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TEMOIGNAGES

«À Bergame, les familles se disent adieu à l'ambulance»

Vue de l'hôpital d'Alzano Lombardo, non loin de Bergame. Un foyer majeur de l'épidémie de coronavirus.
Vue de l'hôpital d'Alzano Lombardo, non loin de Bergame. Un foyer majeur de l'épidémie de coronavirus. Local Team/REUTERS TV via REUTERS

L'épidémie de coronavirus touche 182 pays dans le monde sur 193. Près de 2,6 milliards de personnes sont appelées à rester chez elles. L'Europe reste le principal foyer de la planète. Des mesures drastiques communes, comme le confinement à domicile, ont été prises. Mais les réalités vécues par les citoyens varient d'un pays à l'autre. Italie, Pays-Bas, Espagne, Angleterre : quatre récits de vie sous épidémie.

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En Italie : « Les pages nécrologiques sont passées de deux à quinze »
Barbara Zappa, 49 ans, professeure de lycée à Bergame

« Mercredi 25 mars, il y avait 7 072 personnes infectées à Bergame (120 000 habitants) et près de 1 000 morts. À Milan, la ville voisine de 1,4 million d'habitants, 6074 étaient contaminées.  Ce désastre est arrivé parce que Bergame et sa région n'ont pas été déclarées zone rouge à temps, et parce deux foyers épidémiques, Alzano Lombardo et Nembro, n'ont pas été immédiatement isolés. Au contraire, médecins et personnels soignants ont continué à travailler dans les hôpitaux de Val Seriana [vallée proche de la ville] sans protection, propageant la contagion. Le gouvernement n'a pas déclenché ces zones rouges pour des raisons économiques, pour ne pas stopper les activités de production de la région.

Lire aussi : Etat du monde face à la pandémie au 27 mars : 1000 morts en 24h en Italie

Cependant, ce comptage officiel ne correspond pas à la réalité : il est largement sous-estimé car de nombreuses personnes âgées sont mortes à leur domicile, sans avoir été diagnostiquées. Les autorités disent que le pic est attendu pour la fin de cette semaine.

J'ai moi-même eu les symptômes du Covid-19 : fièvre, froid, maux de têtes sévères, douleurs dans le dos et les jambes, perte de goût et d'odorat et énorme fatigue. J'ai été contaminée par le petit ami de ma fille. Mais comme beaucoup dans ce cas, je n'ai pas été hospitalisée et n'ai pas pu faire de dépistage, l'ayant toutefois demandé à mon médecin. Je n'ai pris que du paracétamol pour faire baisser la fièvre et calmer les douleurs. J'ai commencé à me sentir mieux au bout de douze jours, mais je n'ai pas encore retrouvé le goût et l'odorat. Même sans avoir de problèmes respiratoires, j'ai eu peur de mourir car je savais que la situation pouvait empirer en quelques heures.
Mes enfants de 16 et 21 ans ont également été malades mais ont récupéré au bout de deux-trois jours. Ils ne me demandent jamais de sortir, ils ont compris que la maison était le lieu le plus sûr. Des parents de leurs amis sont morts. Je suis très inquiète pour ma mère de 73 ans : elle est seule depuis trois semaines...

Le confinement a officiellement été décrété le 8 mars, mais nous avions déjà arrêté de sortir et de voir des amis depuis déjà deux semaines. Nous nous y sommes habitués car il est davantage vécu comme une protection que comme une réclusion. C'est vrai aussi que cette épidémie révèle la vraie nature de chacun. Mais l'heure est plutôt à tout faire pour échapper à la mort qui frappe, réellement, à nos portes.
L'atmosphère dans la ville est irréelle : les rues sont vides, les commerces fermés, sauf les pharmacies et les supermarchés. Le plus dur à supporter, c'est le silence, seulement brisé par les sirènes des ambulances. Pendant quelques jours, elles ont diminué, j'y ai vu un signe. Puis je les ai aperçues avec leurs lumières, sans le son, et j'ai compris : ils veulent simplement contenir l'angoisse qui, autrement, exploserait. Ce silence est un silence de mort.

Tous les corps sont incinérés, mais le crématorium municipal est incapable d'absorber le nombre exceptionnellement élevé de dépouilles, qui sont alors transférées vers d'autres villes, par camions militaires. Les familles n'ont pas le droit de se rendre à l'hôpital. Je ne peux pas imaginer ce que c'est de vivre avec la culpabilité de n'avoir pu assister un parent à l'agonie, de l'avoir laissé seul dans la mort. Les funérailles sont interdites. Les familles saluent une dernière fois leurs proches malades lorsqu'ils sont emmenés par l'ambulance. Les familles recevront une urne funéraire, quelques semaines plus tard. Ce virus a volé notre humanité. »

Au Royaume-Uni : « Hier, on pouvait visiter la famille et aller au pub, aujourd'hui on est bouclé ! » Jonet Bown, 75 ans, retraitée à Harrogate

« Nous sommes passés en confinement depuis lundi officiellement, mais mon mari et moi avions déjà décidé la semaine dernière de ne pas aller faire de courses. Les dernières remontent à lundi 15, à 7h30 exactement. Nous sortons pour une très courte balade chaque jour et nous avons de la chance d'avoir un grand jardin.

Je suis née à la fin de la guerre et comme beaucoup de ma génération, j'ai toujours eu une réserve de nourriture. Le gaspillage ne fait pas partie de mon éducation et nous ne sommes pas habitués à sortir pour manger. Mais je vais bientôt manquer de produits de première nécessité. Pour nous autres, classés comme "vulnérables", les commerces de proximité prennent nos commandes et nous les font livrer. Ma fille vit à 45 minutes de chez nous, elle complète les courses chaque semaine. Nous avons un laitier à l'ancienne qui nous livre tous les trois jours ! Et j'achète mes oeufs à une dame du voisinage. Ces deux produits sont en ruptures de stock dans les supermarchés. Nous avons beaucoup de chance.

Pour l'instant, l'isolement ne m'affecte pas trop, même si c'est triste de ne plus voir ses petits-enfants. Notre principal souci, c'est que nous devions déménager d'ici un mois. Je crains que cela ne soit reporté pour plusieurs semaines. À quoi s'ajoutent mes problèmes de dos puisque je ne peux plus recevoir les soins de mon physiothérapeute. Mon opération de la cataracte a aussi été décalée. Je l'ai attendue pendant cinq mois et je venais tout juste d'obtenir un rendez-vous ! 

C'est une situation sans précédent pour tout le monde, y compris pour ceux qui ont connu les restrictions des années 40. Je pense que la vie ne sera plus vraiment comme avant. Mais je ne suis pas trop inquiète, avec une famille solide et un esprit critique qui me permet de rester à distance des rumeurs répandues sur les réseaux sociaux !

Au début, on nous a dit que nous avions besoin d'immunité collective, c'est-à-dire que le maximum de monde attrape le virus et en guérisse ! Dominic Cummings [conseiller spécial du gouvernement] aurait déclaré que "l'immunité collective protège l'économie, et si cela signifie que des retraités doivent mourir, c'est dommage" [la polémique a enflé, Downing Street a démenti le 23 mars, NDLR].

Avec l'augmentation des décès, cette stratégie a vite changé : on est passé d'une stratégie molle à une dure et maintenant aux sanctions. Hier, on nous disait qu'on pouvait visiter la famille et même aller au pub, aujourd'hui on est bouclé ! Entre temps, il y a eu beaucoup de confusion. Le week-end dernier, des milliers de gens sont partis sur la côte ou à la campagne. Beaucoup ignorait la consigne de garder ses distances, beaucoup de jeunes aussi ne se sentaient pas concernés par les consignes.

Des mesures économiques ont été prises pour les entreprises et pour ceux qui se retrouvent sans travail, dont le salaire est pris en charge à 80% par le gouvernement. Mais chaque décision semble avoir été prise à la va-vite, en faisant peu de cas des conséquences. Un exemple frappant est celui des respirateurs artificiels [cruciaux pour les patients en phase réanimatoire, NDLR]. Le ministre a dit que nous en avions 12000, alors qu'en fait c'est 8000. Le gouvernement a demandé à différentes entreprises de changer leur production pour fabriquer des respirateurs, alors que des entreprises spécialisées n'ont pas été sollicitées pour augmenter leur production ! Le personnel hospitalier est sous-équipé et circule d'un hôpital à l'autre avec la même blouse ; les salaires des infirmiers sont bloqués et le NHS [système de santé publique britannique] est sous-payé depuis des années... »

En Espagne : « Mon travail est très gratifiant »
Ricard Closa, 56 ans, agent d'assistance à la personne dans un centre de santé à Igualada

« L'Espagne est confinée depuis le 13 mars, mais dans le secteur où je vis, Conca d'Odena, qui englobe quatre villes (7000 habitants), nous y sommes depuis le 9 mars. 90% des magasins sont fermés et l'on ressent un vide absolu. La vie sociale, culturelle, associative, amicale, les sorties le soir, absolument tout s'est interrompu. Toutes les routes sont contrôlées. Cela me concerne directement car je travaille dans un centre de santé. Je fais seulement des allers-retours à Igualada pour aller travailler, acheter des produits de base et rendre visite à ma mère qui vit seule et a besoin d'aide.

Lire aussi : Etat du monde face à la pandémie au 27 mars : tragique record de 769 morts en 24h en Espagne

Heureusement, ici c'est la campagne. On peut prendre l'air et le soleil sans danger. Dans la ville, déserte à toute heure, on entend des oiseaux chanter comme jamais auparavant, on respire l'odeur de fleurs et de plantes qui avait été couverte par la pollution. Les gens s'adaptent. Et nous n'avons pas perdu notre sens de l'humour pour lequel nous sommes des maestros !

Tout a changé dans mon travail au centre de santé. Tous les rendez-vous ont été annulés, sauf les urgences vitales. J'ai reçu de nouvelles consignes depuis un centre de gestion. Tous les jours, on improvise. C'est nouveau pour tout le monde, y compris pour ceux qui dirigent. Mais la tension est assez modérée parce qu'en vérité, nous avons d'excellents professionnels. Et les patients sont très reconnaissants envers eux.

Mon travail consiste à sympathiser avec le public, à prendre en charge sa situation et à lui expliquer, en sachant que vous n'avez pas de solution immédiate. Les gens ont beaucoup de doutes, ils s'inquiètent, ils ont besoin de réponses concrètes et on ne peut pas toujours les leur donner. Le système plante, la réponse est lente et les gens s'impatientent. Néanmoins, la plupart comprennent notre situation et savent également comment l'apprécier. Ces derniers jours, j'ai été très souvent ému par la gratitude de tous ces inconnus. Cela vous fait vous sentir très bien et vous encourage. Mon travail est très gratifiant.

Dans notre région, nous en sommes à plus de 50 morts, 395 positifs dont 140 professionnels de la santé. Je n'ai pas les données mais il y a aussi beaucoup de positifs ou suspectés en quarantaine chez eux.

Le gouvernement dit que le confinement est très important, que nous travaillons à un vaccin, que nous allons gagner, etc. Mais en général, les politiciens résolvent peu les problèmes et profitent de l'occasion pour faire de l'électoralisme. Ils ne sont pas à la hauteur de la situation. Les investissements dans le système sanitaire ont été abandonnés et maintenant cela fait des ravages. Au niveau municipal, la gestion s'améliore, il y a plus d'implication dans les services publics, mais certaines attitudes sont encore critiquables.

Cette situation devrait nous faire réfléchir à notre modèle de société. Il n'y a qu'à voir la réaction des gens dans cette situation inédite : certains ont pris très au sérieux le confinement, d'autres non. Cela suscite des discussions et des combats. Certains d'entre nous ont choisi de faire leurs courses de manière ordonnée, en pensant aux autres, quand d'autres ont oublié leur éducation, ressemblant à des animaux sauvages devant une proie abattue. J'ai vu des gens plus préoccupés par leur situation de travail, qu'ils puissent ou non aller travailler, que par leur propre santé. Quelle échelle de valeurs avons-nous ? De quoi nous soucions-nous vraiment ?

Nous devons ouvrir les yeux et changer nos habitudes. Nous devrions commencer par les plus jeunes, leur donner les clés pour le poursuivre. En attendant, je suis heureux de faire partie d'un secteur de service pour tous et sans conditions. »

Aux Pays-Bas : « Cette crise mondiale nous montre la fragilité de notre existence »
Léon Kruitwagen, 55 ans, directeur d'une agence en évènementiel à La Haye

« L’interdiction des réunions de plus de trois personnes par le gouvernement néerlandais a mis fin à toutes mes activités professionnelles. J’ai assisté à l’effondrement total d’un secteur, celui de l'évènementiel, encore en plein effervesence il y a trois semaines. Maintenant, un calme absolu règne dans la ville, comme un fall-out après une bombe atomique. J'ai le temps de lire, suivre les actualités au moins trois fois par jour, de regarder Netflix, de réfléchir sur l’avenir et de faire un peu de "farniente" ! Les seules choses qui me manquent vraiment sont les sorties et rencontres entre amis. Ma vie sociale est presque 100% virtuelle. Mais plus intensive aussi : tout le monde est chez soi, joignable et disponible !

Les autorités suivent les directives de l'Institut national pour la santé publique et l’environnement et celles de l'OMS : rester à la maison, sortir seulement si nécessaire, respecter une distance de 1,5 mètres entre les gens, pas de réunions (sauf en famille), tous les commerces (sauf alimentaires) sont fermés ainsi que tous les lieux culturels, de sports ou de rencontres jusqu’au 6 avril. La police contrôle de manière intensive et verbalise.

Mais l'État soutient les citoyens : les commerces fermés peuvent obtenir une compensation de 4000 euros par mois pour couvrir les frais fixes. Les coûts des salaires sont pris en charge par le gouvernement pour une période de trois mois. Les banques offrent des délais de paiements et des financements facilement accessibles et on peut s'acquitter des impôts plus tard dans l’année. 

Le confinement représente pour les Hollandais une forme d’absolutisme féodal qu’on n'a jamais connu ni accepté. Il n'était pas envisageable car ce n'est pas la culture hollandaise dans laquelle la liberté individuelle prime. Le consensus est une vieille valeur dans notre pays égalitaire. La construction et l’entretien des digues - pour nous protéger d’une autre menace : l’eau - avait déjà illustré un travail collectif où tout le monde avait dû prendre sa responsabilité. Or, tout le monde a compris la gravité de la situation et y est confrontée avec des conséquences majeures. Il y a une solidarité et une volonté collective qu'on n’avait jamais vécues.

Lire aussi : Pour contrer le coronavirus, les Pays-Bas refusent le confinement

Au début, j’étais sous le choc. Cette crise mondiale nous montre la fragilité de notre existence. Bon nombre de gens doivent recommencer à zéro. Mais ensemble, nous allons stopper cette épidémie.  C'est le moment opportun pour inventer un autre monde. Allons-y ! »

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