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Cinéma : « 100 ans de Révolutions sur grand écran »

« Révolutions, est-ce ainsi... », 12èmes journées cinématographiques dionysiennes au Cinéma l’Écran Saint-Denis, du 1er au 7 février 2012.
« Révolutions, est-ce ainsi... », 12èmes journées cinématographiques dionysiennes au Cinéma l’Écran Saint-Denis, du 1er au 7 février 2012.

Les 12èmes Journées cinématographiques dionysiennes ont lieu jusqu’au 7 février à Saint-Denis, dans le nord de Paris. Le festival « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? », qui a pour thème cette année les révolutions, propose un programme très riche : une soixantaine de films en tous genres venant des quatre coins du monde, étalés sur une centaine d’années – le temps de l’histoire du cinéma, des films muets, comme Octobre, jusqu’à Tahrir 2011. De la Révolution russe à Mai 68, de l’Amérique latine à la Chine, et aujourd’hui au monde arabe, ces cinémas ont-ils des liens, des points communs, des écoles de référence ? Réponses du programmateur, Olivier Pierre, qui nous parle de cette manifestation désormais incontournable.

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RFI : Le festival a pour thème 100 ans de Révolutions sur grand écran. Pourquoi avoir choisi ce thème cette année ?

Olivier Pierre : Avec l’actualité des révolutions arabes, il était évident que notre manifestation, qui s’attache chaque année à traiter des problèmes de société, des questions sociales et politiques à travers le prisme du cinéma, prenne en charge les événements récents des révolutions arabes qui ont été largement filmées par des amateurs [pour] la plupart, et par des cinéastes et documentaristes. D’où ce choix cette année, Révolutions, de traiter non seulement des événements récents dans les pays arabes mais aussi de les mettre en perspective par rapport à d’autres révolutions qui ont pu être enregistrées ou mises en scène dans l’histoire du cinéma.

RFI : Alors, on a une programmation très riche, une soixantaine de films en tous genres venant des quatre coins du monde, et sur une période d’une centaine d’années qui correspond presque à l’histoire du cinéma. De films muets, comme Octobre, jusqu’à Tahrir 2011 par exemple. Qu’est-ce qui se dégage de ces cinémas ? Ont-ils des liens, des points communs ?

O. P. : Alors, le lien, bien sûr, c’est le thème des révolutions, à travers tous les possibles du cinéma, tous les genres, pas seulement des films militants, des documentaires engagés, mais aussi des films de genre comme Il était une fois la révolution de Sergio Leone, avec des films soviétiques comme Octobre d’Eisenstein ou Arsenal de Dovjenko, donc des grands classiques de l’histoire du cinéma russe. Tous ces films abordent ce sujet de la révolution avec des formes novatrices, selon les époques et les pays. Ce qui fait peut-être leur point commun, c’est une grande exigence artistique et une grande force politique, servie par des esthétiques très diverses. Après, les réunir, c’est assez difficile, assez éclaté aussi. Cela brasse 100 ans d’histoire du cinéma.

RFI : Et en même temps qui correspondent à l’histoire des révoltes ou des révolutions à travers le monde. La Russie…

O. P. : Le film le plus ancien est de 1914, La Commune d’Armand Guerra, qui narre les événements arrivés en France en 1871 et qui ont donné naissance à La Commune [de Paris, ndlr]. Donc, on part très tôt dans l’histoire du cinéma pour arriver aux révolutions arabes et parler des films les plus récents.
 
RFI : Mais peut-on caractériser différentes périodes, des écoles ?


O. P. : Les années 1970 sont des années d’agitation politique particulièrement importantes. On peut retrouver certains cinéastes comme Chris Marker, qui dans Le Fond de l’air est rouge évoque les utopies révolutionnaires sur une vingtaine d’années - les années 1960 et 1970 -, avec leurs moments de gloire et puis leurs échecs. Et puis d’autres cinéastes engagés de la même époque, comme Fernando Solanas, qui est notre invité d’honneur au festival. L’Heure des brasiers, ce pamphlet politique, raconte l’histoire de la lutte du peuple argentin contre les dictatures. C’est aussi un appel à l’insurrection dans une forme très novatrice, inspirée éventuellement des cinéastes soviétiques comme Eisenstein. Ces années-là sont des années d’agitation sociale, politique et esthétique particulières.

RFI : Et il y a des histoires parallèles, en Europe mais en Chine aussi… Il y a Le Fossé

O. P. : Oui, le film de Wang Bing. Sous Mao, des citoyens considérés comme « droitiers » ont été envoyés dans des camps et peu ont survécu. Wang Bing évoque ce moment tragique de l’histoire politique de la Chine. Mais ce qui est intéressant, c’est qu’en même temps qu’il réalisait ce film de fiction, qui est son premier d’ailleurs, qui date de 2010, il a rencontré une femme qui lui a fait un récit de ce qu’elle a vécu. Et cela a donné lieu à un documentaire – He Fengming. Portrait d’une femme chinoise - qu’on ne diffuse pas pendant le festival, mais qui donne un contrepoids à la fiction. D’un côté, Le Fossé, la fiction de cette époque, et puis le documentaire. Ces deux films sortiront en salle au mois d’avril - en sortie nationale en France.

 RFI : Dans ces périodes assez riches, il y a aussi évidemment le cinéma cubain, qui précède même encore tout ça. Et puis, toutes sortes de cinémas qui évoquent des gens en lutte pour leur mieux-être - révolution, révolte...

O. P. : Dans tous les pays, la fin des années 1960 est déterminante dans l’histoire politique du monde, dans les revendications, les luttes et les résistances internationales.Vous parlez de Cuba. On montre le film de Santiago Alvarez, Hasta la victoria siempre. C’est un portrait de Che Guevara. Et puis, Soy Cuba, le film de Michael Kalatozov qui est aussi un film sur la révolution cubaine. On a essayé, avec des films importants dans l’histoire du cinéma, des classiques, d’autres plus rares, de faire découvrir ou redécouvrir un pan de l’histoire du cinéma révolutionnaire. Miklos Jancso aussi, en Hongrie, a fait des films célébrés par la Nouvelle vague. On va montrer ce qui est peut-être son plus grand film, Psaume rouge, présenté par Jean-Pierre Jeancolas, historien du cinéma et spécialiste du cinéma hongrois. Jancso est un peu oublié et cela sera une occasion de le redécouvrir. Dans Psaume rouge, il invente des formes poétiques et politiques nouvelles, proches des grands poèmes originels de La Bible ou d’Homère. Mais, il leur donne une forme cinématographique neuve, une invention calligraphique presque du plan-séquence qui est extraordinaire.
 
RFI : On a aussi, plus proche de nous, des cinéastes comme Olivier Assayas…

O. P. : Olivier Assayas qui, avec le portrait de Carlos, est au cœur de l’histoire du terrorisme international des années 1970 et 1980. Il dresse une histoire de ce révolutionnaire internationaliste assez complexe.

RFI : Quand les révolutions tournent mal.

O. P. : Oui. C’est une fresque passionnante sur Carlos, à la fois un portrait intime, et l’histoire du terrorisme des années 1970-80. On a choisi de montrer la version intégrale qui dure près de 5h30, [et] qui n’a jamais été diffusée en salle.

RFI : Olivier Assayas qui s’oppose finalement à certains grands rêves… On n’a pas parlé de Grands soirs et petits matins, de William Klein Les rêves de Mai 68.

O. P. : C’est un film majeur sur Mai 68. William Klein était en France à ce moment-là. Il a pu filmer les événements au moment où ils se déroulaient. Il a fait un film sur la parole. A partir du 15 mai, à peu près, il a filmé les réunions, les assemblées générales, les discussions dans les rues, l’Odéon, le retour de Cohn-Bendit, les manifs du Quartier Latin, sur le vif. C’est assez passionnant.

RFI :On a aussi ce film, Les Chants de Mandrin, qui vient de sortir en salle…

O. P. : On a invité toute l’équipe du film de Rabah Ameur-Zaïmech, avec ses comédiens dont Jacques Nollot, pour présenter ce film qui a une grande résonance contemporaine, tout en se plaçant dans un contexte historique prérévolutionnaire, avant la Révolution française de 1789. A l’époque, le hors-la-loi Mandrin est mort et ses partisans diffusent des tracts révolutionnaires. C’est un film historique mais en même temps complètement contemporain puisque ses appels à l’insurrection sont valables aujourd’hui. C’est une sorte de manifeste, un appel à la résistance contre toutes les dictatures qui a une résonance particulière avec ce qui se passe dans les pays arabes, et dans le monde entier, avec Occupy Wall Street aux Etats-Unis, les Indignés en France.

RFI : On voit aussi dans le film de Leïla Kilani, Sur la planche, le volet social d’avant la révolte, au Maroc, chez les petites ouvrières de Tanger. Un film très impressionnant.

O. P. : Il a été filmé avant les révolutions arabes mais il les annonce. C’est quatre jeunes filles en révolte qui travaillent en usine, qui survivent en usine, et qui vivent surtout la nuit.

RFI : Elles ont une double vie.

O. P. : Elles ont une double vie et, en elles, une colère. Ce sont de vraies résistantes d’une certaine manière. Même si elles n’ont pas de revendications politiques affichées, elles ont une envie d’en découdre, de dire « ça suffit » - « kifaya », c’est la phrase qu’on entend le plus dans le monde arabe. Et même si elles ne l’affirment pas de manière directe, elles sont dans ces mouvements de révolte qui vont porter les révolutions arabes peu après.

RFI : Alors justement, l’Egypte, la Tunisie, bien sûr, sont présentes dans la programmation.

O. P. : La Syrie aussi, avec une très grande cinéaste, Hala Alaballa, qui propose un spectacle autour du cinéma syrien sur la dictature. Elle lit des extraits de poèmes et des textes avec la jeune comédienne Garance Clavel, en même temps en montrant des images qu’elle a prises sur Internet, des photographies, des dessins, des caricatures politiques. Et puis, il y a le Collectif Abounaddara, un collectif syrien qui poste chaque vendredi un court-métrage de trois minutes pour parler des événements tragiques et politiques en Syrie, en contrepoint du flux d’images qu’on peut voir à la télé, qui n’a aucune valeur si ce n’est informative. Là, c’est une manière de prendre en charge ces événements de manière cinématographique, avec des films courts, des sortes de ciné tracts comme pouvaient faire Godard et d’autres cinéastes en France à la fin des années 1960. On montre ces quelques films commentés par Charif Kiwan, leur porte-parole.

RFI : Vous avez aussi un débat intitulé « Le 89 Arabe ».

O. P. : C’est un débat un peu pivot qui pourrait illustrer toute notre programmation. Edwy Plenel, de Mediapart, et l’historien, spécialiste du Maghreb, Benjamin Stora, ont écrit un livre, un dialogue qui s’appelle Le 89 Arabe. Le fil rouge de ce dialogue, c’est de mettre en perspective les révolutions arabes avec la Révolution française de 1789 et la chute du Mur de Berlin de 1989. Et de réfléchir à ces révolutions arabes par rapport à d’autres révolutions passées, qu’on a décidé de mettre en image avec cette programmation qui traverse l’histoire du cinéma. [Dialogueront] également Tahar Chikhaoui, un grand critique tunisien ; Thomas Heise - il a réalisé un très grand film, Material, qui a fait tous les grands festivals internationaux et qui brosse vingt ans d’histoire de la RDA, avec comme noyau central la chute du Mur de Berlin ; et Hala Alaballa.

RFI : Et Nouri Bouzid ?

O. P. : Non… Au départ, on l’avait sollicité pour cette table ronde mais il est en train de faire une fiction sur la Révolution du Jasmin en Tunisie. C’est vrai qu’avec Nouri Bouzid, c’est les fictions sur les révolutions arabes qui arrivent petit à petit. Les images qu’on a pu voir au cinéma sont surtout des images documentaires. Avec des grands films, comme Tahrir, Place de la libération, de Stefano Savona, ou Tahrir 2011, The Good, the bad and the politician, un film égyptien inédit encore en France et qu’on passe pendant le festival, un film écrit et réalisé par trois cinéastes égyptiens. Et on a invité un de ces cinéastes à venir parler de ce qui s’est passé avant et après la révolution, puisque c’est l’anniversaire - ça fait un an que la place Tahrir a été occupée et on voit le tournant que les événements ont pu prendre, leur confiscation par l’armée égyptienne. Ce sera l’occasion de parler de ce qui s’est passé avec ces cinéastes du monde arabe.

RFI : Et comment ils s’y retrouvent dans ces révolutions qui ont pris des colorations religieuses aujourd’hui.

O. P. : Oui. Et aussi, ce que je n’avais pas assez souligné, au niveau du cinéma, [c’est qu’]il y a eu une vraie révolution du regard. Les téléphones portables sont devenus des appareils d’enregistrement, mais [aussi] littéralement des armes. Ce sont des révolutions qui ont été faites, justement pas à l’abri du regard, mais par le regard porté par la multitude de ces jeunes citoyens qui ont filmé tous azimuts les révolutions qui survenaient dans les pays arabes. C’est ce qui peut lier ces révolutions arabes au niveau esthétique : elles ont été prises en charge par les nouveaux médiums, et ces images, des documentaristes ont pu s’en emparer pour faire des films documentaires qui témoignent de ces révolutions du monde arabe.

RFI : On n’avait pas mentionné ce film iranien anonyme, peut-être initiateur à cet égard, Fragments d’une révolution.

O. P. : Les citoyens ont filmé avec leurs téléphones portables les événements qui sont survenu suite aux élections truquées en Iran. Cette prise en charge de ces mouvements de protestation, ce qu’on a appelé la révolution verte, fait écho bien sûr aux événements arrivés peu après dans les pays arabes.

RFI : Qu’est-ce que Nicolas Klotz apporte à cette programmation ?

O. P. : On va montrer Low Life, le film qu’il a coréalisé avec Elisabeth Perceval. C’est une manière de revenir sur ce qui se passe en France avec les Indignés. Le film ne parle pas directement des Indignés, mais c’est un écho à ces mouvements de protestation. Il évoque les expulsions des sans-papiers en France à travers l’histoire d’amour de jeunes étudiants - d’un jeune poète afghan sans-papiers qui doit être expulsé -, et du mouvement de la jeunesse contre ces expulsions. On est sur le terrain de la fiction et en plein dans l’actualité politique française. C’était important de finir ce festival sur ce qui se passe – non pas des révolutions mais des mouvements de révolte en écho à ce qui se passe dans le monde avec les révolutions arabes.

RFI : Est-ce un hasard si j’ai vu ce matin, en arrivant à Saint-Denis, devant le cinéma où ce festival a lieu, une tente où des sans-papiers étaient en train de manifester ?

O. P. : Bien sûr. On est dans le territoire de la fiction, des images, des films documentaires, et là, en face du cinéma, on a les tentes de ces sans-papiers. Du coup, la réalité, on la prend en pleine figure, parce que, nous, on montre ces images-là, mais les sans-papiers sont à notre porte.

RFI : Autre image symbolique à Saint-Denis, où la Basilique n’est pas loin, avec les rois de France - qui ont souffert de la Révolution de 1789. Je ne sais pas si Louis XVI est enterré là, lui aussi, mais les gisants en tout cas...

O. P. : Oui, les rois de France. C’est vrai que c’est un rappel ! 
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Le site officiel du Festival : « Révolutions, est-ce ainsi... » 12es journées cinématographique dionysiennes, au Cinéma l’Écran Saint-Denis, du 01 au 07 février 2012.

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