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Religion

Célibat des prêtres: «Les pressions n’arrêteront pas François»

L'ancien pape Benoît appelle François à ne pas ordonner d'hommes mariés. Image d'illustration datée du 21 décembre 2018.
L'ancien pape Benoît appelle François à ne pas ordonner d'hommes mariés. Image d'illustration datée du 21 décembre 2018. REUTERS

Dans un livre à paraître ce 15 janvier et dont Le Figaro a publié des extraits, l’ancien pape Benoît XVI, qui a renoncé à sa charge en 2013, exhorte son successeur à abandonner l’idée d’ordonner prêtres des hommes déjà mariés. La sortie de l’ouvrage, co-signé avec le cardinal guinéen Robert Sarah, et ses rebondissements ébranlent la communauté catholique. Explications avec le correspondant permanent du journal La Croix au Vatican, le journaliste Nicolas Senèze.

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Mise à jour 14.01, 14h : Benoît XVI ne souhaite plus cosigner le livre. Face au tollé provoqué par la publication d'extraits du livre, Mgr Georg Gänswein, secrétaire particulier de Benoît XVI, a fait une déclaration ce 14 janvier à 12h30, aux agences KNA et ANSA. « Je peux confirmer que ce [mardi] matin, sur indication du pape émérite, j'ai demandé au cardinal Robert Sarah [co-auteur] de contacter les éditeurs du livre en les priant d'enlever le nom de Benoît XVI, de la couverture comme de l'introduction et de la conclusion ».

Motif invoqué : Benoît XVI n'a pas été averti de la destination de sa partie contributive, écrite avant le synode. Il reste signataire « à 100% » de la partie centrale sur le célibat sacerdotal, mais se désolidarise du reste. Quelle que soit la réponse de l'éditeur (le Français Fayard), l'annonce renforce les soupçons d'instrumentalisation de l'ancien souverain pontife évoqués ci-dessous...

RFI : La tonalité des extraits diffusés par Le Figaro est à la fois dramatique, supplicatoire et offensive : les auteurs estiment « l’avenir de l’Église catholique latine compromis si l’on touche au célibat sacerdotal, l’un de ses piliers ». Ils disent « ne pas pouvoir se taire » et « supplie(nt) » le pape de renoncer à cette réforme. Ils assurent cependant « agir dans un esprit d’amour de l’Eglise et du pape » et affirment leur « obéissance filiale ». Vous écrivez que ce livre, Des profondeurs de nos cœurs, est « un méchant coup dans le dos du pape ». Pourquoi ?

Nicolas Senèze : Ce livre s’inscrit dans le sillage de rumeurs de démission du pape lancées en fin d’année dernière dans le but d’affaiblir son autorité. En effet, pourquoi obéir à un pape qui va bientôt partir ? On assiste ici à une autre tentative. C’est une pression, une manière pas très « sport » de mettre le pape en garde. Dans le milieu romain, on dit que ce sont des choses qui ne se font pas. Ce livre arrive en outre juste avant la réponse prochaine de François au synode pour l’Amazonie en octobre 2019, qui a rassemblé les évêques sur les questions écologiques mais aussi pastorales - comment l’Eglise peut évangéliser plus efficacement en Amazonie. Les évêques ont fait la proposition de pouvoir ordonner prêtres des hommes mariés. Cette question a été débattue. Le cardinal Sarah y participait, était intervenu, s’y était opposé, mais sa position n’avait pas été retenue par la très large majorité. Aujourd’hui, cette prise de position du cardinal et du pape émérite intervient alors que le débat du synode est clos. Donc ce qu’ils n’ont pas réussi à faire passer pendant le synode, ils tentent de le faire accepter en allant chercher le pape émérite Benoît XVI comme caution morale. Celui-ci s’était pourtant contraint à garder le silence pour, justement, ne pas interférer dans le pontificat de son successeur. Il sort donc de son silence, ce qui est très problématique.

Pour quelle raison ?

Il était déjà intervenu sur quelques points. Mais de cette façon-là, en mettant clairement en garde le pape François, c’est clairement un acte hostile. D’autant que dans le texte qu’il signe avec le cardinal Sarah, il évoque des « malversations diaboliques » à propos des débats du synode, acte officiel de l’Eglise présidé par le pape en personne. C’est extrêmement grave.

Le statut du pape émérite est, depuis le départ, problématique. Avec le même titre, les mêmes habits blancs, il incarne une autorité et porte le germe de la confusion pour les fidèles. Cela convenait tant qu’il restait retiré. A partir du moment où il intervient dans la vie de l’Église, c’est une tentative de créer un magistère parallèle et concurrent de celui du seul pape. Or, depuis plusieurs mois, on assiste à une entreprise de délégitimation du pape François. Tout cela amène de l’eau au moulin d’un certain nombre d’opposants disant que, finalement, Benoît XVI est le seul vrai pape. C’est difficilement acceptable. D’ailleurs, comme la question se pose un jour de la démission de François s'il ne se sent plus les forces, je sais qu'il réfléchit pour lui-même à un statut différent d’évêque de Rome émérite, et non de pape, ainsi qu’à une obligation de silence beaucoup plus stricte dans les textes pour bien créer la différence et éviter toute instrumentalisation de la part de l’entourage.

Justement, certains observateurs éclairés s’interrogent ouvertement sur une possible instrumentalisation de Benoît XVI, âgé de 92 ans. Quel est votre avis ?

Cela ne m’étonnerait pas effectivement. Il y a eu ce reportage la semaine dernière à la télévision bavaroise, on le voyait très affaibli. On voyait Mgr Gänswein, son secrétaire particulier et préfet de la maison pontificale qui n’hésitait pas à répondre aux questions à sa place. Cela interroge.

Le livre est cosigné par le cardinal Sarah que le grand public connaît moins. On l’identifie, au travers de ses prises de position tranchées très conservatrices sur les faits de société, comme un opposant au pape au sein de la Curie. Mais le personnage est complexe : beaucoup plus mystique que politique, selon le journal La Vie. A l’aune de ces extraits, comment le décririez-vous ?

Ce n’est clairement pas un politique. Je ne pense pas qu’il joue pour lui-même. D’ailleurs, ce genre de prises de position le disqualifie d’une certaine façon dans un éventuel conclave [lorsque les cardinaux se rassemblent pour élire le nouveau pape] : comment un homme qui s’est placé dans une telle opposition contre le pape peut-il recueillir les deux tiers des suffrages nécessaires pour être élu ? En fait, j’ai surtout l’impression qu’il est lui-même l’objet de récupérations qui utilisent sa personnalité à des fins, elles, beaucoup plus politiques. Tout un milieu identitaire, notamment en France, mais pas seulement, se retrouve bien dans l’ambiguité de ses propos. En Afrique, il est écouté comme une grande voix, mais il n’est pas le seul. Il y a toute une génération d’évêques et de cardinaux qui sont beaucoup plus proches de François et qui incarnent un pragmatisme, un ancrage dans la vie africaine, tout en étant rigoureux sur la doctrine. Je pense au cardinal Nzapalainga à Bangui, au cardinal Fridolin Ambongo à Kinshasa.

Il dit à un moment parler comme un « fils de l’Afrique ». Que signifie cette invocation de son continent natal ?

Il s’institue en quelque sorte « porte-parole de l’Afrique ». Or, j’ai entendu des cardinaux africains pendant le synode qui n’étaient pas du tout sur la même position. Sur la question de l’ordination d’hommes mariés, clairement, les évêques africains ne sont pas pour. Et cela se comprend pour différentes raisons. Une question très grave dans l’Eglise catholique africaine est celle du tribalisme qui gangrène un certain nombre de diocèses. Si vous rajoutez là-dessus des prêtres mariés qui ont des familles, des enfants, on voit bien toutes les difficultés que cela peut causer et on comprend leur réticence sur cette question-là. Ceci étant, ils l’ont dit au synode et ont été entendus, y compris par les évêques latino-américains, qui ont dit que c’était quelque chose qu’ils ne voulaient pas imposer aux Africains. Ceux-ci ont donc été rassurés et convaincus de l’intérêt de la réforme.

Mise à part la forme, quelle est la pierre d'achoppement théologique du livre ?

Toute la problématique de la théologie du prêtre soutenue par le cardinal Sarah dans ce livre est présentée comme la seule et unique vérité qui serait valable pour l’Église. Or ce n’est pas vrai : il y a différentes manières d’être prêtre et c’est cela que François admet et reconnaît. Il n’entend pas remettre en cause la règle du célibat mais il reconnaît qu’il y a toujours eu des exceptions à cette règle, dont très largement dans l’Église catholique puisque les prêtres de rites oriental et anglican qui l’ont ralliée peuvent se marier. Ce que François ne veut pas, c’est imposer un modèle unique et ceux qui voulaient ce modèle ne sont pas du tout à l’aise dans le pontificat de François, qui a beaucoup plus conscience des questions pastorales et de l’adaptation des questions non doctrinales. Il y a un plus un grand pragmatisme. Cela leur est insupportable.

Dans votre enquête Comment l’Amérique veut changer de pape, vous expliquez qu’une mouvance ultra-conservatrice américaine, constituée de clercs et de laïcs, cherche à le pousser à la démission. Le livre de Benoît XVI et Robert Sarah s’inscrit-il dans cette logique frondeuse, sans être nécessairement adossé à cette mouvance ?

Effectivement, ils n’y sont pas forcément adossés, mais on est bien dans le cadre de ces ultra-conservateurs. Il y a des liens. Mgr Gänswein est lié à certains milieux très conservateurs allemands très opposés à François. A Ratisbonne, par exemple, la princesse Gloria von Thurn und Taxis, représentante d’une grande famille princière, fait une campagne très conservatrice dans l’Eglise. Or on sait qu’elle a des liens avec ces milieux américains. Ces gens se retrouvent sur un certain nombre de positions, ce n’est pas quelque chose de concerté. Le cardinal Sarah défend sa vision, sans voir les éventuelles implications et récupérations qu’il peut y avoir.

Sans jouer au devin, de quelle manière François peut-il réagir, sur le fond comme sur la forme ?

Sur ce genre d’attaques, François est plutôt porté à ne pas regarder derrière lui. Il va prendre en compte cette opinion. Il y a d’ailleurs eu la réaction ce lundi du Saint-Siège. Il dit en substance que la position du cardinal Sarah est une position parmi d’autres. Je pense qu’il va continuer à avancer sur cette question-là. En particulier sur l’Amazonie, avec la solution qui se dessine : garder cette exception de pouvoir ordonner des hommes mariés. Mais plutôt que ce soit le Vatican qui donne les autorisations, cela pourrait être le ressort des conférences épiscopales qui donneraient les dérogations. Cela rassurera les évêques africains. Mais il ne faut pas croire que cela va créer de grands mouvements d’ordinations d’hommes mariés à travers le monde.

Cette réforme pourrait-elle tout de même marquer un point de rupture dans ce pontificat, quelle qu’en soit la forme : renonciation ? schisme ? Deux choses qui ne sont guère craintes par François.

Non, au contraire, cela va plutôt, je crois, le renforcer dans sa détermination. C’est un pontificat de réformes, il a été élu pour cela et ce ne sont pas les pressions qui l’arrêteront. Une espèce d’alliance anti-réformiste jette ses dernières forces dans la bataille. La réforme de la Curie est en cours et là encore, il y a des forces puissantes pour l’en empêcher. Il n’en demeure pas moins que c’est une grave crise. Il ne faut donc pas exclure la possibilité que le cardinal Sarah ou Mgr Gänswein soient sanctionnés. Le jour où le cardinal Müller a franchi la ligne rouge, François l’a remplacé.

Sur quels soutiens François peut-il compter ?

La grande force de ses opposants est de faire croire qu’ils représentent la moitié de l’Église, que 80% des prêtres sont contre François. Ce n’est pas vrai du tout. Il a de vrais soutiens dans la Curie, y compris de ceux qui ne sont pas forcément d’accord avec lui - on entend des évêques cautionner certaines paroles contre le pape - mais qui sont loyaux, et de larges pans de fidèles de l’Eglise qui sont en accord avec le pape. Le désaccord est légitime. Mais entre le désaccord et la dissidence, il y a un pas que la quasi-totalité des évêques ne veulent pas franchir.

La question du célibat des prêtres incarne un point nodal au-delà même de l’affrontement ecclésiologique. Elle est devenue un sujet dans les sociétés occidentales largement sécularisées car elle convoque des problèmes universels : sexualité des prêtres, pédophilie, crise des vocations, etc.

La théologie exprimée par le cardinal Sarah, c’est la vision d’une Eglise centrée sur le prêtre. Le prêtre comme autre Jésus-Christ d’une certaine façon, au centre de tout. C’est une théologie qui a montré ses limites, ne serait-ce que par le cléricalisme et tous les abus que celui-ci a engendrés. On est revenu de cette théologie-là, et on ne peut plus présenter le prêtre ainsi. Le célibat participe à faire du prêtre un homme à part. Ce qu’il est certes : la théologie dit que le prêtre est un homme mis à part par le Seigneur. Mais il y a une différence entre mis à part et homme mis à côté des autres sur un piédestal. C’est la grande prise de conscience de François dans sa lutte contre les abus : il essaie de s’attaquer aux causes des abus. Benoît XVI avait instauré la tolérance zéro, de façon forte et fiable. François veut aller au-delà : il faut bien sûr punir ceux qui ont commis des crimes, mais les arrêter avant qu’ils ne les commettent et faire en sorte que le système ecclésial ne produise plus d’abus, c’est encore mieux.

L’ordination d'hommes mariés, voire le diaconat féminin, sont donc vues comme des solutions ?

Non, pas directement en tout cas. D’autant qu’on sait que la plupart des abus sexuels dans le monde sont commis dans le cadre familial, donc par des hommes mariés. Mais c’est simplement de faire vivre une légitime diversité dans l’Église, dans la façon aussi d’exercer les ministères. Faire entrer l'Eglise dans son temps.

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