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Photographie / Festival PhotoMed / Entretien

La photographe marocaine Carolle Benitah brode sa vie à Marseille

"Le déguisement"
"Le déguisement" Carolle Benitah représentée par la Galerie 127 de Marrakech

La photographe Carolle Benitah est née à Casablanca, mais vit et travaille depuis longtemps à Marseille. Dans le cadre du premier festival de la photographie méditerranéenne PhotoMed à Sanary, près de Toulon, dans le Sud de la France, elle se plonge dans son enfance. La série Souvenirs représente un travail photographique très original, brodé et perlé. Entretien avec une photographe qui incarne bien le concept de PhotoMed, un festival qui souhaite interroger l’existence d’un trait d’union artistique entre la photographie d’Europe, d’Afrique et d’Asie.

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RFI : Dans votre exposition au sein du Festival Photomed il y a une photo qui flashe : Le déguisement. On y voit un groupe d’enfants avec des chapeaux et une couronne dans une salle de classe. Les visages sont cachés derrière ou grillagés par un fil rouge. Est-ce le fil rouge de votre histoire personnelle ?

Carolle Benitah : Le fil rouge, c’est comme mon fil d’Ariane et c’est le fil avec lequel j’ai interrogé ma propre histoire et qui doit me conduire, non pas vers une vérité, mais qui va dévoiler l’émotion. C’est une photo de classe, une photo lors d'une fête où tous les enfants se déguisent. Cette photo interpelle beaucoup, parce que tous les visages sont cachés. Pour moi, l’école est le formatage. Sur cette photo, tout le monde est pareil, sauf moi. Mais, en même temps, je suis reliée à tout le monde.

"Qu'est-ce que j'ai fait"
"Qu'est-ce que j'ai fait" © Carolle Benitah représentée par la Galerie 127 de Marrakech

RFI : Vous écrivez : « Telle une archéologue, j’exhume des albums de famille ». L’archéologue cherche des vestiges, des preuves objectives et matérielles pour comprendre le passé et aussi le présent. Dans votre recherche, quel but pousuivez-vous?

C.B. : J’ai commencé à m’intéresser aux photos de familles justement en feuilletant ces albums de famille. J’ai été submergée par une émotion, dont je n’arrivais pas à définir l’origine. Le passé d’un être humain –à la différence des temples antiques- n’est ni fixe, ni fini et reconstitué par le présent. J’ai donc voulu, à travers de mon expérience présente, réinterpréter le passé. Pour ce faire j’ai utilisé la broderie et les perles.

RFI : Il y a des photos dans votre série Souvenirs  qui me font penser à la plasticienne Annette Messager pour le côté broderie, sauf qu’elle applique ses broderies sur des toiles comme une peinture. Et certaines de vos photos évoquent aussi le travail du photographe et peintre américain William Klein qui depuis très longtemps peint ses photos. Quelles sont vos influences ?

C.B. : J’ai utilisé la broderie. C’est la première fois que j’interviens sur des photographies que je n’ai pas produites. J’ai utilisé la broderie, parce que cela a du sens pour moi. La broderie est une activité spécifiquement féminine. On s’en sert dans un but décoratif et moi, j’ai perverti un peu le propos parce que je m’en sers pour dénoncer les travers de mon milieu. Je m’en sers de sa fonction faussement décorative pour parler de toutes ses émotions qui sont liées à cette période. Je voue une admiration sans borne à Louise Bourgeois. C’est pour moi un travail qui est essentiellement basé sur l’émotion.

C’est tout un processus lorsque je travaille sur la photographie, je perce d’abord le papier. Pour moi, c’est comme une mise à mort de mes démons. Ensuite, je brode, et c’est un travail qui est aussi une réflexion sur le temps parce que je prends beaucoup de temps. Cela demande beaucoup de temps pour que l’image soit réalisée. C’est comme un rituel de guérison : plus je vais broder, plus les émotions vont se libérer. 

"Le loup"
"Le loup" Carolle Benitah représentée par la Galerie 127 de Marrakech

RFI : Vous êtes née en 1965 au Maroc. Dans votre série Souvenirs on retrouve votre enfance marocaine. Dans Le loup, il y a un loup qui traîne en filigrane sur la photo

PhotoMed est un merveilleux trait d’union entre les pays.

qui montre un bébé avec une couverture brodée en rouge. Il y a l’image d’un enfant, innocent, mais qui a l’air d’être coupable, sous-titré « Qu’est-ce que j’ai fait ». Si on regarde les dates marquantes sur votre CV publié, on ne trouve rien entre votre naissance au Maroc et votre vie et travail aujourd’hui en France. Quand et comment êtes-vous allée de Casablanca à Marseille ?
 
C.B. : Je vis à Marseille depuis 1982. Je suis diplômée de la Chambre syndicale de  la couture parisienne. Je sais bien faire les petites pointes, j’ai fait mes classes chez Dior. En 2001, j’ai décidé de prendre une année sabbatique et d’explorer la photographie. Et je me suis intéressée à la famille et au temps qui passe.

RFI : Le fait de venir de la couture à la photographie, il y avait aussi un élément autobiographique qui a déclenché ce cheminement ?
 
C.B. : Oui, c’est en fait une remise en question à ce moment là de ma propre vie et la volonté de… c’est comme fixer une image de moi. J’ai une relation difficile avec le temps. Je suis très attachée aux gens que j’aime. A la suite d’une séparation, les choses m’ont apparues extrêmement difficiles à vivre alors j’ai voulu fixer tous les moments de ma vie. Et j’ai commencé à me documenter sur ma vie avec mon fils.

RFI : Aujourd’hui, quand vous fouillez dans votre passé qui est forcément aussi marocain, vous le faites d’un point de vue français. Quand vous regardez ce passé, vécu au Maroc, est-ce qu’il y a aussi le printemps arabe qui vous vient à l’esprit ? Il y a des nouvelles couches de votre vie qui apparaissent avec cette actualité politique ?

C.B. : Non, je ne crois pas. Mon travail n’est pas du tout politique. C’est un travail sur les émotions. J’ai commencé ce travail  Souvenirs  en 2009, donc on était loin du printemps arabe. Pour moi, c’est plus l’exploration des émotions et d’un passé. C’est vrai, je suis née au Maroc, ma vie aurait été sûrement différente si j’étais née ailleurs, mais pour moi c’est essentiellement les émotions, j’essaie de parler de la p lace dans la famille, toutes ces choses qui auraient pu être identiques dans un autre pays.

Festival PhotoMed à Sanary-sur-Mer, jusqu’au 19 juin. Entrée libre.

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