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Géorgie

«La Géorgie a fait beaucoup de concessions à la Russie, mais n'a rien reçu en échange»

Le président géorgien sortant Mikheïl Saakachvili a voté pour l'élection de son successeur, à Tbilissi le 27 octobre 2013.
Le président géorgien sortant Mikheïl Saakachvili a voté pour l'élection de son successeur, à Tbilissi le 27 octobre 2013. REUTERS/David Mdzinarishvili

Une page se tourne en Géorgie, ex-république soviétique du Caucase. L'élection présidentielle de ce dimanche 27 octobre 2013 marque la fin de l'ère Mikheïl Saakachvili, au pouvoir depuis dix ans. Entretien et analyse de la situation avec Thorniké Gordazé, professeur associé à Sciences-Po et au Céri, spécialiste du Caucause.

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RFI : Commençons par évoquer le bilan de Mikheïl Saakachvili. Est-ce qu’on peut dire qu’il restera comme l’homme qui a révolutionné la Géorgie ?

Thorniké Gordazé : Sans doute, il suffit de regarder la Géorgie d’aujourd’hui et de la comparer à la Géorgie d’avant 2003, vous voyez que c’est un autre pays. Saakachvili a été le modernisateur de ce pays, il a jeté les bases de l’Etat moderne de la Géorgie qui, avant 2002-2003, représentait un Etat « failli », pour reprendre l'expression de certains spécialistes de sciences politiques, un Etat dominé par la criminalité, par des réseaux mixtes constitués entre les représentants de l’Etat et du monde criminel. C’était un pays qui n’arrivait même pas à étendre sa souveraineté nationale sur l’essentiel du territoire, et on est passé à un Etat dont les institutions fonctionnent très bien, c’est un Etat qui a résolument tourné la page soviétique et post-soviétique et qui a beaucoup avancé dans son rapprochement avec l’Union européenne et l’Otan, qui restent les deux objectifs principaux de ce pays.

Evidemment, tout n’a pas réussi à cent pour cent. L’empressement à faire des réformes a fait également ses victimes : il y a eu un taux de chômage relativement important en Géorgie, les questions sociales restent non résolues et c’est ça qui a provoqué aussi, en grande partie, la défaite de son parti lors des élections législatives qui ont eu lieu l’année dernière.

Saakachvili a donc voulu arrimer la Géorgie à l’ouest, mais est-ce qu’il n’a pas eu tort de défier la Russie en voulant reprendre le contrôle de l’Ossétie du Sud ? Il faut se rappeler que la guerre de cinq jours s’était soldée par une défaite cuisante pour la Géorgie et certains l’ont traité alors de va-t-en-guerre...

Beaucoup de choses ont été écrites sur cette guerre de 2008. C’était une guerre qui était très difficilement évitable. Lorsqu’on parle de la Géorgie qui provoque la grande Russie, c’est qu’on ne connaît pas très bien la situation. La Russie, depuis des années, essayait d’écraser la Géorgie, essayait de débarrasser la Géorgie de Saakachvili, parce que la Géorgie représentait, justement de par sa politique occidentale, une menace pour le régime actuel russe et également par l’exemple que la Géorgie donnait aux autres pays de l’ex-URSS avec ses réformes anti-corruption, avec cette volonté de couper avec le passé soviétique, le passé post-soviétique. Il s’agissait d’une véritable incompatibilité, non seulement d’humeur mais de système politique, entre la Russie de Poutine et la Géorgie de Saakacvhili.

Il y a quelques mois, le président Poutine a dit qu'il préparait la guerre en Géorgie depuis 2006. Ce serait injuste de blâmer la Géorgie dans le déclenchement du conflit. Rappelons qu’aussi bien l’Ossétie du Sud que l'Abkhazie sont deux provinces qui, encore officiellement au niveau international, sont reconnues comme faisant partie de la Géorgie. Avec le temps qui s’écoule, il y aura encore plus de choses qui vont être dites sur ce conflit et encore un fois, c’est injuste de blâmer la petite Géorgie d’avoir provoqué la guerre avec un voisin qui lui est 50 fois supérieur en taille et 30 fois supérieur en nombre d’habitants.

D’après les sondages, seuls 26% des Géorgiens ont une opinion positive de Saakachvili. C’est injuste selon vous ?

Non, vous savez les opinions varient : il y a un an, le même sondage disait que plus de 65% étaient favorables au président. En Géorgie, nous avons un pays où les opinions peuvent changer très vite, ça s’est vu à plusieurs reprises lors des élections de l’année dernière : jusqu’à 15 jours avant les élections, le parti du président était donné gagnant par les sondages. Après, il y a eu des événements, notamment le scandale des prisons et d’autres scandales qui ont éclaté juste avant les élections, qui ont fait que le parti gouvernemental a perdu les élections.

Pour résumer, les sondages dans un pays post-communiste où les opinions ne sont pas stabilisées, ne sont pas bipolaires comme en Europe ou dans les pays démocratiques de longue date, ça varie. Aujourd’hui, effectivement, sa popularité n’est pas la même qu’il y a quelques années, c’est indéniable, mais je pense que pour le juger il faudrait encore des années ; des années doivent passer pour voir quel est son bilan. Et je pense que ce bilan sera quand même essentiellement positif, notamment en matière de construction de l’Etat.

Si on se projette un peu dans l’avenir, quels vont être les priorités pour le successeur de Saakachvili ? Est-ce que ce sera la normalisation des relations avec le voisin russe, tout en consolidant les liens avec les Occidentaux ?

Ce ne sera pas au président de déterminer la politique géorgienne, ce sera plutôt au gouvernement. Le nouveau gouvernement a donné comme priorité le règlement du conflit avec la Russie. Ce nouveau gouvernement a fait beaucoup de pas, beaucoup de concessions même unilatérales, mais n’a rien reçu en échange. Pour l’instant au contraire, à plusieurs reprises, on a vu la Russie reprendre l’offensive, notamment en construisant des murs, en décidant unilatéralement où passe la frontière internationale de la Géorgie. Il y a donc une déception forte que les concessions unilatérales n’ont pas abouti, n’ont pas provoqué de la part de la Russie des actions réciproques.

Cela montre encore une fois que ce n’est pas parce que la Géorgie fait des concessions que le régime que nous avons en face va faire de même, parce qu’ils considèrent qu’on ne fait pas de concessions à un petit pays qui se situe dans leur sphère d’influence, on ne discute pas d’égal à égal avec un pays comme la Géorgie. Ce sera donc extrêmement difficile pour le nouveau président ou le nouveau gouvernement de régler le conflit avec la Russie sans le rôle actif de la communauté internationale. C’est ce que le précédent gouvernement essayait : impliquer au maximum la communauté internationale dans ses négociations avec la Russie. Jusqu’à maintenant, la Géorgie a essayé de régler ce problème à deux, face-à-face avec la Russie. Mais on voit que ça ne marche pas. Je pense qu’il est temps de revenir à impliquer au maximum l’Union européenne, les Etats-Unis et les grands acteurs de la communauté internationale.

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