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Exposition/ Football/ Immigration

Une histoire du football et de l’immigration en France

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« Football et immigration ». Ce n’est pas le nom d’un futur ministère, mais le titre d’une exposition à la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, à Paris. Pour la première fois, l’omniprésent sujet de l’immigration en France est interrogé par le biais du sport le plus médiatisé au monde. Il est beaucoup question d’identité nationale (« Allez la France ! »), de fausses apparences (« Black-Blanc-Beur ») et de vraies questions sur le racisme, l’impact du foot sur la société française et vice-versa. L’expo montre jusqu’au 17 octobre des objets fétiches, des enregistrements sonores, des films, de 1850 jusqu’à nos jours, issus des collections de la FIFA, de la Fédération française de football, du Musée national du sport - jamais montrés au public.

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Avec tous ces Anglais, on ne peut pas gagner

La création de la Coupe Gordon Bennett - ou la cohabitation des joueurs étrangers et français en France.

Qui connaît le nom du premier footballeur immigré en France ? Question difficile pour une raison simple. Au début, le foot en France se joue presque exclusivement entre immigrés. En 1872 fut créé le premier club français, le Havre F.C. : des immigrants anglais, souvent commerçants, installés de l’autre côté de la Manche. Les élites françaises s’emparent du phénomène importé par les universitaires ou professeurs d’anglais: « Tout au début, ce sont d’abord les grandes écoles qui pratiquaient le football», explique le co-commissaire de l’exposition « Allez la France ! Football et immigration, histoires croisées », l’ethnologue Fabrice Grognet. « Ça venait avec l’anglomanie, c’était relatif à l’éducation anglaise qui était un modèle pour les Européens. La modernité étant incarnée par l’Angleterre, on essayait en France de recopier le modèle de l’éducation anglaise et donc des universités anglaises. Vous avez toute l’élite française qui était sensible et sensibilisée à la pratique du football. »

 
Les joueurs étrangers sont perçus comme un danger
 

Cité nationale de l'histoire de l'immigration

À première vue simple, le parcours de l’exposition se révèle complexe. La surface est transformée en terrain de foot : pelouse verte, des maillots et des stars, projection de matchs légendaires et même une tribune, slogans et cris de supporters lors d’un but. Sur les cimaises nous attendent des objets historiques et beaucoup d’explications instructives. À l’entrée, dans des vitrines, deux coupes et une balle de soule du XIXe siècle illustrent magnifiquement l’évolution du tandem football et immigration en France. Dès que la compétition entre en jeu, les joueurs étrangers sont perçus comme un  danger. « L’étranger, ce n’était pas la crainte de l’étranger, mais la crainte de l’Anglais, surtout la crainte de son très beau style de jeu et de son très bon niveau technique, explique le commissaire de l’exposition. Les équipes qui avaient beaucoup d’Anglais à bord étaient très efficaces. Et à partir de ce moment-là, on avait des compétitions qui ont dit : oui, on va accepter les étrangers, mais un nombre limité. C’était dès la fin du XIXe siècle. »
 
La troupe de Vercingétorix
 

Un jeu d’Anglais que les Français peuvent jouer

Première victime du succès du foot (anglais) : la soule française, un ancêtre du foot typiquement français, disparaît. Deuxième victime : le rugby. Après la scission du jeu en 1860, le football se popularise, le rugby reste l’exclusivité des élites, comme au Racing club de Paris qui snobe longtemps le foot, considéré inconvenant. Troisième victime : les femmes. En 1895 a lieu le premier match de jeunes filles en Angleterre : On disait alors : « C’est un jeu d’hommes que les femmes peuvent jouer ». En France aussi les femmes de la bourgeoisie commencent à jouer. Fabrice Gregnier : « A ce moment, on se demandait : mais si elles pratiquent le football, elles vont délaisser le foyer, le ménage. Qu’est-ce qui va se passer pour nos jeunes enfants ? »

Dès les années 1910, le chauvinisme autour du foot bascule régulièrement dans le nationalisme. Lors d’un match entre la France et la Belgique, la presse parle de « la troupe de Vercingétorix ». La Première Guerre mondiale s’avère comme un moment clé pour la future image et la diffusion du foot. « Vous avez des rencontres au moment des ‘pauses’ pendant cette guerre des tranchées. Vous avez les officiers français qui pratiquent le football. Les poilus, voyant leurs officiers, les gradés, jouer au football, imitent les officiers. A la fin de la guerre les gens rentrent dans leurs provinces et diffusent le football. »

Lors de la création d’un championnat de France professionnel en 1932, sur les 387 joueurs, il y a 113 joueurs étrangers. Mais très vite, le régime de Vichy barre la route. « Ce n’était pas forcément l’étranger qui était interdit, mais surtout le professionnalisme, avance Fabrice Grognet. Parmi les joueurs professionnels il y avait des étrangers. Il ne s’agissait pas de vouloir vider le championnat de France de ses étrangers. On voulait enlever le professionnalisme de la pratique sportive française. »

« Arrêtez l’invasion »

Après la Seconde Guerre mondiale, les restrictions continuent. Les joueurs étrangers sont accusés de freiner l’éclosion des jeunes joueurs nationaux. « Arrêtez l’invasion » titre le Miroir des Sports en 1951. La France du football ferme en 1955 à nouveau les frontières aux joueurs étrangers. Un procédé raciste ? Non. Les joueurs de l’Afrique noire, par exemple, ne sont pas considérés comme étrangers à cause de la puissance coloniale française et les « indigènes » de l’empire colonial sont recrutés en nombre. Les clubs français organisent dans les années 50 et 60 des tournées en Afrique pour promouvoir la culture française à travers le football. En parallèle de l’immigration à la logique purement sportive, des joueurs issus de l’immigration industrielle émergent. Après 1966, le nombre des joueurs étrangers par club est limité à deux, puis à trois. Dans les années 2000, les joueurs européens sont admis sans limites dans les clubs européens et les filières de détection en Afrique sub-saharienne défrayent la chronique avec leur « trafic de mineurs ». « Le championnat de France est à l’image de la société française. On peut avoir des moments d’ouverture, puisque c’est l’efficacité qui prime. Mais il ne faut pas oublier, met en garde Fabrice Grognet, pendant toute la période coloniale, on est quand même sur un paradigme du racialisme. Pour les idées de l’époque : un noir, tant qu’il joue au football, ça va. Mais on retrouve énormément de caricatures où le joueur africain est vu comme un enfant. Il y a des représentations empreintes d’un certain colonialisme et racialisme. »

On a le football qu’une société mérite

Le Guyano-Sénégalais Raoul Diagne, « L’Araignée noire » (1931-1940), est le premier joueur noir de l’équipe de France. Le 4 décembre 1938, lors du match en Italie, il constitue avec le

Cité nationale de l'histoire de l'immigration

Marocain Larbi Ben Barek en quelque sorte la première équipe « Black-Blanc-Beur » de la France. Ensuite, le football navigue entre la chasse à « la perle noire » et les cris de singes des supporteurs pour conspuer des joueurs africains ou d’origine africaine. Est-ce que le football peut combattre le racisme ? « On a le football qu’une société mérite. C’est un témoin de l’air du temps. Quand vous avez dans les années 80 Jean Tigana qui recevait des bananes et qui recevait des cris de singes, on était dans la question de l’immigration qui posait problème. L’immigration vue comme un problème. Le football ne peut pas ‘éliminer’ le racisme. C’est une question qui le dépasse. Par contre, il est traversé par ces questions. Lutter contre le racisme par le football – pourquoi pas ? Toutes les initiatives sont bonnes à prendre sur ce sujet. »

Est-il digne de porter le maillot de l’équipe de France ?

Dans l’exposition, les stars sont représentées à travers leur marionnette des Guignols de l’info, mais elles ne font pas de figuration, elles sont au cœur du propos. Avec la composition de l’équipe de France au fur et à mesure des coupes du monde, on pourrait écrire l’histoire de l’immigration industrielle en France : Gusti Jordan, l’Autrichien, naturalisé en 1938, « est-il digne de porter le maillot de l’équipe de France » ?

Pour des millions de Français, il est le symbole même de la popularité.

Raymond Kopa

La question est posée en avril 1938 par Lucien Dubech, journaliste sportif à L’Action française, à quelques semaines de la Coupe du monde qui se déroule en France. L’hebdomadaire Football défend Jordan et proclame les vertus de l’intégration par le sport. D’autres « immigrés » suivent le pas de Jordan. Kopa, la star de la Coupe du monde en 1958, « le Napoléon du football », alias Raymond Kopaszewski, est issu d’une famille de mineurs venue de Pologne. Michel Platini incarne le héros national pendant les années 70 et 80 : « Avant France – Italie, quand j’écoutais les hymnes, j’étais ému par les deux hymnes. » Robert Pirès (« Bobby »), fils de l’immigration portugaise et espagnole. Patrick Vieira, « the french Captain », né en 1976 à Dakar arrive à l’âge de 8 ans en France. Zinédine Zidane, né en 1972 à Marseille, son père Smaïl avait émigré de l’Algérie vers la métropole à l’âge de 17 ans.

Zinédine Zidane : « Tous mes potes étaient maghrébins ou étrangers » 

Quand les Bleus de 1998 sont labellisés d’office comme l’équipe « Black-Blanc-Beur » et sont récupérés - malgré eux – comme modèles de la diversité culturelle et d’intégration, l’exposition présente l’événement «L’anti-1998 », match France-Algérie en 2001 pendant lequel la Marseillaise fut sifflée. Des propos des Bleus apportent un autre démenti du mythe de l’intégration des immigrés par le foot  : « Je n’ai jamais souffert du racisme puisque, quand j’étais petit,

Cité nationale de l'histoire de l'immigration

tous mes potes étaient maghrébins ou étrangers», fait savoir Zinédine Zidane. « Mon enfance, même si cela doit paraître moins tendance que Créteil ou La Courneuve, c’est à Nantes. Le Nantes des beaux quartiers et des vacances sur la côte Atlantique », dit Marcel Desailly, né au Ghana avant d’être adopté par un diplomate français.

La seule voix qui propose une vraie « solution » à la question de l’exposition est l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo. Sa recette miracle : mettre une bonne distance entre l’immigration, le football et l’identité nationale. L’hebdomadaire satirique avait créé en 1998 Le journal de l’Anti-Mondial et avait fustigé : « Roland Garros et le Mondial : Non à la double peine ! ».

Les Bleus chantent: "I will survive"

Même la chanson de l’équipe de France est atteinte du syndrome de l’« immigration ». Au lieu du tube officiel Allez les Bleus, le public adopta en 1998 une chanson « non-officielle » : I will survive, interprétée par Gloria Gaynor. Sous l’impulsion des joueurs, la reprise par le groupe Hermes House Band devient l’hymne populaire de la victoire de 1998.

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