pas vraiment neutres, et à plus forte raison l’État turc, puisque l’État turc est partie prenante du conflit dans la mesure même où il soutient ouvertement et clairement le gouvernement de Tripoli.

Sur le plan intérieur, entre les deux belligérants, est-ce que les termes du cessez-le-feu négocié dimanche 19 janvier à Berlin sont appropriés ou pas ?

Ils le sont. Le cessez-le-feu lui-même, la démilitarisation des milices, la création d’une armée, la création de forces de sécurité de police, etc. Les termes eux-mêmes sont appropriés. Le problème, c’est qu’ils ne sont pas acceptables pour les uns et pour les autres, parce que pour le gouvernement de Tripoli, les milices ne sont rien d’autre que des forces qui défendent la révolution de février 2011.

Alors que pour Haftar, les milices, ce sont des obstacles à toute construction de l’État et toute résolution de la crise. Donc, pour Sarraj, Haftar fait une opération pour faire en quelque sorte un coup d’État ; pour Haftar, il est question de débarrasser Tripoli des milices et de reconstruire l’État. Cette reconstruction n’est possible, dit-il, qu’une fois que les milices sont désarmées. Alors que pour Sarraj, elles font partie finalement de la vie politique d’une certaine manière.

Donc, le démantèlement des milices, c’est un point sur lequel tout cessez-le-feu risque de bloquer…

Parfaitement. C’est là-dessus que tout bute en quelque sorte. Et ceci d’ailleurs est en cohérence avec toute la conception de la construction de l’État, avec ce que [Max] Weber appelait en effet le « monopole de la violence légitime ». Si l’on veut qu’un État soit construit ou reconstruit, il faut bien entendu que cet État dispose du monopole de la violence, c’est-à-dire qu’il soit seul à user de la violence dans des cadres extrêmement précis. Tout autre groupe n’est pas habilité.

Entre messieurs Fayez el-Sarraj et Khalifa Haftar, est-ce qu’il y a un gagnant et un perdant à l’issue de la conférence de Berlin ?

Si l’on regarde les choses de très près, malgré tout c’est Haftar qui marque des points, c’est-à-dire que la question de l’unification de l’armée, la sécurité, également la refondation ou la réforme du conseil présidentiel qui est un enjeu principal, la formation d’un gouvernement qui soit approuvé par la chambre des représentants, tous ces éléments en fait vont dans le sens du maréchal Haftar et défavorisent les positions de Sarraj. Donc, objectivement et si on regarde les choses, cette conférence va dans le sens de Haftar, ce qui signifie aussi que la configuration internationale est probablement plus favorable à Haftar qu’à Sarraj. D’ailleurs, Sarraj n’est pas cité ni Haftar dans le communiqué final. Donc, on voit bien quand même que la légitimité de Sarraj, qui existe toujours sur le plan international, se fragilise de plus en plus en faveur justement d’une légitimité croissante de Haftar de l’autre côté.

Un futur comité militaire mixte, un futur conseil présidentiel à l’issue d’une réunion inter-libyenne à Genève. Est-ce que vous croyez à tout cela ?

Le comité militaire mixte, non, parce que ce serait ce comité qui va superviser le cessez-le-feu. C’est en contradiction avec la logique du cessez-le-feu. Il faut une troisième force extérieure et ce comité, étant nommé par les uns et par les autres, c’est-à-dire 5 officiers nommés par Haftar et 5 nommés par Sarraj, il n’est donc pas indépendant. Et donc de ce point de vue là, je ne crois pas que ce comité soit en mesure en effet d’assumer cette mission de contrôle de cessez-le-feu contrairement à ce que semble affirmer le représentant spécial, M. Salamé.

Quant à la future réunion inter-libyenne de Genève et la modification du conseil présidentiel, je n’y crois parce que, l’idée c’est de réunir 40 personnes à Genève. Treize seront nommées par le Haut conseil d’État qui est cette deuxième chambre qui est contestée d’ailleurs, et 13 personnes seront nommées par la chambre des représentants, c’est-à-dire le Parlement de Tobrouk, et 14 seront nommés par monsieur Salamé et la mission des Nations unies en Libye. Donc, ce groupe de 40 personnes devrait se réunir à Genève pour discuter de la façon de réformer le conseil présidentiel, et de la façon de former un nouveau gouvernement. Ce n’est pas très sérieux, parce qu’en réalité, ces gens-là ne sont pas légitimes finalement à discuter de ces questions. Et finalement, les décisions qu’ils prendraient n’auraient aucune force de loi et encore moins de légitimité.

Le président Abdelmadjid Tebboune prêt à accueillir une réunion libyenne sur le sol algérien. Est-ce à dire qu’Alger est en train de s’impliquer maintenant dans le dossier ?

S’agissant de l’Algérie, il y a une sorte d’immobilisme et d’attentisme malgré tout. Il y a une ambiguïté de l’Algérie. Je crois que cette ambiguïté reflète l’état des forces politiques en Algérie, parce que vous avez d’un côté les islamistes algériens qui pèsent lourdement dans le pouvoir en Algérie, qui défendent les islamistes libyens et en fait défendent le gouvernement de Sarraj, et vous avez l’armée d’un autre côté qui serait plutôt favorable à Haftar, mais n’ose pas tellement le montrer ni l’afficher pour ne pas braquer contre elle les islamistes. Par conséquent, cette annonce est peu crédible parce qu’en fait, Haftar n’irait pas en Algérie pour la raison qu’il considère que les islamistes sont très influents en Algérie et qu’ils bloqueront tout changement. Je ne crois pas tellement à cette éventualité.

La présence du Congolais Denis Sassou-Nguesso à Berlin, est-ce le signe que l’Union africaine est en train de sortir de sa marginalisation ?

Alors, c’est le signe en tout cas qu’il y a une volonté internationale d’intégrer l’Union africaine dans le jeu et dans les mécanismes de prise de décisions et de sortie de la crise libyenne. L’Union africaine revendique en fait la nomination d’un nouveau représentant de l’ONU en Libye qui soit nommé conjointement par l’ONU et l’Union africaine, considérant d’ailleurs que l’actuel représentant, M. Salamé, a échoué dans sa mission.

La montée en puissance des Turcs et des Russes, est-ce la conséquence d’un affaiblissement de l’Union européenne, voire d’une division en son sein ?

C’est le témoin, c’est la preuve en quelque sorte que l’Union européenne est fragilisée. Et elle est fragilisée parce qu’il y a des divergences. Une des divergences concerne le rôle et la place que doivent jouer les islamistes en Libye. Vous avez d’un côté l’Allemagne et la Grande-Bretagne par exemple qui sont plutôt favorables aux islamistes au pouvoir en Libye, alors que la France est très réservée, voire peut-être même opposée à toute intégration des islamistes au pouvoir en Libye. Donc, au sein de l’Europe, il y a des divergences. Et finalement, cela se traduit par une espèce de vide politique. Et ce sont les Russes et les Turcs qui se sont dépêchés finalement pour occuper cette place laissée vide par l’Union européenne à cause de ces divisions.

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